HENRI DE GAND ET DUNS SCOT SUR L'ÉGLISE DU CHRIST
ration de latrie ; mais seulement l'adoration de dulie, ou mieux ù'hyperdidie, parce que la mère de Dieu n'est qu'une créature (1).
§ 64 Henri de Gand et Duns Scot sur l'Etre du Christ.
A. Henri de G^nd occupe parmi les théologiens du XIIIe siècle non pas sans doute une place égale à celle des grands docteurs que nous avons nommés, mais cependant une place remarquable. Sur plusieurs points, il suit une voie particulière, ou devance le Scotisme; mais dans la question qui nous occupe en ce moment, il marche à la suite de saint Thomas. Même d'après lui, l'être complet, c'est-à-dire l'existence actuelle n'est le propre que de l'hypostase en personne. L'accident n'a pas d'être particulier, mais seulement l'être dans un autre (inesse), c'est-à-dire dans la substance. De même la matière et la forme n'ont pas en soi, prises en particulier, l'être complet ; elles ne viennent à l'existence que par leur union, et ont leur existence dans les choses individuelles, comme en étant les parties constitutives. L'essence d'une chose n'a pas encore l'existence réelle complète : elle peut l'avoir ou ne pas l'avoir (2;. Dieu seul a nécessairement l'existence par son essence et sa nature ; il est l'être nécessaire et complet déjà par son essence et non pas seulement comme personne individuelle. La personne provient en Dieu de la relation réciproque du Père, du Fils et du Saint-Esprit: de là vient à la personne divine un esse ad alium. Ce que nous disons est vrai aussi du Fils de Dieu incarné, dans son côté divin. Il a l'existence actuelle de l'essence divine, et comme seconde personne divine il a le mode d'être relatif dans ses rapports avec le Père et le Saint-Esprit. De plus, le Verbe est devenu dans le Christ la personne de la nature humaine ;
(1) Ibid. a. 5. — (2) Quodl. III. qu. 2.
i.'i-i HISTOIRE DES DOGMES
et il a prêté à celle-ci la participation à l'existence réelle de son essence divine, et la participation à son existence personnelle comme seconde personne divine. L'être essentiel de Dieu (esse divinae esse?itiae) diffère toujours du dernier mode d'existence, et est propre à Dieu être absolu et parfait. Cette existence n'est le propre dans le Christ que de la nature divine, elle doit demeurer immuable et sans mélange, comme l'essentiel de sa nature humaine (esse essentiae sive naturae humanae) ; par contre l'existence actuelle de la nature humaine du Christ, comme telle, a manqué, parce que, dans un autre cas, elle aurait été une personne existant pour soi. Dans le Christ il n'y avait donc qu'un être personnel divin (esse ad aliam), qui revenait au Christ, comme seconde personne divine, et qu'une existence réelle, celle de la nature divine à laquelle la nature humaine participait ; mais il y avait un double être essentiel ou d'essence (esse essentiae), celui de la nature divine et celui de la nature humaine (1).
Ce qui a priori soulève le plus de difficultés dans cette séparation, c'est la différence entre l'être essentiel et l'être personnel en Dieu, puisque l'être de Dieu est identique à son essence. Toutes ces recherches vont se perdre trop loin dans le domaine de la métaphysique, si loin qu'on ne voit plus les points de contact avec les expressions de la sainte Ecriture, et qu'il n'y a plus là aucun intérêt théologique.
B. — DunsScot ne s'est pas acquis de bien glorieux lauriers par ses vues sur la personne et les œuvres du Sauveur;
(1) L. c. : Ut sic licet in divina essentia idem sint omnino esse essentiae et actualis existentiae, communicant tamen esse actualis existentiae naturae humanae... in quantum est esse existentiae, ut ipsa nullum aliud habeat esse actualis existentiae, quam illud quod est esse divinitatis, sicut non habet aliquod esse personale vel suppositi, nisi quod divinum : non autem communicat ei omnino esse essentiae suae, in quantum est essentiae, quia tune humana natura et essentia absorberetur et converteretur in divinam. Sic ergo patet in summa, quod in (Jhristo est unum esse ad aliquid ratione suppositi, et unum esse actualis existentiae ratione solius naturae divinae, et duplex esse essentiae ratione duplicis naturae, divinae et humanae.
HENRI DE GAND ET DUNS SCOT SI H LETRE Dl' CHRIST
ses exposés critiques marquent plutôt un échec complet dans cette question.
1. Pour ce qui est de sa façon d'entendre et d'expliquer la nature et la personne du Christ, il est en général demeuré dans l'enseignement traditionnel des écoles ; mais sur la différence entre la nature humaine individuelle et la personne, il a une opinion particulière. Il tend à n'admettre qu'une différence formelle, à regarder la différence réelle comme hypothétique et à comprendre l'essence de la personne, par différence avec la nature individuelle, comme une négation, ou mieux comme une doubleexemption.il est arrivé là en exagérant l'incommunicabilité que les Scolastiques avaient fait ressortir, comme un des attributs essentiels de la personne. Cette incommunicabilité doit être propre à la personne divine comme quelque chose de positif ; à la personne finie, seulement comme une double exemption. D'abord la personne ne doit pas être sous la dépendance d'une autre personne supérieure ni être incorporée à une personne supérieure, c'est-à-dire n'y appartenir, et en outre il doit y avoir absence de dépendance actuelle et d'appartenance vis-à-vis une autre personne. Aussi bien l'une et l'autre exemption sont essentielles à la personne. La dernière seule ne constitue pas encore la personne, car d'une façon actuelle, lame séparée après la mort est indépendante d'une autre personne supérieure et n'est ce- pendant pas une personne ; elle ne serait une personne que si elle jouissait de la première exemption, si elle n'avait pas besoin ni n'était capable d'être reçue dans une personne humaine, par la réunion avec le corps (1). La pos-
(1) Reportt. in Sentt. 3. dist. 1. qu. 1. schol. '2 : Ad propositum, negatio dependentiae actualis non constituitpersonam: nam tune anima separata esset personata, quodomnes negant. et negatio possibilitatis dependentiae non est in natura creata, quia nihil est in natura creata, cui répugnât dependere. Ideo haec dependentia non constituit personam : igitur relinquitur, quod tertia independentia, quae scilicet negat aptitudinem ad dependendum, constituit personam.
sibilité de dépendre d'une personne supérieure et d'être reçue par elle est le propre, d'après Duns Scot, de toute nature finie ou créée tant spirituelle que matérielle ; au contraire il faut nier pour Dieu cette possibilité. De là vient que la prise effective de la nature humaine créée, par la seconde personne divine, n'a produit aucun changement pour cette nature. Bien plus, cette prise a eu pour conséquence du côté de la nature humaine, la double exemption que nous signalions plus haut et par conséquent la personnalité en Dieu. Car la nature humaine, après l'union hypostatique n'avait pas une nécessité habituelle de dépendre d'un autre personne étrangère, si elle ne dépendait actuellement d'aucune autre que du Verbe.
Divers théologiens postérieurs ont adopté cette notion de la personnalité, parce qu'ils croyaient par là pouvoir mieux expliquer la persistance immuable de la nature humaine dans la personne du Christ et la possibilité de la cessation de l'union hypostatique du côté du Verbe divin. Car même dans le cas d'une telle cessation, la nature humaine ne serait dépouillée d'aucune perfection essentielle ou positive ; la possibilité et la détermination d'aptitude de la personnalité se montreraient au même moment dans la nature humaine ,de sorte qu'elle deviendrait personne en soi (1).
Seulement il y a bien des objections contre la personnalité ainsi entendue. S'il faut que dans la personne se produise la plénitude de la nature et de sa manière d'être, on ne comprend pas comment cela peut se produire par le fait d'une privation.
El ce qui n'est pas plus clair, c'est de savoir comment l'union immédiate d'une personne à une autre personne peut-être quelque chose de négatif. Bien plus, l'être en soi de la personne semble être une perfection positive, et fonde une différence réelle de la personne et de la nature (2).