‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 96 sur 112 · DOCTRINE DU MÉRITE SATISFACTOIRE DE JESUS · texte numérisé non relu

DOCTRINE DU MÉRITE SATISFACTOIRE DE JESUS

nécessité extérieure, il n'y a pas encore la liberté morale, en tant que pouvoir de choisir, qui est le principe de toute action méritoire. Sur ce point saint Anselme ne donne pas à son explication une limite assez sévère. Mais il fait très bien ressortir cette liberté de choix, à propos de la mort du Sauveur, dans laquelle, d'accord avec la sainte Ecriture et la tradition, il trouve le point culminant de l'œuvre satisfactoire. Le Christ n'était pas soumis comme nous à l'absolue nécessité de mourir ; ni par faiblesse ou nécessité extérieure, puisqu'il était le Dieu tout-puissant ; ni par suite dune punition pour le péché, puisqu'il était sans souillure ; ni par devoir (ex debito), car il n'y avait aucune loi de son Père qui l'y obligeât. Saint Anselme du moins n'explique pas l'obéissance jusqu'à la mort de la croix, comme résultant d'un devoir, quoique d'autres théologiens et les plus nombreux admettent eet'p dernière explication. Pour le saint docteur, il n'y a, pour le Sauveur, de debere relativement à la mort, qu'en tant, qu'à cause de sa fidélité à exécuter ce qu'il s'est une fois proposé, il a exécuté ce qu'il avait décidé librement (1). Le Christ avait donc le libre choix ou de conserver sa vie, ou de la livrer à la mort; sa mort était un sacrifice volontaire.

Saint Anselme montre le prix infini du sacrifice delà croix principalement par le prix de la victime, qui ne pouvait être offerte au Père céleste que par un Homme-Dieu. En effet la vie de l'Homme-Dieu était à cause de l'union hypostatique de la nature humaine à la nature divine, d'un plus grand prix que tout le reste du monde créé : c'était la vie d'un Dieu. Aucun homme ne pouvait à bon escient y attenter d'une façon quelconque: elle étaitd'un prixinfini(2).

Pour un tel sacrifice qui lui était librement offert, Dieu, dans sa justice, qui donne à chacun ce qui lui revient,

(2) C. 14. Putasne tantum bonum tam amabile posse sufficere ad solvendum quod debelur pro peccatis solius mundi ? Imo plus potest in infinitum.

devait donner une récompense, c'est-à-dire donner un bien qui manquait encore, ou éloigner un mal encore existant; et de cela devait profiter un autre que le Fils, puisque le Fils ne pouvait recevoir aucune récompense proportionnée à son sacrifice, vu que par l'union hypostatique tout lui appartient déjà. Mais à qui alors devait être attribuée cette récompense, sinon à ceux qui étaient les proches parents, de l'Homme-Dieu, à ses frères et sœurs, les pauvres enfants des hommes ? Cependant pour cette imputation et attribution des mérites satisfactoires du Christ, en faveur des hommes, on ne peut invoquer aucune nécessité, mais seulement une convenance du côté de la bonté et de la miséricorde de Dieu.

Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur toute l'argumentation du saint docteur, il ne veut séparément luimôme, comme cela a été remarqué en son lieu dans ce qui précède, affirmer aucune nécessité stricte, entre les différents membres particuliers, mais il a montré, d'une manière très approfondie, l'attache entre les doctrines de la justice divine, du péché de l'homme et de sa rédemption- Les théologiens postérieurs ont continué cette argumentation de saint Anselme, et dans différents points particuliers, comme sur les fondements du mérite infini de la satisfaction du Christ, ou dans la détermination immédiate de sa liberté, ils l'ont encore développée davantage, ou bien examinant lanécessité relative des différents membres ils les ont exposés comme de simples convenances. Ainsi en particulier, ce que nous avons mentionné au n°d, la nécessité pour la volonté divine, d'exiger ou la peine ou la satisfaction, la plupart des théologiens ne l'admettent pas. D'autres, comme Duns Scot, n'ont vu dans chaque membre du syllogisme, qu'une conséquence et nulle part une nécessité conditionnelle : cela répondait bien d'ailleurs à la tendance de ce dernier docteur, qui cherchait à critiquerj et à révoquer en doute les arguments de saint Thomas et des autres Scolastiques, pour pouvoir ainsi relâcher

LES ERREURS d'abÉLARD

le lien entre les doctrines de la révélation et les vérités naturelles, et tout ramener aux libres décisions de Dieu, et par là, tout à la foi seule.

Les erreurs d'Abélard dans sa théorie de la Rédemption. Réfutation de ces erreurs par Guillaume de Saint-Pierre et par saint Bernard.

Abélard était contemporain du grand docteur saint Anselme ; mais pour la théologie il existe entre eux un véritable abîme. Abélard se plaça sur un terrain trop rationaliste, et sa foi et sa connaissance des mystères particuliers furent en lui trop superficielles, pour qu'il ait pu traiter dignement, ou approfondir suffisamment, comme son contemporain saint Anselme, le mystère central du Christianisme, le mystère de la Rédemption de tous les hommes.

De péché originel, au sens où l'entend l'Eglise, comme une faute originelle proprement dite, Abélard n'en admettait pas. C'est-à-dire il n'admettait le péché originel, que comme une culpabilité de tous les hommes, qui avait son origine dans le péché d'Adam (1). De cette culpabilité diffèrent les mauvaises œuvres personnelles aussi bien celles de l'ignorance que celles de la mauvaise volonté ; seules cesdernières sont appelées des péchés. Il manquait donc un fondement

(1) Expos, in ep. ad Rom, 1. 2. cap. b. cap. 5 : Pluribus autem modis peccati noinen Scriptura sacra accipit, uno quidem modo et proprie pro ipsa animae culpa et contemptu. Dei, id est, prava voluntate nostra, qua rei apad Deum statuimur. Altero autem modo peccaturn dicitur ipsa peccati poena quain per ipsum incurrimus, vel cui propter ipsum obnoxii tenemur. . .. Tertio modo ipse Christus ab Apostolo peccaturn dicitur, id est. iiostia pro peccato.

Cum itaque dicimus hommes cum originali peccato procreari et nasci, atque hoc ipsum originale peccaturn ex primo parente contrahere, magis hoc ad posnam peccati, cui videlicet poenae obnoxii tenentur, quam ad culpam animi et contemptum Dei référendum videtur.

indispensable pour établir une bonne conception de la rédemption et de l'œuvre salisfactoire du Gnrist. Il devait y avoir encore dans la théologie d'Abélard d'autres erreurs qui par voie de conséquence eo venaient à altérer la doctrine de la rédemption, notamment ses erreurs sur la personne du Seigneur.

La seconde personne de la divinité était prise d'une façon étroite pour la sagesse divine et dans les théophanies de l'Ancien Testament, comme dans l'Incarnation, l'instruction des hommes était regardée comme le but principal de ses révélations (1). Partout l'enseignement et l'illumination par la parole et l'exemple sont représentés comme l'élément* le plus important de l'œuvre du Christ (2).

Pour l'unité de la personne dans le Christ, il n'est nulle part question de la sauvegarder ni de la mettre en relief pour donner ainsi de la valeur aux œuvres méritoires de la vie du Seigneur. Le péché de l'homme n'est pas encore mis en rapport avec la justice de Dieu ; du moins le tort causé

(1) Ethica seu liber dictus Scito teipsum c. 14 (éd. Cousin II, 616. — éd. Migne, t. 178, 654) : Cum parvulos originale peccatum dicimus habere, vel nos omnes secundum Apostolum in Adam peccasse, taie est, ac si diceretur a peccato illius originem nostrae poenae vel damnationis sententiam incurisse : opéra quoque ipsa peccati vel quidquid non recte scimus aut volumus nonnunquam peccata dicimus.

(2) iniroductio ad Theol. I, 10 : Sive ergo ad aliud docendum antiquis temporibus in angelo vel in aliqua specie corporali Deus apparuerit, sive tempore gratiae per hominem asstimptum se mundo visibilem exhibuerit, Filio id proprie aut specialiter propter suprapositam causam adscribitur.

(3) Theol. chr. (éd. Martene V, 1. 4, a. 1307) : Sapientiam itaque Dei in carne esse taie est, carnales, id est, homines hac incarnatione verae sapientiae lumen suscepisse et eam nostrae mortalitatis testem luce sua accendisse ac si aperte diceret : Ad hoc ip3a sapientia incarnata est, ut per illuminationem nobis inhabitet verae notitia Sapientiae, qui in ipsa carne, quam assumpsit, tum ut dixi conversatione vitae tu m etiam passion mortis suae sive etiam gloria resurrectionis suae vel ascensionis perfecte nos instruxit et docuit. Moriendo quippe docuit, quanto nos dilexerit. . . . atque in hoc ipso nobis usque ad mortem pro ipso certandi exemplum proposuit. Kesurgendo autem vitam immortalitatis exhibendo praedicavit. Ascendendo docuit nos, illuc milites esse trahendos, quo jam in îv^e nostra régnât substantia.

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à Dieu, dans sa glorification parle péché, et la provocation qui est adressée à sa justice ne sont ni l'un ni l'autre envisagés le moins du monde. Cependant avant d'exposer, d'après ces principes sa théorie de la rédemption, il s'élève du point de vue de son rationalisme contre la doctrine de la mort expiatoire du Christ et delà fin qu'elle a mise à l'empire du démon (i).

Tout d'abord il fait valoir contre la domination universelle du démon que même avant sa prétendue destruction parla mort du Seigneur les élus en étaient affranchis, par exemple Lazare qui se trouvait dans le sein d'Abraham et y recevait des consolations (Luc, 16, 25). De plus le démon n'avait pu obtenir régulièrement aucun pouvoir sur les hommes depuis que Dieu avait permis qu'il tentât et vainquît l'homme dans le paradis terrestre ; l'homme séduit aurait dû plutôt obtenir le droit de se venger sur le séducteur en le châtiant, d'autant plus que celui-ci n'avait point tenu la promesse qu'il avait faite à l'homme de lui donner l'immortalité. Tout au plus le démon pouvait-il être accepté par Dieu comme geôlier pour punir l'homme de ses péchés ; et alors il n'avait pas à se plaindre si Dieu avait délivré les hommes sans la mort expiatoire du Christ. N'avait-il pas dans les temps antérieurs au Christ affranchi de toute domination de Satan les prédestinés qui se trouvaient dans le sein d'Abraham ? Rien n'exigeait donc nécessairement une expiation par la mort de l'Homme-Dieu. Dieu auraitpu simplement remettre les péchés (2). Ne devait-on pas être tenté d'admettre que Dieu avait regardé le crime effroyable que le peuple Juif avait commis "par ses repré-

(1) Cf. L. II. Expos, in ep. ad Rom. (Migne. T. 178, 833).

(2) L. c. : Quae itaque nécessitas, aut quae ratio vel quid opus fuit, cum sola visione sua divina miseratio liberare hominem a diabolo potuisset : quid, inquani, opus fuit propter redemptionem nostram Filium Dei carne suscepta tôt et tantas inedias, opprobria, flagella, sputa, denique ipsam crucis asperrimam et ignoininiosain mortem sustinere, ut etiam cum iniquis patibulum sustinuerit ?

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sentants en attachant l'Homme-Dieu à la croix comm • digne d'un plus grand châtiment que celui du péché commis diins le paradis terrestre? Comment Dieu, à qui pourtant la rançon devait, à proprement parler, être payée, aurait-il pu surtout prendre son plaisir à voir couler le ^angd'un innocent, son propre Fils, et remettre à ce prix les péchés des hommes ? Voilà ce que se demande Abélard.

Ce que nous venons d'exposer ne représente pas toujours, il est vrai, la pensée d'Abélard ; il procède ici comme dans le sic et non où il exprime et oppose les opinions les plus contradictoires. Mais l'explication qu'il donne ensuite de l'œuvre rédemptrice ne répond pas suffisamment à la doctrine des saintes Ecritures et des Pères.

En effet pour résoudre les doutes amoncelés, il se contente de remarquer que le Fils de Dieu s'est fait homme et a souffert pour nous les peines les plus horribles pour donner ainsi des preuves de son amour envers les enfants des hommes et allumer en nous la charité par ses enseignements en paroles et en exemples. Cet amour de Dieu et des hommes attisé et allumé en nous constituerait même notre rédemption (i). Et cette explication de notre salut il ne la donne pas seulement une fois, et en passant; mais à plusieurs reprises dans le commentaire de l'Epître aux Romains. En dehors de cet enseignement et de cet excitation d'amour donnée aux hommes, il ne fallait plus d'après l'opinion (déjà citée) d'Abélard sur le péché originel que la

(1) L. c. : Nobis autem videturquod in hoc justificati sumusin sanguine Christi et Deo reconciliati, quod per hanc singularem gratiam nobis exhibitam, quod Filius suus nostram susceperit naturain, et in ipsos nos tam verbo quam exemplo instituendo usque ad mortern perstitit, nos sibi amplius per amorem adstrinxit, ut tanto divinae gratiae accensi beneficio, nil jam tolerare ipsum vera reformidet charitas. Quod quidem beneflcium antiquos Patres etiam hoc per fidem exspectantes, in summum amorem Dei tanquam homines temporis gratiae non dubitamus accendisse. . .. Redemptio itaque nostra est illa summa in nobis per passionem Christi dilectio, quae non solum a serritute peccati libérât, sed veram nobis filiorum Dei libertatem acquirit, ut amore ejus potius quam timoré cuncta impleamus.

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rémission (1). Que pour cela le Fils de Dieu ait dû descendre du ciel et se faire homme, cela n'est pas absolument évident. La seule connexion qu'Abélard connaisse entre cette rémission de la peine et l'œuvre du Christ, c'est que le Fils de Dieu fait homme a, grâce à sa nature divine et à sa perfection morale, adressé à son Père des supplications plus pénétrantes et les lui u réellement adressées. Et ainsi la satisfaction du Christ se trouve dans unp simple intercession (2) et c'est en cela que consiste, comme dans l'instruction des hommes par paroles et par exemple, toute l'œuvre de la Rédemption.

On voit qu'un des plus profonds mystères du Christianisme pouvait à peine être plus mesquinement conçu, à peine d'être plus rapetissé parla critique du rationalisme qu'il ne l'était parce dialecticien superficiel. Dans un temps de foi profonde, comme l'étaient le onzième et le douzième siècles, de pareilles tentatives d'affaiblissement du dogme chrétien devaient soulever de violentes résistances, alors surtout qu'avait paru déjà saint Anselme avec sa conception profonde de l'œuvre rédemptrice.

B. Un des premiers qui s'élevèrent contre les erreurs d'Abélard fut Guillaume de Saint-Thierry, monastère de Reims (f vers 1150) (3). Il les poursuivit jusque dans leurs racines les plus profondes, dans la doctrine du péché, de la

(1) L. c. 1. II. c 5. p. 873 : Non est enim aliud Deum condonare peccatuui, quam aeternam ejus relaxare poenam.

(2) L. c. (p. 865) : Cuin enim Filium suum Deus hominem fecerit, euni profecto sub lege constituit, quam jam communem omnibus dederat hominibus. Oportuit itaque hominem illum ex praecepto divino proxiuiam ipsum tanquam se diligere, et in nobis charitatis suae gratiam exercere, tum instruendo nos, tura pro nobis orando. Praecepto itaque divino et pro nobis et maxime pro dilectione ei adhaerentibus orare cogebatur, sicut in evangelio Patrem saepissime interpellât pro suis. Summa vero ejus justitia exigebat, ut in nullo ejus oratio repulsam sustineret, quein nihilnisiquodoportebat velle velfacere uni ta ei divinas permittebat.

(3) 11 écrivit un livre adv. Abaelardum ; Aenigma fidei ; De contemplando Deo ; De natura et dignitate amoris. Cet ouvrage se trouve imprimé dans le tome V des oeuvres de saint Bernard.

personne du Seigneur et de la justice de Dieu et il montra comment à la lumière de ces dogmes la rédemption de tous les hommes avait tout autre sens que celui que lui donnait Abélard; Le péché n'a pas tout son effet seulement et exclusivement dans la libre volonté de l'homme, comme s'il ne pouvait être encore question d'un péché proprement dit et d'une habitude du péché partout où la volonté libre n'est pas encore intervenue. Le péché a sans doute son origine dans la volonté libre de la créature, mais une fois qu'il en est sorti il saisit l'être tout entier ou toute la nature, en la corrompant (1). La nature de l'homme avait donc aussi besoin de la rédemption. Et celle-ci a été assurée par celui qui est l'image de Dieu et le modèle de toutes les créatures, alors qu'il s'est uni personnellement la nature humaine et l'a divinisée. Dieu est devenu le support personnel de toutes les actions humaines du Christ qui recevaient par là une valeur infinie. Dieu n'a pas souffert d'une façon quelconque dans le Christ, mais il a souffert même sur la croix (2), car le Fils de Dieu est homme dans le Christ et l'homme qu'il s'est incorporé est devenu Dieu. Par contre, l'union de Dieu et de la nature humaine ne recevait aucune suite dans Abélard : dans son système c'était assez d'une union morale de Dieu avec l'homme Jésus, comme l'avait enseigné Nestorius.

En outre, le péché avait encore besoin d'une expiation devant la justice divine pour être pardonné, et non seulement le péchô d'Adam mais les péchés personnels de tous les hommes qui avaient atteint leur point culminant dans la haine avec laquelle les prêtres du peuple juif avaient persécuté et attaché à la croix l'oint du Seigneur, la plus

(1) Pareillement s-.int Bernard, sermo in fer. IV. hebd. sanctae n. 7 : Et grave quidem omnino delictum illud originale, quod non solum personam infecit, sed et naturam.

(.') Aenigma fidei p 111 : Passa enim est divinitas cuncta quae carnis erant in carne : quia passibilem carnem cum humanis affectibus Deus suscepit : non tamen compassa est cuin carne, quia impassibilis semper in sua natura divinitas permansit.

LCS ERREURS DABÉLARD

haute manifestation de l'amour divin. Quant à ce qu'objectait Abélard contre l'expiation de l'Homme-Dieu, à savoir qu'elle n'était devenue possible que par le péché des bourreaux qui l'avaient crucifié ; ce que nous venons de dire en fournissait la réfutation. Il était tout à fait convenable que le péché s'élevât contre Dieu, en cette occasion même avec des efforts gigantesques et, pour ainsi dire, dans une lutte sans merci et dans ses aspects les plus repoussants. Dieu, qui en général se sert du mal pour provoquer le bien, a aussi fait entrer ce haut degré de méchanceté humaine dans ses plans, pour porter au comble de la perfection l'obéissance du Fils de Dieu fait homme, alors que grâce à cette méchanceté des hommes il était demandé au Fils de Dieu un sacrifice, le plus parfait de tous, qu'il offrait de plein gré avec le plus parfait dévouement à la volonté de Dieu (i).

Gequ'Abélard prétextait contre la sujétion des hommes à l'empire de Satan ne va à proprement parler que contre la régularité de cette sujétion. D'après la doctrine de la révélation elle ne doit pas être soutenue au plein sens du mot. Mais d'autre part la sainte Ecriture déclare expressément que cette domination de Satan a été permise par Dieu. Pour la détruire, Dieu pouvait exiger une expiation selon son bon plaisir ; dans cette exigence, Abélard veut voir une cruauté; en réalité, c'est la justice divine qui s'y montre en réclamant, pour l'orgueil du péché, un acte d'humilité ; pour sa désobéissance, l'acte de la plus parfaite obéissance à titre de compensation et de réparation. Celui qui ne reconnaît pas cette justice de Dieu, qui met sa complaisance et trouve sa satisfaction non dans le sang versé mais dans la plus parfaite obéissance de son Fils, ne peut en général avoir l'intelligence du besoin d'une rédemption, ni s'élever au sentiment d'une rédemption par le Christ le Seigneur (3).

(1) Disp. adv. Abael. c. 7 — (2) Cf. I. c.

(3) De natura et dignitate ainoris c. 11. n. 34.

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C. Saint Bernard qui combattit avec le plus grand succès les erreurs d'Abélard rappelle les paroles de la sainte Ecriture (Joan. 11,51; 14, 30; 19, 11; Luc, 22,53; Col. I, 13; Il Tim. 2, 25, pour établir l'empire du démon sur le genre humain, et il le trouve juste en tant que Dieu par sa justice pénale l'a infligé au genre humain comme un châtiment (1). Cette justice vindicative de Dieu devait recevoir satisfaction dans les œuvres satisfactoires du Christ afin que unie à la miséricorde elle pût faire disparaître cette servitude. Ce n'est pas sur la force physique, mais sur une suite de la justice que cette damnation était fondée; et elle devait être anéantie par même moyen (2). Ici saint Bernard fait mention aussi de l'injustice avec laquelle le démon tenta d'enchaîner dans ses fers le très juste qui n'était pas soumis à la loi de la mort. Seulement saint Bernard ne veut pas dire que le Christ, notre Seigneur, aurait ainsi offert la satisfaction au démon, mais seulement que le démon par son injuste attaque contre le Fils de Dieu a en toute justice perdu tous les droits à l'empire qui lui avait été concédé. Les justes de l'Ancien Testament qu'Abélard avait en vue ont donc été délivrés par la foi au Bédempteur futur (3).

Que l'œuvre satisfactoire du Christ ait été nécessaire en ce sens que les hommes n'aient pu être sauvés que par la

(1) De erroribus Abaelardi c. 5 : Hoc ergo diaboli quoddam in hominem jus, etsi non jure acquisitum, sed nequiter usurpatum : juste tamen permissum. Sic itaque homo juste captivus tenebatur, ut tamen nec in diabolo illa esset justitia, sed in Deo.

("•!) lb. c. 6 : Quid namque ex se agere poterat, ut semel amissam justitiam recuperaret bomo servus peccati, vinctus diaboli ? Assignata est ei proinde aliéna, qui caruit sua ; et ipsa sic est. Venit princeps hujus mundi, et in Salvatore non invenit quidquam : et cum nihilominus innocenti manusinjecit, justissime quos tenebat amisit ; quando is, qui morti ni tiil debebat, accepta mortis injuria, jure illum , qui obnoxius erat , et morti8 debito, et diaboli solvit dominio.

(3) L. c. c. 7 : Proptereajam tune sanguis Christi rorabat etiam Lazaro, ne flarnmas sentiret, quod et ipse credidisset in eum, qui erat passurus. Sic de omnibus electis illius temporis sentiendum, natos quidem et ipsos, aeque ut nos, sub potestate tenebrarum propter originale peccatum : sed erutos antequam morerentur et nonnisi in sanguine Christi.

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mort sanglante du Christ sur la croix, saint Bernard ne l'enseigne pas; il reconnaît plutôt dans l'œuvre rédemptrice l'exécution d'une libre décision de Dieu (1). Néanmoins l'œuvre de rédemption telle qu'elle a été accomplie l'ait ressortir avec le plus grand éclat la justice, l'amour et la miséricorde de Dieu.

Abélard est si loin de trouver dans la mort du Christ une expiation de Dieu, qu'il regarde au contraire une telle conception comme indigne de Dieu attendu qu'elle implique en lui une cruauté. Cependant Dieu ne se plaît nullement à voir verser le sang, mais à voir l'obéissance avec laquelle a été subie la mort sur la croix. Et justement par le fait du péché et de la méchanceté de ceux qui lui ont infligé cette mort, cette obéissance s'est élevée à un si haut degré de perfection que Dieu s'est servi de ce comble de méchanceté pour faire briller la vertu au sommet de la perfection (3). Et cela est souverainement digne de Dieu. Par contre Abélard, comme nous l'avons vu plus haut, rapetisse toute l'œuvre rédemptrice à tel point que le Fils de Dieu par son incarnation, sa douloureuse passion et sa mort n'a fait que travailler à instruire les hommes. S'il en était ainsi son œuvre n'aurait profité en rien aux enfants dépourvus de raison ; et l'on devrait nécessairement aboutir au pélagianisme qui soutient que le péché d'Adam n'aurait eu d'autre effet sur sa descendance que de lui donner un mauvais exemple. Mais

(t) L. c. c. 8 : Quis negat omnipotenti ad manum fuisse alios et alios modos nostrae redemptionis, justificationis, liberationis Y

(2) Ib. : Car, inquis, per sanguinem quod potuit facere per sermonem ? Ipsum interroga. Mini scire licet, quod ita : cur ita, non licet.

(3) L. c. c. 8 : Non moiv, sed voluntas placuit sponte morientis, et illa morte expugnantis mortem, operantis salutem, restituentis innocentiam, tnumphantis principatus et potestates, spoliantis inferos, ditantis superos, pacificantis quae in caelo sunt et quae in terra omnia instaurants. Kt quoniam haec tam pretiosa mors, voluntarie suscipienda adversus peccatum non tamen poterat fieri nisi per peccatum ; non delectatusquidem, sed tamen bene usus malitia sceleratorum et mortem de morte et de pec cato damnavit peccatum. Et quanto illorum major iniquitas tanto hujus voluntas sanctior et eo potentior ad salvandum.

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