L'EXISTENCE DE DIEL D'APRÈS SAINT ANSELME IC'J
encore unique ou existant dans l'unité et il a créé toute autre chose de rien (1).
Dieu n'est pas l'être le plus parfait seulement en ce sens qu'il ne saurait être imaginé rien de plus parfait que lui ; il est encore plus parfait que nous ne le pouvons concevoir (2). .
B. Contre la valeur de cet argument se déclara un contemporain, le moine Gaunilon ; dans un petit ouvrage Adversus Anselmum in proslogio ratiocinantem il formula des objections qui n'étaient pas sans valeur. Quand on regarde à la tendance philosophique qui s'exprime dans cet argument on comprend facilement qu'il procède d'un réalisme exagéré qui attribue, en dehors de notre esprit, aux idées innées ou aux idées nécessaires autant ou même plus de réalité correspondante qu'aux représentations sensibles. Le grand défaut de cet argument, c'est qu'il ne remarque ni ne connaît clairement la voie par laquelle nous arrivons à la certitude de l'existence du monde extérieur, de la réalité correspondante à nos idées. La voie indiquée par saint Anselme et qui consiste à conclure immédiatement et tout simplement de notre idée à celle de l'existence de Dieu, en même façon que de nos perceptions sensibles nous sommes contraints d'admettre en dehors de nous une réalité correspondante, n'est pas la bonne. Quoi qu'il en soit, examinons donc tout d'abord les objections de Gaunilon.
11 divise l'argument en deux propositions.
1° Chacun a la pensée ou l'idée d'un être le plus parfait, car celui-là même qui voudrait contester l'existence de cette pensée universelle témoigne par là qu'il la connaît et qu'il la possède.
2° Cet être le plus parfait doit exister non seulement
esset quod majus est, quam quod non este cogitari potest Sic ergo
vere es aliquid quo majus cogitari non potest, ut nec cogitari possit ncn esse : et hoc es tu, Domine Deus noster.
(2) Ib. c. 15 : Sed est qi iddam majus, quam cogitari possit.
dans notre connaissance mais encore dans la réalité (lare).
Contre la première proposition Gaunilon objecte que du fait d'avoir in intellectu sive in cogitatione il ne résulte encore rien pour la nécessité ou la vérité de l'être, à moins que habere in intellectu ne signifie intelligere,id est scientia comprehendendo, re ipsa illud existere. Dans le premier cas c'est supposer ce qui est à démontrer. Il y a, en effet, en réalité des gens qui doutent de l'existence de Dieu et qui nient Dieu. Si ces négateurs de Dieu entendaient le nom de Dieu ou de l'être le plus parfait, ils auraient bien dans leur connaissance une idée de lui, mais peut-être une idée semblable à des conceptions de l'esprit et à des erreurs (1). Gaunilon trouve donc , en d'autres termes , une lacune dans l'argumentation en ce sens qu'on peut se demander si la pensée d'un être le plus parfait est une représentation arbitraire ou une idée nécessaire et vraie de notre esprit.
Quant à la seconde partie de l'argument, Gaunilon peut encore l'attaquer avec beaucoup plus de vigueur et il fait valoir contre elle qu'une chose imaginée ne devient pas plus parfaite par le fait qu'elle a de plus l'existence. Si quelqu'un se figure la plus belle des îles avec tous les avantages imaginables, il ne donne à cette idée aucune perfection plus grande quand il la suppose de plus existante. L'existence n'est pas une perfection, on a dû le démontrer d'autres manières.
Gaunilon remarque à bon droit en finissant qu'il voudrait admettre la légitimité de la preuve ontologique, si on pouvait démontrer par là que notre idée de l'être ou de l'existence est tout-à-fait inséparable de l'idée du plus parfait des êtres et lui est nécessairement unie.
(1) L. c. c. 2. Postremo, quod taie sit illud.ut non possit,nisi mox cogitatum, indubhabilis existentiae suae certo percipi intellectu : indubio aliquo probandum mibi est argumente-, non autem isto ; quodjam sit hoc in intellectu meo, cuin auditum intelligo : in quo similiter esse posse quaecunque alia incerta, vel etiam falsa ab aliquo, cujus verba intelligerem, dicta adhuc puto ; et insuper magis, si illa deceptus, ut saepe fit, crederem qui istud nondum credo.
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Gela se produit par exemple dans l'idée de nos propres actes ou des phénomènes vitaux qui tombent sous notre conscience. Nous devons les tenir pour réels, parce que l'idée de leur existence est inséparable d'eux. Mais qu'il en soit de même pour l'idée de l'être le plus parfait, saint Anselme ne l'a pas démontré. De nos idées de genre et d'espèce, de temps et d'espace, il ne résulte nullement que les objets de ces idées aient l'existence. Dieu a de toute éternité l'idée du monde, mais il ne résulte pas de là que la réalité corresponde à cette idée (1).
C. Saint Anselme voulut malgré ces objections s'en tenir à cet argument et il écrivit un Liber apologeticus contra Gaunilonem. Sans doute il put bien affaiblir les raisons invoquées contre sa première proposition. L'idée de Dieu n'est pas en effet comparable aux représentations arbitraires de la fantaisie sur des objets imaginés ; elle n'est pas propre à notre imagination, mais à notre intellect, « non est in cogitatione sed in intellectu », et nous la formons nécessairement par voie d'analogie et d'induction d'après le principe de causalité. Cependant contre les objections dirigées contre la seconde proposition, citée plus haut, de son argument il ne peut apporter de réfutation suffisante. Il admet que de l'idée de l'île la plus parfaite on ne peut conclure à son existence, mais il soutient que ceci est vrai pour l'idée de l'être le plus parfait. Toutes les autres choses pourraient être conçues comme n'existant pas, parce que elles ont un commencement ou une fin d'existence ou des parties, mais de l'être le plus parfait on ne peut penser qu'il ne soit pas, car il existe nécessairement (2). Gepen-
(1) 76. c. 6 : Si, inquam, per naec ille mihi velit astruere de insub illa, quod vere sit, et anibigendum ultra non esse : aut jocari ipsum credam ; aut nescio quem stultiorem debeam reputare : utrum me, si ei concedam, an illum, si se putet aliqua certitudine insulae illins essentiam adstruxisse : nisi prius ipsam praestantiam ejus solummodo sicat rem vere atque indubie existentem nec ullatenus siout falsum aut incertum aliquidin intellectu meo esse docuerit.
(2) Loc. cit. c. 2 : Illa quippe omnia et sola possunt cogitari non esse
•Jant saint Anselme confond ici deux propositions différentes et t:râce à cette confusion seulement il parvient à donner à son argument quelques apparences de rectitude. C'est en effet une chose différente que de savoir si l'être de Dieu, absolu et nécessaire, est démontré quand son existence est supposée et de démontrer son existence avec une évidente nécessité ou de la déduire nécessairement. Saint Anselme a bien montré le premier point, mais nullement le second.
Comme dans toutes les conclusions, nous devons aussi dans celle relative à l'existence de Dieu remonter aux premiers principes qui sont pour nous certains en soi ou immédiatement et en déduire la vérité delà proposition en question. Ces principes, comme il a été démontré dans le second volume de l'histoire des dogmes d'après la doctrine de saint Augustin, sont, dans le domaine l'idéal les principes innés, et dans le domaine du réel des phénomènes aussi immédiatement certains pour nous que le monde extérieur, en tant qu'objets de notre connaissance intuitive.
D'eux procèdent la connaissance de l'homme dans les autres déductions et il reconnaît immédiatement par raisonnement aussi bien la réalité de son propre moi que la substance, la réalité des substances et des essences dans le monde extérieur comme la réalité de la cause absolue, mais l'une et l'autre tout d'abord à posteriori d'après le principe de causalité. Nous connaissons Dieu d'après ses œuvres. Donc notre raisonnement qui conclut de notre idée à Dieu età son existence ne se justifie que quand elles ne peuvent dériver démonstrativement d'une cause finie, quand il est démontré que l'entendement et les principes de toute concurrence qui lui sont naturellement adhérents proviennent de Dieu, l'être absolument parfait. Alors nous concluons de la réalité des phénomènes en notre âme à la réalité de la cause la plus élevée.
quae initium aut finem aut partium habent conjunctionem et sicut jam dixi, quidquid alicubi aut aliquando solum non est.