SAINT ANSELME
quences fausses venant d'un réalisme exagéré. Il n'a pu cependant en écarter toujours les contradictions évidentes. Il n'a pas soupçonné, par exemple, le danger du réalisme, qui attribue des réalités correspondantes à toutes les abstractions possibles qu'opère l'intelligence sur les accidents des choses qui sont dans le monde sensible ou spirituel ; il n'a pas su non plus déterminer exactement les procédés erronés de ce système. L'idée générale de l'essence d'une chose, fondement et support de ses accidents, est bien différente de l'idée de couleur, de grandeur, de forme etc, que l'intelligence acquiert par abstraction, en faisant la comparaison des accidents de plusieurs choses. (
2. Plus encore qu'en ce qui concerne le réalisme, saint Anselme est devenu le guide des Scolastiques dans les questions qui ont trait au rapport de la science et de la foi ; il s'est placé en effet à la tête de l'école scolastique avec le drapeau de la fides qaaerens intellectum.
a. La source des vérités du salut, dont l'étude spéculative fait l'objet de la théologie n'est pas la raison, mais bien la révélation divine. C'est pourquoi les vérités révélées exigent d'abord une adhésion ferme et volontaire de l'esprit à la foi (1).
b. C'est d'abord sur le terrain de la foi, qu'est possible une plus profonde pénétration des vérités du salut ; mais cette pénétration ne saurait être une condition préalable de la foi (2), elle constitue le degré intermédiaire entre la foi et la vision béatifique (3). Ce n'est pas une simple possibilité ; c'est même un devoir pour celui qui a la capacité et une vocation proportionnées à cette fin, d'acquérir cette intelligence des vérités de la foi. S'il ne l'acquiert pas, il
(I) De fide tri.i. c. 1 : Rectus ordo exigit, ut profunda christianae fidei credamus, priusquam ea praesumamus ratione discutere.
(3) Epp. II, 41 : Nam Christianus per fidem débet ad intellectum proficere, non per intellectum ad fidem accedere; aut si intelligere non valet, a fide recedere. Sed cum ad intellectum valet pertingere, delectatur ; cum Tero nequit, quod capere non potest, veneratur.
(3) De fidetrin. praef.
il) HISTOIRE DES DOGMES
se rend coupable de négligence et mérite un châtiment 1 Comme la foi elle-même, cette pénétration des vérités divines exige un effort moral, une plus grande purification du cœur et une conduite en rapport avec ces vérités (2). Cette pénétration ne nous donne pas, il est vrai, une certitude nécessaire de la vérité de foi, mais nous fait entrevoir l'absence de contradiction dans la foi et même sa convenance avec notre connaissance rationelle, aussi bien que la liaison nécessaire des propositions de foi entre elles (3).
c. Malgré tout, la raison doit exercer son activité avant la foi elle-même, quand il s'agit des vérités naturelles de la religion, par exemple l'existence de Dieu, que saint Anselme cherche à démontrer par des preuves de raison (4). Le saint docteur, à l'occasion des preuves de convenance des vérités révélées, parle d'une certaine nécessité, qu'il semble faire aussi découler de la raison. Mais un examen plus minutieux du texte établit qu'il s'appuie sur les vérités de la foi pour donner ces preuves et qu'il ne leur donne d'autre but que de montrer le lien logique de propositions de foi entre elles. Cette remarque a son application surtout pour la preuve de la nécessité de la rédemption dans le traité Cur Deus homo.
La foi et la révélation demeurent au reste toujours la règle et la lumière directrice dans de semblables recherches (5) ; même avec ces preuves heureusement établies, le « comment » des vérités révélées demeure une énigme insoluble, bien que nous ayons déjà apporté le « pourquoi » de la réponse (6).
C'est ainsi que par ses principes fondamentaux saint Anselme a échappé au grave danger, que court trop souvent la philosophie, de placer sur le même pied ou même
(1) Cur Deus homo I, 2 : Negligentiae mihi esse yidetur, si postquam confirmati sumus in fide, non studemus, quod credimus, intelligere. ( ) De fide trin. 2. — (3) 76. c. c. 1. 3. 4. — (4) Monol. c. I.
(5) De concord. praesc. cum lib. arb. 3. 3. Cur Deus homo I, 38.
(6) Monol. c. 64.
ABÉLARD il
au-dessus les résultats de ses recherches et les vérités de la révélation, le danger plus grand encore de rejeter absolument les données de la foi ; il a en outre préservé les écoles chrétiennes de ce même péril; alors qu'en face de la philosophie d'Aristote rajeunie et florissante, le Coran succombait en Espagne dans la honte, la révélation chrétienne, expliquée suivant les principes de la Scolastique, dirigée elle-même par les écrits de saint Anselme, obtenait les plus éclatants triomphes et sympathisait dans la plus parfaite harmonie et unité avec la science.
Abélard ; son école et ses principes rationalistes sur la foi et la science.
L'attitude que Roscelin avait prise au XIme siècle contre l'Eglise et contre sai nt Anselme, Abélard la prit au XIIe siècle, contre l'Eglise et contre saint Bernard. L'ombre et la lumière se succèdent et se combattent sous les couleurs et les nuances les plus variées dans l'histoire des dogmes comme dans la nature, mais avec cette particularité que l'ombre ne sert qu'à faire ressortir l'éclat étincelant des dogmes. C'est bien là la caractéristique de l'erreur et de l'hérésie d'Abélard. Pierre de Pallet (Palatbius) surnommé d'ordinaire Abélard, naquit en 1079 près de Nantes dans la Bretagne. Il étudia la dialectique à Paris sous Guillaume de Champeaux, partisan comme saint Anselme d'un réalisme extrême, mais Abélard ne tarda pas à se séparer de son maître et de son système en adoptant le nominalisme qu'il avait sans doute appris comme élève (i) de Roscelin. Il enseigna sa doctrine dans sa chaire de philosophie du mont de Sainte-Geneviève près Paris. Ses relations coupables et
(I) Cf. Cousin. Introduction aux ouvrages inrdits d'Abélard, p. 40 sqq. Abélard se reconnaît lui-même élève de Roscelin dans son écrit Dialectica (Cousin p. 471) Othon de Frisingue mentionne aussi cela dans son De gesiis Frid. I, c. 47.
Aï BI8T0IM DM DOGMES
ensuite sou mariage avec Héloïse provoquèrent l'hostilité de ses parents, la mutilation qui lui fut infligée <ie force, et enfin l'entrée des deux amants dans un ordre religieux. Comme sa vie elle-même, sa doctrine abonde en changements successifs et extraordinaires ; en un mot, il représentait bien le caractère national de son pays. Il séjourna quelque temps comme religieux à Saint-Denis où il attira autour de sa chaire un nombre considérable d'élèves venus de tous les pays. Le concile de Soissons en 1121 lui infligea une censure pour son traité De Trinitate. Un ne peut établir avec certitude si ce traité est Vhitroductio in theoloyiam, que nous possédons encore aujourd'hui, ou bien si c'est un autre qui serait perdu. Abélard le désigne lui-même sous le nom De trinitate dans son historia calamitatum, où il raconte les événements de sa vie. — Dans la suite Abélard fonda pour lui dans le diocèse de Troyes un cloître qu'il appela « Paraclet » mais peu de temps après il entra dans le monastère Saint-Gildas de Rhuys. Il eut encore là des difficultés qui le déterminèrent à se retirer dans la solitude en 1134. A partir de 1136 il reprit ses cours sur la montagne Sainte-Geneviève. Il se fit là en Guillaume de Thierry un adversaire redoutable, qui l'accusa d'hérésie à cause de ses traités. « Introductio in theologiam » et « Théologiachristiana » etqui poussasaintBernardà faire entendre sa voix en faveur de la foi orthodoxe. Abélard pressentait le danger et il proposa lui-même l'ouverture d'un concile à Sens, ce concile se tint en effet en 1140 ou 1141 (1). On avait extrait de ses écrits 14 propositions qui contenaient des erreurs sur la Trinité, lahédemption et la grâce. Comme on allait procéder à la réfutation de ces erreurs, Abélard en appela au pape. Les évêques ne voulurent pas porter un jugement avant que Rome ne se fût prononcée. C'est alors que
(t) Dbutsch, (Festschrift des JoachimsthaV schen Gymnasiums, Berlin 1880) explique comment il est vraisemblable que le Svnode a été tenu dans l'octave delà Pentecôte 1141 et non 1140, comme le prétendent Baroniua •t Pagi. Voir encore Acta Sanctorum, tom. III, 196.