‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 5 sur 112 · SAINT ANSELME · texte numérisé non relu

SAINT ANSELME

les princes la tenaient enchaînée et à soulever l'enthousiasme des peuples d'Europe pour les entraîner à la conquête des Lieux Saints tombés sous la domination des infidèles. La vie se manifestait puissante dans tout le domaine ecclésiastique ainsi que sur le terrain de la science théologique. Nous l'avons dit dans le paragraphe précédent, la philosophie était menacée du double danger ou du nominalisme ou du rationalisme, qui soumettaient les mystères de la foi à une dialectique creuse qui arrivait à les supprimer. C'est contre ces prétentions que s'élève notre saint docteur dans sa polémique contre les fausses tendances de son époque, c'est contre elles qu'il produisit sa théorie de la connaissance, que nous avons exclusivement à examiner dans ce préambule. Les principes sur lesquels il appuie ses thèses sur la science et la foi ne furent pas seulement employés par lui dans ses traités dogmatiques particuliers, ils ont encore servi à toute la Scolastique, comme ils avaient déjà servi à la patristique, quoiqu'ils n'eussent pas été examinés toujours avec la même clarté. i. Le nominalisme est, pour saint Anselme, une dialectique creuse et une erreur dangereuse ; Roscelin en est lui-même une preuve évidente. Saint Anselme dépeint ce système, comme une négation des idées générales, qui ne sont que des mots vides, (voces, flatus), dénués de toute réalité ; système qui, en outre, ne se préoccupe pas autrement des idées divines des choses. De là, le concret et l'individuel a seul, pour le nominalisme, une réalité, mais non le général, bien qu'il soit l'objet propre de la connaissance intellectuelle. (1) Si la connaissance dépend de la vérité ou de l'accord de l'objet connu avec notre connaissance (2), il s'ensuit que le nominalisme refuse toute vérité à notre propre connaissance intellectuelle, pour l'accorder à la perception sensible et ainsi l'inférieur dépasse le supérieur. L'accord de notre connaissance avec l'objet connu constitue

(1) De ver. c. 11. — (2) lb. c. 3.

l'essence de toute vérité connue. Il se dit pour une chose analogue s'il s'agit de la vérité de la parole, de la volonté, de l'action et de l'être, c'est-à-dire qu'on rencontre ici encore l'accord de la parole, de la volonté, de l'action, de l'être avec la norme de l'activité en question, avec le devoir ou le debere. De là enfin la vérité de l'être est l'accord de cet être avec l'idée, que Dieu en a de toute éternité (i). La vérité est en cela synonyme de rectitudo.

Les sens perçoivent aussi la vérité, tant que leur activité reste d'accord avec les lois naturelles que Dieu lui a imposées. S'ils paraissent parfois nous tromper, cette apparence n'est que l'effet d'un faux jugement, de l'intelligence, comme le cas se présente quand on plonge dans l'eau un bâton droit et qu'il y paraît courbé (2). La vérité des sens est ainsi analogue à la vérité de l'action (3).

Au reste la vérité est une et il n'y a de vrai que ce qui participe à une même source plus élevée de la vérité. Celle-ci n'est plus soumise à une règle qui la domine, elle est elle-même la norme sublime et éternelle (4).

Il ressort de tout cela que saint Anselme faisait consister la supériorité du réalisme sur le nominalisme dans la supériorité delà connaissance intellectuelle sur la perception sensible. Mais, il n'entra pas dans des explications plus détaillées sur la genèse des idées générales et sur le rapport de la perception sensible avec la connaissance intellectuelle chez l'homme. Son argument ontologique en faveur de l'existence de Dieu est bien un hommage rendu à un réalisme exagéré, puisque de l'idée de Dieu il conclut à laréaliié d'un être correspondant à cette idée. Dans le reste de sa théologie il n'a jamais donné place à des consé-

(1) De ver. c. 7.

(2) Ib. c. 6 : Non culpa sensuum est, qui renunciant quod possunt, quonfem ita posse acceperunt : sed judicio animae imputandum est, quod non bene discernit, quid possint illi, aut quid debeant. — (3) Ib.

(4) Ib. c. 10 : Summa veritas non ideo est rectitudo, quia débet aliquid. Omnia enim illi debent: ipsa vero nulli quidquam débet; nec ulla rationa est quod est nisi quia est. Cf. c. 13.

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