ERREURS DABÉLARD SI H LA TRINITÉ
Lorsque plus tard Abélard entreprit son apologie et protesta contre cette accusation de malice et d'erreur qu'on avait portée contre lui, Il ne fit que manifester ses illusions personnelles, en prétendant que dans ses écrits il avait toujours affirmé l'unité de l'essence divine aussi bien que l'égalité des Personnes en Dieu et qu'il n'avait introduit entre elles d'autre distinction que celle de leurs relations réciproques. Il avait fait cela, mais autre chose encore: il s'était servi d'expressions erronées que nous avons déjà citées et qui méritaient d'autant plus d'être remarquées et blâmées en lui qu'elles manifestaient mieux sa funeste tendance à renverser la barrière qui existe entre les vérités naturelles de la religion et les vérités surnaturelles qu'il soumettait à une étude purement rationnelle. C'est ainsi qu'Abélard, en voulant combattre le Trithéisme, tomba dans le Sabellianisme.
Il eut de commun avec ce! te doctrine qu'il identifia les Personnes divines avec les attributs divins ; il inventa en outre une gradation dans les propriétés personnelles qui excluait l'égalité d'essence entre les Personnes divines.
Fausse encore était sa comparaison familière du Père et du Fils avec les idées de genre et d'espèce ou avec la matière et le composé de matière (materia et mater iatum ; cera et sigillum cereum (1). Il n'est pas permis d'admettre entre les Personnes divines une distinction comme celle du genre et de l'espèce, de la matière générale et de l'être individuel qui en est formé (2).
2. Ces inexactitudes méritaient d'autant plus d'être remarquées et censurées par l'Eglise enseignante que, par' ces assertions particulières, on voyait les résultats des principes faux de l'ensemble de la doctrine d'Abélard. Il affirmait en effet que la foi au mystère de la Trinité était un bien non seulement commun aux chrétiens mais encore
(1) Cf. Theol. ehr. III, 1317 (éd. Martèae). — Litroductio in Th. II, 1083.
(2) Cf. Bern. I. c. c. 2.
aux Juifs et aux philosophes païens. S'il s'était contenté de chercher dans l'Ancien Testament quelques indications et quelques vagues figures de ce mystère, s'il eût laissé à Platon sa trop rigoureuse unité de l'être suprême et se fût appliqué à comprendre le monde dans son existence, à le faire comprendre de Dieu, à le considérer comme une base analogique sur laquelle pût s'appuyer la foi chrétienne, il n'y aurait eu certes dans sa doctrine rien de blâmable. Mais il rapporta à la Trinité les paroles de l'Apôtre aux Romains 1, 19, et confondit ainsi le double terrain de la science et de la foi (1). Cette tendance se manifeste aussi dans l'exposition d'autres dogmes, et c'est la raison pour laquelle il tomba presque toujours dans des inexactitudes et en arriva à des conceptions fausses de la doctrine de la foi.
3. Pour ce qui regarde en particulier le Saint-Esprit, il soutient comme saint Augustin sa procession du Père et du Fils, mais il ne craint nullement même sur ce point de rejeter la terminologie de TEglise et il crée hardiment de nouvelles formules , lorsqu'il affirme que le Saint-Esprit est bien de la même substance (ejusdem mbstantiae) que le Père et le Fils, ou encore de la même substance divine que le Père et le Fils, mais qu'il ne vient pas de la substance (ex sive de substantiaj du Père, parce qu'autrement il serait engendré comme le Fils et serait un second Fils. Pourtant, d'après lui, il procède du Père et du Fils comme d'un seul principe (2). Saint Ber-
(1) Cf. Theol. chr. IV, p. 1343 : Cum enim Deum esse Patrem et Filium et Spiritum sanctum, taie sit, ut diximus Deum esse Potentiam, ut dictuin est, generantem, et Sapientiam genitam et Benignitatem procedentem ; cum istud nemo discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentilis : nemini haec fides déesse videtur, quoi et nos quidem concedimus, sequentes Apostolum qui ait: Quod notum est Dei, manifestum est illis.
(2) Paroles d'Abélard (Introd. Il, 1085) : Cum itaque tam Filius, quam Spiritus s. ex Pâtre sit, hic quidem genitus, ille procedens ; differt in eo generatio ipsa a processione, quod is qui generatur ex ipsa Patris substantia est. cum ipsa Sapientia, hoc est ipsum esse habeat, ut sit quaedam potentia ; ipse vero charitatis aflectu3 magis ad benignitatem animi quam ad potentiam attineat.
ERREURS D'âBÉLARD SLR LA TRINITÉ 247
nard (1) fait justement remarquer contre celle théorie que, d'après Abélard, le Saint-Esprit, parce qu'il ne vient pas de l'essence du Père, doit être créé de rien, comme toutes les choses finies, ainsi que l'enseignait autrefois Macédonius. Il réfute également cette opinion d'Abélard, à savoir que tout être ne peut émaner de l'essence d'une chose que par génération. Mais outre la génération, il existe encore l'aspiration ; qui ne veut pas l'admettre doit nier l'égalité d'essence du Saint-Esprit avec le Père et le Fils et admettre que le Saint-Esprit est une créature. Là-dessus les Pères, comme saint Athanase et saint Jérôme, dans sa lettre à Avitus, disent expressément que le Saint-Esprit procède de l'essence du Père.
Enfin, il ne faut pas oublier qu'Abélard, dès le début de son troisième livre de la Theologia christiana, consacré à l'étude du dogme de la Trinité, appuie sa doctrine principalement sur les symboles de l'Eglise, en particulier sur le symbolum Athanasiaimm ; c'est bien là une garantie. Dans le quatrième livre (2) il expose les différences qui existent entre la doctrine chrétienne sur la Trinité et les vues philosophiques de Platon, en laissant l'avantage à la première, il y fait remarquer en effet que le Saint-Esprit ne doit pas être comparé à l'âme du monde imaginée par Platon, il est en Dieu de toute éternité et nécessairement, non pas comme amour de Dieu pour les créatures, mais comme amour des Personnes divines entre elles.
B. Ces propositions d'Abélard et d'autres encore avaient déjà depuis longtemps fait grand bruit dans les écoles théologiques de France où l'on s'en scandalisait. Le concile de Soissons (1120) avait d'abord condamné ces erreurs (cette condamnation ne nous est pas parvenue) ; mais il n'en avait pas moins laissé à Abélard sa chaire de professeur. Abélard fut à nouveau cité devant le concile de Sens en 1141 et accusé de plusieurs erreurs extraites de ses
(I) De err. Abael. c. !. — (2) P. 1338. 1340 (éd. Martène).
écrits. Saint Bernard entreprit devant rassemblée des évoques la défense de la doctrine de l'Eglise et prouva que les propositions tirées des écrits d'Abélard, entre autres celles que nous avons signalées, lui étaient formellement contraires. Le concile les condamna. Mais Abélard en appela au pape Innocent II ; c'est ce qui détermina saint Bernard à adresser plusieurs lettres au pape et aux cardinaux romains (1), pour leur faire conn.-dtre les erreurs d Abélard et les actes du concile de Sens.
1. Le pape Innocent II régla l'affaire avec l'assentiment d'un concile de cardinaux et d'évôques tenu à Rome : les propositions doctrinales extraites des écrits d'Abélard furent condamnées comme hérétiques ; Abélard et ses partisans furent considérés comme excommuniés (2). Le pape y proclama expressément que c'est un office de la charge confiée à Pierre et à ses successeurs de veiller dans l'Eglise universelle à la conservation, à l'intégrité et à l'unité de la foi.
2. Nous n'avons pas dans l'histoire des dogmes à donner le détail de l'exposition doctrinale sur le dogme de la Trinité que contiennent les lettres de saint Bernard et son écrit De tiroribus Abael. Ce saint docteur se contente, conformément à la doctrine de l'Eglise, d'opposer aux spéculations philosophiques et aux expressions fausses d'Abélard, les vérités de foi sur la Trinité et l'égalité d'essence des personnes divines.
3. Hugues de Saint-Victor (3), le vraLfondateur de l'école mystique dans le monastère que nous avons déjà fait connaître près de Paris, était contemporain d'Abélard et de saint Bernard. 11 n'a pas pris une part considérable aux
(1) Cf. inter epp. Bern. epp. 188. 190. 191. 192. 330. 342. 333 etc. Epist. 190 au pape Innocent II est reproduite parmi les ouTrages de saint Bernard dans le Tractatus de erroribus Abeel.
(2) Le réécrit du pape est contenu parmi les letties de saint Bernard (ep. 194). — ^3; Voir pi. haut § 7.
ERREURS B'aBÉLARD Sl/R LA TRINITÉ 249
disputes théologiques de son temps, mais il a mentionné maintes fois dans ses écrits les erreurs dominantes à cette époque, sans les combattre expressément, au moins celles d'Abélard.
Dans le premier de ses deux livres De sacramentis il donne une courte explication sur les mystères de la doctrine chrétienne : Dieu, la Trinité, la Rédemption, etc. ; ces mystères doivent bien faire l'objet de son ouvrage puisqu'il les comprend dans son concept des sacrements.
Chez Hugues, comme chez tous les mystiques, se manifeste la tendance à négliger la dialectique rigoureuse dans l'exposé de la doctrine de la foi ; il ne retient guère de cette doctrine que ce qui doit développer la vie mystique et intérieure dans le Christ. Les attributs divins de puissance, de sagesse et de bonté {potentia, sapientia, benignitas) sont pour lui les plus sublimes et les plus compréhensifs: la puissance renferme tous les attributs de l'être, la sagesse, tous ceux de la connaissance, la bonté, tous ceux de la volonté. Il fait remarquer en outre que la puissance doit être surtout attribuée par appropriation au Père comme non engendré et comme principe des deux autres Personnes, la sagesse au Fils et l'amour au Saint-Esprit (1). Mais il nMdentifie pas comme Abélard ces attributs avec les Personnes divines ; il fait ressortir expressément que la puissance appartient aussi au Fils et au Saint-Esprit, la sagesse au Père et au Fils, l'amour au Père et au Fils (2).
(1) De sacr. I. P. 3. cap. 27.
[i) De sacr. I. P. d. c. '^4 : Dictus est ergo Pater, quia de sua substantia Filium genuit et erat in hoc siinilitudo ; sed ne putaretur Pater prior Filio sicut semper in omnibus est et nunquam aliter esse potest nisi Pater Filium antecedat, propterea potens dictus est Pater, non quia solus erat, quia potens erat et Filius et Sp. s., sed solus dicendus est potens, quia de ipso solo magis dubitari poterat quasi de priore et annorum nuraerositate defecto ; et dictus est Filius sapiens, non quia solus erat, sed quia de ipso solo magis dubitari quasi posteriore et aetate adhuc immaturo et sensu imperfecto. Idcirco dictus est Pater potens ne putaretur prior Filio, Filius sapiens ne credatur Pâtre posterior ; et Sp. s. bonus sive benignus ne crudelis exisrtimacetar Deus «t cousternaretur ad eum
250 HISTOIRE DES DOGNI S
imme saint Augustin et tous les S Hugues de Saint-Victor cherche à découvrir des traces e( des images de la Trinité divine dans la nature, et il en couvre de très particulières dans l'âme humaine, mieux >re dans l'âme raisonnable qui de son sein engendre la sagesse et l'embrase de son amour. Il s'établit ainsi une sorte de trinité, mais une trinité où l'âme humaine est considérée tout à la fois comme substance et personne ; sa sagesse et son amour sont les affections de cette même substance unique. L'esprit absolu présuppose nécessairement l'être, la connaissance et l'amour, connaissance et amour que nous ne devons pas prendre pour de simples affections, comme elles le sont dans un esprit fini. Comment il en résulte la Trinité des personnes en Dieu, nous ne le savons que par la révélation (i) ; par voie de connaissance nous ne pouvons avoir de certitude sur ce sujet.
Exposé de la doctrine trinitaire de Pierre Lombard j définition de ce dogme au IX" concile de Latran.
Saint Anselme s'était surtout distingué par la pénétration de son esprit spéculatif et par sa conception originale des dogmes. Il avait fait faire de nouveaux progrès à la théologie par son intelligence vaste et éclairée : Le mérite de Pierre Lombard {évêque de Paris de 1159-1164) consis-
conscientia humana, si ipsum habere diceretur deus et non additum fuisset sanctus sive benignus, quoniam spiritus perse rigorem quemdam signare videtur et crudelem denotare.
(1) lb. cap. 23: Cum autem quae in Deo sunt aliud ab ipso esse non possint, nec quasi accidentia aut afifectiones quaedam ex tempore mutabiles, aut separabiles natura incommutabili essentiae, cui sil idem esse totum quod est, cum vere tria in eo veraciter praedicantur et tribus unus esse et proprium idem esse et aeternum et perl'ectum asseritur, et dicuntur tria très personae, non très essentiae, quia natura in tribus est perfecta, singulis et tribus indivisa. Et ideo dicuntur personae singulae quia deus sunt, et unus deus très, quia una deitas in tribus.
EXPOSÉ DE LA DOCTRINE TRINITAIRE DE I'. LOMRARD 2*>l
tera surtout à donner dans les quatre livres des Sentences un manuel classique de théologie, dont tout le monde se servira au moyen âge et qui sera commenté par la plupart des grands Scolastiques. Il est utile de faire ressortir quelques points de sa doctrine sur la Trinité, exposée dans le premier livre à partir de la 4e disti?ictio.
1. Dieu est l'essence la plus simple; par conséquent il faut exclure de Dieu toute distinction réelle, en dehors des distinctions établies entre les Personnes divines. D'ailleurs les Personnes divines, quoique distinctes entre elles, sont réellement une seule chose avec l'essence divine. C'est pourquoi Pierre se demande si l'on pourrait parler de génération ou d'aspiration à propos de l'essence divine, de la même façon que chez les personnes. Si ces propriétés étaient attribuées à l'essence comme aux personnes, on en viendrait facilement à admettre un trithéisme. Mais entre les propriétés personnelles d'un côté et l'essence divine de l'autre il y a encore une plus grande distinction qu'entre les attributs divins et l'essence divine. On peut bien dire, en effet, que Dieu le Père a engendré Dieu le Fils, comme on l'entend dans le symbole de Nicée : Credo in Filium ejus... Deum de Deo, Deum verum de Deo vero. Les Pères disent encore que le Fils a été engendré non pas seulement par la volonté du Père, mais de la substance du Père. On ne peut cependant pas dire que le Père ait engendré un autre Dieu, ni que Dieu le Père ait engendré un Dieu qui serait le Père lui-même. Dans le premier cas, il faudrait admettre un dithéisme et dans le second la génération de soi-même, ce qui répugne. A ce sujet, Pierre Lombard (1) pose cette question : An Pater genuit divinam essentiam, vel ipsa Filium, an essentia genuit essenliam, vel ipsa nec genuit jiec genita estl En d'autres termes, il se demande si on ne pourrait pas en soi énoncer de l'essence divine la génération au sens actif ou passif. Il le nie avec raison, car ce
(1) Dist. 5.
BISTOIRE DES D0G1
serait identifier absolument l'essence avec la personne et ne regarder la première que comme une relation. En etTet, on supposerait que l'essence s'enj endre Hl^-môme, ce qui répugne ; ou bien ce serait admettre que le Père a d'abord engendré l'essence par laquelle il est. Le Père a bien engendré le Verbe comme la sagesse personnel!*-, mais ce n'est pas par là ni alors seulement qu'il a reçu la sagesse ; il est la sagesse par lui-même, la sagesse non engendrée. Ce n'est pas non plus par la génération qu'il a acquis son essence et son être; il n'a donc pas engendré l'essence. L'essence ne peut pas être engendrée, elle ne peut pas engendrer, car elle devrait engendrer une essence égale à la sienne : des quatre termes cités plus haut les trois premiers sont incorrects, il reste donc que la quatrième assertion est la seule vraie : l'essence divine n'engendre pas et n'est pas engendrée. Les expressions des Pères qui paraissent opposées à cette doctrine, à savoir que le Fils est engendré ex substantiel Patris ou comme essentia de essentia peuvent dès lors s'expliquer facilement ; le Fils n'est pas engendré du néant, ni par la volonté libre du Père, mais du Père d'après son essence. Les Pères n'ont pas songé à l'essence divine considérée abstractivement en elle-même ; ils n'ont pas admis non plus qu'elle fût double ou triple. Le Père en effet, en tant que principe personnel de l'essence divine, a engendré lr Fils en tant que Dieu, sans que pour celal'essence ait été aucunement changée.
Quand Pierre Lombard dit que l'essence divine en ellemême n'engendre point et n'est pas engendrée, il est dans le vrai. Quolques-uns cependant ont attaqué sa doctrine ainsi formulée.
Dans un traité de la Trinité attribué à Joachim de Flore (1130-1202), Pierre Lombard est accusé d'avoir établi en dehors des trois Personnes un quatrième élément, l'essence divine, et d'avoir ainsi enseigné une quaternité. Joachim de Flore n'entend présenter l'unité de Dieu et des trois personnes que comme une unité collective, de même que,