DOCTRINE DU MÉRITE SATISFACTOIRE DU CHRIST
les Anges avaient persévéré, la chute de quelques hommes auraient été nécessaires. On peut encore objecter contre cette hypothèse que l'homme, étant une créature raisonnable, n'a pas été créé à cause des Anges, mais à cause de Dieu. De plus, si l'hypothèse en question était vraie, il s'en suivrait que l'homme aurait à se réjouir de la chute des Anges. Enfin la création des hommes et de la nature matérielle aurait été absolument sans but, si les Anges avaient tous soutenu l'épreuve. Alors l'homme n'aurait plus pu trouver de place parmi les élus, et la nature aurait également été punie avec l'homme déchu, ou bien elle aurait dû être glorifiée avec les Anges (i).
Dieu a donc donné aux hommes comme destinée d'arriver à la béatitude et d'augmenter le nombre des élus en général. Si Dieu voulait demeurer fidèle à cette fin, même au cas où le premier homme enveloppait par sa chute tous ses descendants dans le péché et dans les peines éternelles, il ne devait pas exiger la peine, mais la satisfaction, si par là la faute pouvait être effacée et le salut rendu de nouveau possible.
Cette nécessité cependant n'est pas présentée par saint Anselme comme une nécessité qui plane au-dessus de Dieu ou qui est fondée sur son essence, mais comme une nécessité que Dieu lui-même s'est librement imposée, en tant qu'il a déterminé librement le but final, la béatification des hommes, etque, parla, il doit vouloir les moyens nécessaires àcettefin. Le saint docteur compare cette nécessité à celle que celui qui fait un vœu s'impose, en s'obligeant à accomplir le vœu, par le mérite du libre sacrifice de l'amour, parce qu'il s'est imposé cette nécessité librement, ou dans son libre amour (2). Saint Anselme explique donc très claire-
(2) Cf. L. II, c. 5 : Quamvis nainque servare illud ex necessitate post votum debeat, ne apostatae danmationem incurrat, et licet cogi possit servare, si nolit : si tamen non invitua servat, quod vovit, non minus, sed magis gratus est Deo, quam ri non vovisset : quoniam non solum
ment la résolution en Diea d'exiger des hommes la satisfaction au lieu de la peine, non comme un décret nécessaire, en ce sens que Dieu était obligé de le prendre, mais, comme un décret conforme à la fin que son amour pour les hommes s'était librement proposée, décret qui ne serait nécessaire qu'en entendant que Dieu ne peut ni ne veut rapporter la décision qu'il a librement prise de conduire les hommes au bonheur.
4. Dans la série de ses arguments, nous trouvons ensuite cette proposition, que l'homme n'était pas par lui-même capable d'offrir par ses propres forces, une satisfaction correspondante ou équivalente à la dette infinie contractée par le péché, et que en général aucune créature n'était capable d'offrir pour toute l'espèce humaine une satisfaction représentative équivalente.
Saint Anselme prouve l'incapacité de l'homme à offrir la satisfaction nécessaire : 1° par ce fait que l'homme ne peut offrir qu'une satisfaction ex debito, mais jamais une satisfaction ex indebitis, parce que, à priori, toutes ses forces, avec lesquelles il pourrait satisfaire, appartiennent déjà à Dieu comme à son souverain maître. La satisfaction doit donner autre chose que ce que l'on est déjà par ailleurs obligé de donner par devoir, puisque, non seulement il faut accomplir le précepte de Dieu, mais encore lui offrir une expiation pour l'insulte qui lui a été faite (1). Si on voulait répondre à saint Anselme qu3 l'homme, dans des actions particulières, peut s'élever au-dessus du précepte et faire aussi des choses qui ne sont que de conseil, il demeurerait, quand même bien établi que l'homme ne peut de lui-même, sortir de sa situation de serviteur, et qu'en général, il ne
communem vitam, sed etiam ejus licentiam sibi propter Deum abnegavit ; nec sancte vivere dicendus est necessitate, sed eadem, qua vovit, libertate. Quare multo magis si Deus facit bonum homini quod incoepit, liceat non deceat eum a bono incoepto deficere, totum gratiae debemus imputare; quia hoj propter nos, non propter se nullius egens incoepit. (i)C. 20.
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peut dans toute sa vie atteindre même aux limites du devoir. Ce qui est de conseil n'est pratiquable que par celui qui est déjà justifié et encore dans des cas particuliers. 2° Il faut mesurer la grandeur et l'énormité du péché, d'après la majesté de celui qui a été offensé, et alors l'univers même ne peut compenser le péché (1). La créature ne peut ici offrir aucune satisfaction équivalente. 3° La satisfaction doit être correspondante au péché d'Adam, et de plus elle doit produire ce qui aurait été produit si Adam avait résisté à l'épreuve. Adam devait faire honte aux Anges déchus, et rendre à Dieu l'honneur dont ceux-ci l'avaient privé. Mais cela, il ne le pouvait qu'en tant que créature élevée par Dieu à l'état de grâce, et rendu égal aux Anges : mais cela, l*homme, qui a succombé devant le démon et qui lui est resté soumis, ne le peut plus (2). 4° : A l'égard de Dieu, la satisfaction doit rétablir ce que le péché a détruit et a enlevé à Dieu. Or le péché d'Adam a plongé tout le genre humain dans le péché et la misère, et l'a privé de la vie éternelle, qui est un bien infini ; offrir pour cela quelque chose d'équivalent, dépasse les forces de l'homme. Et pourtant cette impossibilité n'est pas pour l'homme une excuse, car elle ne devrait pas exister, et c'est pour cela qu'elle pèse comme une dette sur tous les descendants d'Adam (3). Une telle incapacité qui est, elle aussi, déjà un péché, ne pouvait être pour Dieu un motif d'abandonner la punition ou la satisfaction ; car alors l'homme aurait eu la béatitude précisément à cause du péché, c'est-à-dire à cause de cette incapacité (4).
(1) G. 21. — (2) C. 11. — (2) C. 24 :Quapropter impotentia reddendi Deo quod débet, quae facit ut non reddat, non excusât hominem, si non reddit : quoniam eSectum peccati non excusât peccatum quod iacit.
(4) C. 24 : Sed si dimittit (Deus), quod sponte reddere débet homo : ideo quod reddere non potest : quid est aliud quam dimittit Deus quod habere non potest? Sed derisio est, ut talis misericordia Deo attribuatur. At si dimittit quoi invito erat ablaturus (se. poenam) propter impotentiam reddendi quod sponte reddere débet : relaxât Deus plenam et facit beatum hominem propter peccatum, quia habet quod débet non habere.
iTG aiSTOIRE DES DOGMES
5. Une satisfaction équivalente ne pouvait être fournie que par un Homme-Dieu; Dieu seul pouvait présenter une satisfaction qui aurait plus de prix que tout l'univers., c'est-à-dire un prix infini ; et il devait être en même temps homme, car l'homme était le coupable pour qui il fallait mériter (i). Homme et Dieu, sans mélange et sans changement des natures, voilà ce que devait être celui par qui devait être offerte une satisfaction équivalente, et comme homme, il devait encore être de la race d'Adam, parce que tous les hommes avaient été, dans Adam leur premier père, destinés à former le royaume de Dieu. Un membre de la race d'Adam pouvait donc seul devenir l'Homme-Dieu ; il pouvait le devenir, ou par la voie ordinaire de la génération charnelle, qui cependant à cause de son impureté n'était pas convenable pour l'Homme-Dieu, ou être tiré d'un homme, comme Eve, ou naître d'une femme, mais d'une femme vierge. Cette dernière manière que l'Homme-Dieu avait d'entrer dans le genre humain était la plus convenable, car de même que, dans le Paradis terrestre, le péché était venu d'une Vierge, ainsi il devait en être pour le salut (2). Mais que ce fût la seconde personne de la divinité qui dût se faire homme, saint Anselme en avait déjà montré la convenance dans un autre écrit (3).
Que l'Homme-Dieu seul fût en état de fournir une satisfaction équivalente, nous le voyons clairement dans la manière dont il l'a fournie. Il fallait qu'il pût offrir librement à Dieu un bien qui eût une valeur plus grande que tout l'univers, c'est-à-dire qui eût une valeur infinie. Quoique la justice et la vertu, qui sont propres au Christ en tant que Fils de Dieu, fussent dignes de louanges, en tant qu'elles lui appartenaient, ou même que nous devons honorer Dieu à cause de sa majesté et de sa perfection (4), cependant ce n'était pas en cela que devait consister la raison proprement dite du mérite du Christ, dans cette indépendance d'une
(1) L. II, c. 6. — (2) L. c. c. 8. — (3) Voir plus haut § 35. — (4) C. 10.