DOCTRINE DE SAINT THOMAS SUR LA TRINITÉ
de la triple relation : Paternitas, Filiatio spiratio passiva sive processio, nous en admettons encore deux autres, ce sont : la spiratio activa qui est commune au Père et au Fils et ne détermine aucune distinction réelle entre ces deux personnes, et Yinnascihilitas (le fait de n'être pas engendré) qualité purement négative et n'établissant pas, elle non plus, une distinction réelle entre deux personnes (1).
5. Touchant la procession du Saint-Esprit par rapport au Père et au Fils (Filioque) saint Thomas reprend les arguments déjà soutenus par saint Augustin, Anselme et Richard de Saint-Victor. Mais saint Thomas présente plus clairement le Saint-Esprit procédant de l'amour. Il explique mieux comment cette procession découle de la connaissance et du Verbe engendré par la connaissance (2), parce que, dit-il , l'amour suppose toujours la connaissance intellectuelle de son objet. Pour lui, il n'y a pas de différence essentielle à dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ou à dire qu'il procède du Père par (per) le Fils, car le Fils tient du Père le pouvoir de produire avec lui le Saint- Esprit par aspiration. D'ailleurs saint Thomas s'appuie làdessus pour montrer que la génération du Fils relève de la nature divine qui est le principe de tout développement vital en Dieu (3).
La connaissance et l'amour peuvent donc s'énoncer de Dieu sous divers points de vue « essentialiter » et dans ce cas ils s'appliquent au Père, au Fils et au Saint-Esprit de la môme façon, parce que c'est la même essence divine : natur aliter ^ pour distinguer entre elles les relations des Personnes divines. Dans ce dernier cas la connaissance n'est pas autre chose que la génération de. l'être propre du Fils ou du Verbe de Dieu par la connaissance que Dieu a de lui-même ; l'amour n'est pas autre chose que l'aspiration du Saint-Esprit par l'amour (4). La proces-
(1) lb. qu.32. a. 3. — (2) lb. qu. 36. a. 2.
(3) Quaestt. dispp. disp. 9. a. 5.
(4) S. th. 1. qu. 37. a. 2 : Secundum vero quod notionaliter sumitur, sic
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siondu Saint-Esprit de l'amour la fait appeler don de Dieu • num Deî) parce que le don est le signe caractéristique de l'amour (1).
G. L'unité d'essence et la trinité des personnes en Dieu permettent d'énoncer au singulier à propos de l'unité de Dieu certaines choses qui s'appliquent à son essence et de lui attribuer au pluriel certaines qualités qui se rapportent d'abord à la personne et attributivementà l'essence. On peut dire par exemple : trois personnes divines subsistantes sages, éternelles, aussi bien que un Dieu, un être éternel, en prenant ces dernières expressions comme des substantifs. Parfois même sous le mot concret « Dieu » on peut entendre la personne divine et dire : Deus de Beo, Deus générât. Mais dès qu'on parle de l'essence divine, il faut garder l'unité : Dieu créa (2). De là on peut juger comment il faut apprécier l'exactitude ou l'inexactitude de l'expression que le IVe concile de Latran avait condamnée : Divina essentia générât divinam essentiam. Le mot essentia ne peut nullement indiquer une personne divine en particulier ; le mot concret Deus le peut (3). Les expressions sapientia de sapientia et essentia de essentia que saint Augustin emploie ne doivent pas être entendues rigoureusement ; elles ne sont vraies que dans un sens concret : Filins qui est essentia et sapientia est de Pâtre qui est essentia et sapientia.
7. Saint Thomas appelle les deux actes de gérsration et d'aspiration actus naturales, en tant qu'ils indiquent l'origine des personnes divines et leurs distinctions personnelles. Leur principe n'est pas la volonté de Dieu comme pour la création et la rédemption, c'est la nature et l'essence de Dieu sur laquelle la volonté n'exerce qu'une action con-
diligere nihil est aliud quam spirare amorem ; sicut dicere est producere verbum, et florere est producere flores. Sicut ergo dicitur arbor florens floribus, ita dicitur Pater dicens Verbo vel Filio, se et creaturam ; et Pater et Filius dicuntur diligentes Spiritu sancto, vel aniore procedente, et se et nos.
(1) Ib. qu. 35. a. 2. — (2) 11. a. 4. - [Z) 1b. a. 5.
CONCEPTIONS SCOLASTIQl'ES SUR LA TRINITÉ 27o
comitante {volitntas concomitans). C'est en ce sens que doivent être expliquées les expressions de quelques Pères quand par exemple ils affirment que le Fils n'a pas été engendré nécessairement, mais par la volonté libre du Père (1). Le Fils est engendré du Père ou de l'essence du Père, mais non pas dans le sens que le Père ou son essence soit le principe matériel d'où est sorti le Fils. 11 ne vient pas du néant, mais de l'essence divine qui lui est entièrement communiquée ; il n'y a entre le Père et le Fils qu'une différence d'origine (2).
8. Les Personnes divines se compénètrent réciproquement et sont les unes dans les autres. Cette cir cumin se ssio personarum est fondée sur l'unité d'essence et l'origine de la seconde et de la troisième personne en dehors du Père (3).
Conceptions théologiques communes à tous les Scolastiques
sur la Trinité.
Au lieu de poursuivre en détail l'exposition du dogme de la Trinité chez les divers théologiens du moyen âge, ce qui nous entraînerait à des répétitions, il nous paraît préférable de jeter un coup d'œil général sur l'ensemble des résultats obtenus par la théologie du moyen âge sur ce point particulier.
1. Les Scolastiques partirent en général de cette idée que la doctrine de la sainte Trinité relevait du domaine surnaturel de la foi et ne pouvait pas être saisie avec évidence par la raison. En exposant divers arguments de raison, destinés à combattre le monothéisme rigide, ils ne laissèrent pas d'affirmer expressément dans d'autres passages que de tels arguments ne sont pas d'une force péremptoire, c'est-à-dire apodictiques, que ce sont là seulement des rai-
(1) 1b. qu. 41 . a. 2. — (2) 1b. a. 8 . — (3) 1b. a. 5.
27(1 rÔTRE DBS •
sons de convenance. Les uns prirent leur point dr départ dans la connaissance, d'autres, comme Richard de Saint- Victor, dans l'amour de Dieu, d'autres enfin, comme saint Bonaventure,dans la bonté absolue de Dieu, pour arriver à expliquer comment Dieu en est venu au plus haut degré possible de la communication de son être (1). Mais ils ont été unanimes à proclamer que nous ne pouvons arriver que par la foi à acquérir une certitude sur la Trinité (2). Leurs arguments ne sont cependant pas sans importance. D'après l'opinion des Scolastiques Dieu, créateur de toutes choses, a laissé dans le monde fini des traces de son ôtre et de ses attributs ; il a créé les créatures raisonnables à son image.
Ces traces et ces copies ex vesticjiis et imaginibns nous permettent d'acquérir quelques connaissances sur Dieu. Les Scolastiques trouvent donc, avec saint Augustin, dans les facultés de l'âme raisonnable memoria intellectus vohintas et dans leurs actes, quand elles se portent vers Dieu l'objet le plus parfait, l'image la plus excellente de la Trinité (3). La memoria est prise dans un sens analogue à la mens ou comme une faculté, principe de Y intellecttis possiôilis, c'est-à-dire image du Verbe Logos. Après son perfectionnement au ciel, cette faculté peut refléter Dieu et le monde entier (4), tout comme le Verbe.
La connaissance et la volonté dans l'âme raisonnable
(1 ) Itiner. : Summe bonum est sui summe ac maxime diffusivum. Summa autern diSusio esse non potest, nisi sit actualis et intrinseca, substantialis et hypostatica, naturalis et voluntaria, liberalis et necessaria, indeficiens et perfecta.
(I) Ci. Dionys. Garth. in Senti. 1. 1. dist. 3. qu. 3.
(3) Cf. Thom. s. th. 1. qu. 93. a. 8.
(4) Cf. Guill. Paris, de trin. : Sicque intellectus noster in sua finali ac beatifica perfectione, erit imago perfecta ac perfectum exemplum verbi primogeniti et aeterni, quod magis proprie intelligibile spéculum et mundus archetypus nuncupatur. Idcirco vis intellectiva fontàlis, ex qua nuit intellectus possibilis erit tune perfecta imago et similitudo, primogenitoris, i. e. aeterni Patris. Hinc et mutui tune amores erunt proportionnes.
CONCEPTIONS TIlÉOLOGIQIES 277
offrent une autre image de la Trinité : les distinctions réelles des trois Personnes s'y retrouvent.
2. Les Scolastiques sont presque tous d'accord pour présenter la génération et l'aspiration comme des actes immanents de la connaissance et de la volonté de Dieu. Seul Durand de Saint-Pourçain (1) est d'une opinion différente, il est d'avis que le Fils et le Saint-Esprit sont issus de l'être divin per modum naturae et seulement analogiquement per intelleclum et voluntatem, il prétend que l'ordre des trois Personnes divines exige cette explication. Denys le Chartreux considère cette opinion comme en contradiction avec la sainte Ecriture et les Pères (2).
3. Le concept de personne est entendu par tous de la même façon depuis Boèce et saint Thomas (3). Le terme personne implique donc, dans le domaine divin lui-même la qualité d'être en soi et pour soi dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ils ne sont par là ni des accidents ni des parties de l'essence divine ; ils ont en dehors de cette essence des propriétés et un être spéciaux ;les personnes divines tiennent cette qualité d'être en soi et pour soi de leurs relations réciproques ; ces relations sont donc les Personnes divines elles-mêmes. La relation réciproque en effet est le seul principe des distinctions réelles en Dieu. Dans le monde fini lui-même, il y a beaucoup de relations réelles qui n'existent pas seulement dans notre esprit ; le mariage, par exemple, est bien une relation précise entre l'homme et la femme, de même la consanguinité etc..
Aussitôt qu'on fait abstraction par la pensée des trois Personnes divines, il ne reste plus que l'essence divine une. A la personnalité de l'homme viennent s'ajouter des propriétés particulières, qui sont des accidents et qui distinguent une personne d'une autre. Mais en Dieu la relation ou la propriété personnelle est ce qui constitue laper-
(1) In Sentt. 1. 1. dist. 6. qu. 2, 11. — (i) In Sentt. 1. i. dist. 10. qu. 1. (S) Voir pi. haut g 40.
278 RTSTOIRE DES dogmes
sonne ; cette relation est donc identique à l'acte immanent, qui e^t le principe de la personne et que les Scolastiques mit appelé actus naturalis. Beaucoup de Scolastiques parent l'opinion de saint Thomas, d'après laquelle nous concevons en Dieu d'abord la paternité, puis Y « actus naturalis » c'est-à-dire l'acte de la génération et enfin la réciprocité de la relation. D'après cela la relation est la cause de la production d'une personne par l'autre et la réciprocité de la relation est le but de cette production.
4. En ce qui concerne la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils, presque tous les Scolastiques exposent cet argument que, sans le rapport d'origine entre le Fils et le Saint-Esprit, ni l'un ni l'autre ne subsisteraient comme personnes distinctes. Les distinctions réelles entre les personnes reposent sur les relations réciproques de générateur à engendré, d'aspirant à aspiré.
Cette relation entre le Fils et le Saint-Esprit manquerait, si celui-ci n'était nullement « aspiré » par celui-là.
Quelques Scolastiques seulement, tels que Henri de Gand(l),Duns Scot,Denys leChartreuxi;2),(urentd'avis que la distinction existerait quand même entre ces deux personnes, parce que, d'après eux, I' « actus naturalis » c'està-dire la génération et l'aspiration, resterait différent entre le Fils et le Saint-Esprit, à cause de la différence qu'il y a entre la connaissance et la volonté. L'autre opinion semble cependant s'accorder mieux avec la simplicité de Dieu. Il n'y a pas en effet d'autres distinctions réelles que celles relatives aux personnes. Entre la connaissance et la volonté de Dieu, les Scotistes admettent des distinctions formelles, mais les autres théologiens n'y veulent admettre ni distinctions réelles, ni distinctions formelles, ils ne concèdent qu'une distinction virtuelle (3).
(l)Quodlibet. 5. — (2) In Senti. 1. 1. dist. 11. qu. 3. (."5) L'opinion de Henri se rattache à celle que nous avons indiquée plus haut, l 27, sur les attributs de Dieu.