‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 63 sur 112 · DOCTRINE DE LA CONSERVATION · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE LA CONSERVATION

retire son activité créatrice (1). Saint Thomas trouve môme des analogies dans le monde terrestre ; à ce propos il faut excuser maintes inexactitudes dues à sa faible connaissance des choses naturelles. Il veut que nous trouvions la confirmation de ce qu'il a dit dans l'élher qu'illumine la lumière du soleil. Aussitôt que le soleil n'envoie plus ses rayons éclairants jusqu'à l'aire qui nous environne, nous avons dans l'air l'obscurité à la place de la lumière, parce que l'air ne peut plus renfermer en lui la lumière. C'est dans un rapport semblable que se trouve l'existence des créatures vis-à-vis de Dieu : elle cesse aussitôt que Dieu retire son action. Par contre l'eau et l'air agissent tout autrement par rapport à la force réchauffante du soleil et du feu : ils gardent encore beaucoup de chaleur même quand a cessé l'action efficace du feu, parce que leurs éléments possèdent la force passive d'absorber en eux la chaleur. Ainsi parle saint Thomas. Si nous partons du point de vue de la physique de nos jours nous devrons dire que l'eau spécialement possède la force de retenir la chaleur, et de la maintenir longtemps, comme une force captive, pour plus tard la communiquer aux autres corps, mais les parties constitutives de l'air chauffées à un haut degré gardent aussi une force éclairante ; et la flamme des cierges sont des gaz brûlants et éclairants. Les images empruntées par saint Thomas à la nature n'expliquent la vérité théologique en question qu'autant qu'on les considère d'après l'apparence ordinaire des choses.

2. Les Scolastiques ne s'entendent pas quand il s'agit de préciser les rapports entre la création du monde et sa conservation. Saint Thomas, à la fin de sa comparaison de l'air éclairé par la lumière du soleil appelle la conservation du monde une création continuée. De même

(1) lb. : Sicut igitur fieri rei non potest remanere, cessante actione agentis quod est causa effectus secandum fieri ; ita nec esse rei potest remanere, cessante actione agentis quod est causa effectus non solum secundum fieri. sed etiam secundum esse.

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que l'air devient et demeure par la infime action du soleil doué de propriétés éclairantes, de môme la créature garde et conserve son existence par une seule et môme action efficace de Dieu, qui en tant que telle est au-dessus de tout temps. La conservation des mondes est par conséquent la continuation de la création (1).

D'autres, comme Henri de Gand (2), soutiennent au contraire que la conservation du monde doit être distinguée de la création, de môme que le résultat de l'une est différent de celui de l'autre. Si le résultat de la conservation du monde était identifié avec celui de la création, l'existence du monde serait dans un devenir continuel (in continua fieri), tandis qu'on est obligé d'accorder que le monde ou les choses qu'il contient ont une existence substantielle et durable. D'ailleurs saint Thomas nomme l'effet de la création non un simple devenir des choses mais l'existence des choses. Quant à l'effet de la conservation, il le nomme non un devenir continué, mais une existence continuée.

Richard veut également maintenir, sinon une réelle, du moins une virtuelle différence (differentiae ratioiiis) entre la création et la conservation du monder car l'effet de l'une et de l'autre est différent. La création en effet, produit pour les créatures la réception de Vèlre,(accipere esse ex nihilo), ! la conservation produit le maintien dans l'existence (permanentia rei in esse).

Pourtant, il faut dire en faveur des termes de saint Thomas que la conservation du monde ne produit pas un effet nouveau ; elle ne fait que prolonger l'existence que la création a produite. Peu importe que l'existence des esprits purs, comme celle de la matière première soit impérissable, (ce que saint Thomas remarque expressément) ; cela ne

(1) L. c. : Verumtamen conservatio rerum a Deo non est per novam aliquam actionem, sed per continuationem actionis, qua dat esse, quae atio est sine motu et tempore, sicut et conservatio luminis in aère est p-»r continuatum innuxum a sole.

(*) Quodl. I. qu. 7.

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veut pas dire que l'existence leur est propre par elle-même, mais simplement que Dieu n'a pas fait dépendre la conservation de leur existence de l'influence des autres créatures. Leur existence n'a pas été dépendante de Dieu seulement au moment de la création, mais elle le demeure toujours de sorte que Dieu aurait pu décréter de toute éternité de laisser retomber le monde actuel dans le néant. Leur existence est toujours une existence communiquée, une sorte de milieu entre le néant et l'être absolu, c'est ce que saint Thomas met bien en lumière par l'expression que nous citons. Cependant on se tromperait sur le sens de l'expression « création continuée » si on considérait cette continuation, comme une manifestation renouvelée, dans le temps et à chaque moment de la volonté créatrice. Ces deux choses, création et conservation ne sont pour Dieu qu'un acte au-dessus de toute durée, puisque Dieu de toute éternité a décidé librement d'opérer par ces deux actes aussi bien le passage du néant à l'être, que la durée infinie de cette existence.

Les Scolastiques postérieurs, comme Denys le Char- *eux (lj, se rangent la plupart du côté de saint Thomas.

La possibilité pour le monde de retomber dans le néant, :elui-là seul peut la nier, qui fait venir l'origine du monde l'un travail naturel et nécessaire de l'être absolu, ou qui toute manière tient la création pour nécessaire. Si on

Imet la liberté de la création, cette possibilité s'impose l'elle-même (2). Cependant nous pouvons affirmer avec certitude que Dieu n'anéantira pas le monde, et le motif nous le trouvons dans les données de la sainte Ecriture (Eccl. 3. 14) et dans la considération des perfections divines. Car Dieu opère ad extra ou conformément aux règles et aux lois qui ont été données aux créatures en raison même de leur nature, ou d'une manière miraculeuse ; et ceci seulement dans l'intérêt de l'ordre surnaturel. Or Dieu

(i) In Sentt. 2. dist. 1. qu. 8. — ^2) Cf. Thom. S. th. i. qu. 103. a. 3.

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ne peut anéantir le monde pour aucune de ces (Jeux raisons. Pour les créatures spirituelles, la possibilité d'ôtre anéanties ne vient pas de leur nature, encore moins pour la matière. Au contraire : de môme que les créatures spirituelles ont reçu la potentialité d'être unies à Dieu, de môme les créatures matérielles ont la puissance d'ôtre unies à une série infinie de formes et de choses. Miraculeusement, Dieu ne produira pas l'anéantissement de ces parties constitutives de sa création ; car la conservation du monde, eu égard à l'ordre surnaturel une fois établi, contribue plus à la glorification de Dieu que leur anéantissement (1).

3. Le gouvernement du monde comprend, en dehors de la conservation du monde, la direction efficace et la conduite du monde vers une fin suprême. Pour Dieu, en tant qu'étant l'être le plus parfait, cette fin ne peut pas être en dehors de lui-même ; mais elle doit être en dehors du monde. Elle doit être en dehors du monde, car le monde qui confine d'une part à la négation de l'être, n'est pas ce qu'il y a de plus grand et de plus parfait. Cette fin ne peut être en dehors de Dieu, car dans cette supposition, Dieu serait un être qui aurait besoin de quelque chose et ne pourrait pas être considéré comme le souverain bien ; elle ne peu être que Dieu lui-même. La sainte Ecriture enseigne que le gouvernement du monde a cette fin (Sag. 14, 3), et notre raison nous oblige à accepter cet enseignement, soit que nous saisissions l'ordre effectif et la finalité du monde, ou que nous partions de la juste idée de Dieu, et de sa bonté envers les créatures (2).

Le gouvernement du monde, s'il doit être le meilleuil possible, doit partir d'un seul être dirigé vers une seule fir suprême. L'unité est liée inséparablement au souverair bien ; le souverain bien ne peut être imaginé que conimf un. Chaque chose tend nécessairement vers le bien, et auss

(1) Ci. Thom. a. 4. — (2) Ibid. qu. 104. a. 1.

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