‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 99 sur 112 · DOCTRINE SIB L'ŒUVRE DE LA RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

DOCTRINE SIB L'ŒUVRE DE LA RÉDEMPTION

homme par conséquent qui puisse offrir à Dieu une satisfactioB proportionnée au péché (i).

Le caractère infini du mérite du Christ, Alexandre de Halès le dérive principalement de la valeur infinie du sacrifice que l'Homme-Dieu a offert à son Père céleste, car la vie que le Christ a sacrifiée était la vie de Dieu (2).

C. Saint Bonaventure s'appuie en plusieurs points sur la Somme de ce docteur, son frère en religion et son maîtrci mais il a poussé plus loin la doctrine sotériologique.

Que le Sauveur ait pris toutes les infirmités, les misères et les souffrances de la nature humaine à l'exception de celles qui portent au péché, ou qui découlent des péchés personnels ou qui sont inconvenantes pour l'Homme-Dieu, saint Bonaventure l'enseigne souvent et il l'explique en disant que le Seigneur y est venu avec son libre choix, non seulement par sa volonté divine, mais par sa volonté humaine!^). Aces infirmités acceptées n'appartientpas l'ignorance (4, mais bien le sentiment de la douleur qui était chez le Christ plus grand que chez n'importe qui, si nous examinons soit la cause de sa douleur — car il ne souffrait pas pour lui, mais pour ses ennemis et pour les hommes ingrats — soit l'intensité de ses souffrances, alors qu'il mou-

misericordia sine aliqua satisfactione ; ergo potest haberi reparatio per

remissionern peccati sine satisfactione Si autem referatur ad adno-

tatum, quia tune posse de justitia est posse secunduin congruentiam meritorum, et hoc modo non potest Deus peccatum inpunitum sine satisfactione di.ittere, nec peccator ad beatitudinem, qualern uabiturus erat ante peccatum, poterit pervenire.

(1) Ib. membr. 7.

(2) Ib. qu. 16. memb. 4. a. ï : Vita Christi qua vivebat in carne, erat vita Dei ; sed nulla vita, qua vivat creatura. est major vita Dei. Relinquitur ergo quod dare hanc vitam erit majus quam fuerit ablatio vitae aeternae.

(3) In Sentt. 3. dist. tô. a. 1. qu 3 : Et sic patet, quod taies defectus fuerunt in Curisto non necessitate generationis, sed voluntate dispensationis, voluntate, inquam, divina praeveniente, sed voluntate creata concomitante.

(4) Voir plus haut § 50.

rat du douloureux supplice de la croix, soit la sensibilité du patient qui ne fut jamais aussi vive chez aucun homme (1).

Les souffrances du Seigneur ne peuvent être appelées nécessaires que dans un sens conditionnel et restreint; elles sont nécessaires necessitate finis, c'est-à-dire sous la condition que Dieu s'est résolu déjà à sauver le genre humain par une satisfaction équivalente ; car alors la souffrance du Seigneur se présentait comme le moyen unique. Et on peut encore trouver nécessaire la souffrance et la mort du Seigneur, en tant qu'elles étaient inhérentes à la nature corporelle telle que le Christ l'avait prise, à moins qu'il ne s'y opposât par un miracle (2).

En réalité le Seigneur a éprouvé la douleur dans sa nature sensible et môme tout d'abord dans sa nature corporelle autant que dans sa nature spirituelle et ici tout d'abord et principalement par compassion pour les péchés des hommes (3).

2. Le salut des hommes comprenait leur délivrance de l'empiredu démon qui écartait d'abord les hommes de l'entrée du ciel, retenait en captivité au vestibule de l'enfer les âmes des morts et qui d'autre part séduisait les hommes et les portait au péché. Au premier de ces points de vue la puissance du démon fut entièrement détruite ; à l'autre elle fut affaiblie, parce que la vérité et la grâce de Dieu ont divinisé de diverses façons l'ignorance et la faiblesse et l'Église a trouvé sur la terre un puissant royaume de Dieu (4).

3. La possibilité de sauverles hommes par un autre moyen est expressément indiquée par le saint docteur et la nécessité dans l'espèce est interprétée par saintAnselme comme une nécessité conditionnelle dans l'hypothèse où l'Incarnation et la Rédemption auraient été résolues de toute éternité par l'Homme-Dieu (5). Mais il n'en maintient et déve-

(1) Ib. dist. 16. a. 1. qu. 2. — (2) Ib. qu. 3. (3) Ib. a. 2. qu. 3. — (4) Ib. dist. 19. a. 1. qu. 3.

(5) Ib. qu. 6 : Ad illud vero quod objicitur in contrarium de Anselmo, dicendum quod illae auctoritates intelliguntur quantum est ex parte nos-

DOCTRINE DE SAINT THOMAS -i H L'OEUVRE DU SAUVEUR $3

loppe pas moins la convenance d'une rédemption par le moyen d'une satisfaction équivalente, soit pour Dieu soit pour les hommes. Elle était de toute convenance pourDieu, parce qu'elle faisait éclater en pleine lumière, non seulement sa miséricorde, mais aussi sa justice ; pour (homme puisque en subissant le châtiment et par ses mérites, en tant que membre de l'humani'é, Dieu récupérait l'honneur qui lui avait été ravi, ce qui était plus honorable pour lui qu'une rémission pure et simple (i). Une satisfaction équivalente devait contenir une réparation pour l'offense du péché et d'autre part pour le dommage causé par le péché ; et de cela aucune créature n'était capable. Tout au plus pouvait-elle offrir quelque satisfaction pour le péché personnel.

Par contre l'œuvre satisfactoire du Christ était telle qu'on n'en pouvait imaginer de plus parfaite. L'homme ne pouvait souffrir rien de plus douloureux que la mort, et à l'orgueil du premier homme en effet, il ne pouvait être opposé de plus grand acte d'humilité que l'abaissement du maître du monde jusque sous leschaînes de la mort ; car il ne peut être imaginé rien de plus propre à gagner l'amour des hommes que l'amour du Seigneur mourant (2J.

Doctrine de saint Thomas sur l'œuvre du Sauveur. Conception, naissance, baptême et ministère public du Seigneur. Rapports de ces événements avec l'œuvre de la Rédemption.

Sous ce titre d'oeuvre du Seigneur saint Thomas n'étudie pas seulement la sotériologie ou dogme du salut que l'Homme-Dieu nous a assuré par sa satisfaction représentative, comme par son ministère doctoral et pastoral,

<ra praesupposita dispositione divina, qua nos sic et non alio modo liberare decrevit.

(1) Ib. dist. 20. a. 1. qu. 2. - (2) lb. qu. 5.

mais encore toutes les phases et étapes importantes de sa vie terrestre.

i) Le Fils de Dieu, lors de sa conception par le Saint-Esprit, a pris son corps, au point de vue de la matière dans la race ou la postérité d'Adam dans le sang de la très pure vierge Marie, non dans une partie intégrante du corps de Marie, car il entendait n'altérer ni endommager tant soit peu son intégrité, mais dans le sang très pur de son cœur non ex sanguine menstruo, car ce sang devait servir à la sanctification de celui des autres (l). Ainsi le corps du Seigneur existait donc par ses éléments et son origine dans Adam et dans les ancêtres de Marie, mais non comme le nôtre seminaliter, en germe, car toute génération naturelle était exclue de la conception du Seigneur. Le principe actif dans la conception du Seigneur, ce fut le Saint-Esprit, et si ce fut cette troisième personne de la Trinité, c'est justement parce que l'Incarnation est la plus parfaite révélation de l'amour et de la grâce de Dieu et devait servir à la sanctification des hommes. Cependant cette production du corps du Christ par le Saint-Esprit est quelque chose de miraculeux et elle ne saurait être comparée à la génération naturelle au point que le Saint-Esprit pût être appelé aussi Père du Christ. (2) Par la préposition de dans l'article du symbole des Apôtres {qui conceptus est de Spiritu sancto) est exprimée, sans nul doute, la consubstantialité du Seigneur et du Saint-Esprit dans leur nature divine, comme la production du corps humain par le Saint-Esprit (3). Quanta la très sainte Vierge Marie, elle n'intervint avec son corps que par une coopération passive dans la conception du Seigneur.

Sur l'origine de chaque homme le docteur angélique partage l'opinion d'Aristote que, au moment de la conception, l'âme nutritive et sensitive s'unit seule au corps humain; pour l'âme raisonnable elle n'est créée que quelque temps

(1) S. th. 3. qu. 31 . a. 5. — (?) Qu. 9Ï. a. I. — (3) Ib. a. i.

doctrim; de saint thomas sub l'oeuvre di sauveur 4(j:>

après et unie au fœtus (1). Il admettait cependant une exception dans la conception du Seigneur en ce que chez lui l*âme raisonnable et même la nature humaine complète ne furent pas créées plus tard, mais au moment même de la conception et unies alors au Verbe. De cette opinion d'Aristote il sera expressément question dans la partie suivante de l'histoire des dogmes.

Le saint docteur conclut encore à bon droit que la nature humaine du Christ a été pourvue de tous les dons et grâces dès la conception, car à aucun moment elle ne fut impropra à recevoir la grâce. Même l'intelligence humaine fut aussitôt remplie par le lumen gloriae et l'intuition de Dieu, et pourvue de la science infuse [scientia infusa), car ce mode de connaissance qui est propre aux Anges, n'a pas besoin de la perception sensible comme condition préalable, et même si elle en avait besoin, ce n'eût pas été sans l'aide du cinquième sens, le toucher. De ce qui vient d'êtredit il résulte que l'Homme-Dieu pouvait dès le premier instant de sa conception accomplir des actions méritoires et qu'il a réellement mérité (2).

2) La naissance convient en un certain sens à la personne et en un autre à la nature : à la personne en tant qu'elle est le support de l'être et de la subsistance, à la nature en tant que par elle la personne réalise un être déterminé, une personne. En tant que le fait de naître a pour but l'être et l'existence en soi ou subsistance, la qualité de fils de la Vierge Marie appartient au Fils de Dieu et en outre à la nature humaine , du moment que la qualité de l'être, l'être essentiel (esse essentiae) était conditionné par la nature (3). Au point de vue des natures on attribue donc au Christ Notre-Seigneur, une double naissance; et d'un autre côté on doit dire que le Fils de Dieu, qui de toute éternité est né du Père est né aussi de la Vierge Marie, que Marie est la mère de Dieu (4). C'est conformément à cela que saint Tho-

(1) Qu. 3?, a. 2. — (î)Qu. 34. a. 2. — (3) Qu. 35. a. |. 2. —(4) Ib. a. 3.

j':lii BISTOIRE DES DOGMES

mas répond à la question de savoir s'il faut attribuer au Christ Notre-Seigneur une double filiation ou une seule, en vertu de laquelle il est né du Père de toute éternité et de la sainte Vierge dans la plénitude des temps. Dieu peut, sans doute, entrer en divers rapports avec ses créatures, en tant que créateur, conservateur, souverain, législateur, sanctificateur etc., mais tous ces rapports ou relations sont dans les créatures seules réellement distincts les uns des autres. En Dieu, l'être absolument simple, elles ne le sont que virtuellement (secundum rationem). Donc dans le Christ la filiation qu'il a par rapport à son Père céleste n'est pas réellement distincte de la filiation vis-à-vis de la Vierge Marie. Ainsi il n'y a donc qu'une filiation dès que nous parlons de la personne de l'Homme-Dieu. Seulement dans lanature humaine du Christ la filiation par rapport à la vierge Marie existe en réalité et n'est pas identique à la filiation par rapport à Dieu. On peutainsi attribuer au Christ unedoublefiliation, comme une double naissance ; l'une éternelle, du sein du Père et l'autre temporelle, du sein de laVierge.

Dans le monde fini il se produit souvent un dédoublement d'un rapport analogue. Le père peut, tout en étant dans un rapport de paternité vis-à-vis de ses enfants charnels, avoir d'autres rapports de paternité vis-à-vis d'autres enfants adoptés. Pareillement l'écolier est pour ainsi dire un fils spirituel de son maître, mais le maître peut donner son enseignement dans plusieurs sciences et alors les divers élèves sont pour les diverses scienees en un rapport différent de filiation par rapport à lui. Pareillement le rapport ou relation de la très sainte Vierge vis-à-vis de son Fils est tout autre suivant qu'il s'agit de sa nature divine ou de sa nature humaine. Cette dernière relation est réellement dans la nature humaine du Seigneur, et en tant que le Fils de Dieu est le support personnel de cette nature humaine, il est aussi réellement et en vérité le Fils de Marie(l).

(1) Qu. 35. a. 5.

DOCTRINE nE SAINT THOMAS SIR L'ŒUVRE DU SAUVEUR 497

La naissance du Seigneur s'accomplit loin des regards du monde. Après la très sainte Vierge elle n'eut d'abord que quelques témoins isolés, saint Joseph, sainte Elisabeth, les bergers de Bethléem et les Mages de l'Orient, qui devaient la faire connaître aux autres. Tel est en effet le procédé ordinairement employé pour la diffusion de la révélation divine (1).

Quant à la circoncision, le Seigneur l'a subie pour établir la réalité de sa nature humaine, pour consacrer la circoncision comme une institution divine, pour se faire légitimer comme véritable Israélite, pour nous donner par cette observation de la loi un exemple d'obéissance, pour arriver, grâce à cette soumission au fardeau de la loi, h en délivrer tous les hommes (2).

3) Le Christ, notre Seigneur, se fit baptiser par Jean dans le Jourdain pour affecter ainsi le baptême à la destination qu'il devait avoir dans son royaume, pour sanctifier aussi l'eau, pour se manifester en outre pour le plus grand des prophètes d'alors et par la voix du Ciel comme le Fils de Dieu, et par là comme le Sauveur du monde et en même temps pour encourager les hommes et les disposer à recevoir le baptême et à faire pénitence (3).

Du reste, saint Thomas n'accorde au baptême de Jean aucun pouvoir d'effacer le péché, au sens où l'ont entendu quelques Pères; d'après lui, il n'a d'autre valeur que de servir de préparation au Christianisme ; à savoir de tourner l'attention vers le baptême du Christ et d'exciter à la pénitence et à la conversion (4). Le baptême de Jean ne pouvait donc en aucun cas tenir lieu de sacrement.

4) C'est à dessein que le Seigneur pendant sa période d'enseignement n'a pas comme Jean mené une vie de sévère mortification, mais a suivi la commune manière de vivre des autres hommes (Matth., 11, 9) ; de même l'Apôtre saint Paul a suivi en ceci le Seigneur et s'est efforcé de se

(1) Qu. 36. a. I. — (2) Qu. 37. a. 1. - (3) Qu. 38. a. 1. — (4) lb. a. 3.

rendre tout à tous (I. Cor., 9, 22) (i). Ainsi le Seigneur n'a pas continuellement pratiqué le jeûne; en revanche il a volontairement embrassé pour sa personne une pauvreté parfaite, parce qu'elle est en général le chemin qui conduit le plus sûrement à la perfection, en ce que elle met à l'abri des dangers de la richesse, et que d'autre part elle préserve de ceux de la pauvreté involontaire et déprimante qui trop souvent occasionne le vol, le mensonge, la mendicité. Il voulait nous montrer comment il fallait se vouer à l'apostolat avec un cœur non partagé, tenir son âme libre de tous les soucis temporels et vivre de toute son âme pour sa vocation; il voulut en toute liberté embrasser une pauvreté extraordinaire pour nous enrichir des biens spirituels de la grâce ; il voulut éviter qu'on supposât des motifs égoïstes à son action publique et que sa dignité divine se reflétât avec d'autant plus d'éclat à travers le voile invisible de la pauvreté (2).

Après son baptême et son jeûne de 40 jours le Seigneur se laissa tenter pour montrer que tout homme même celui qui est saint, a besoin de veiller contre les tentations, et aussi pour nous enseigner avec son exemple comment nous devons surmonter (3) les tentations.

5). Le Christ, notre Seigneur, nous a instruits oralement seulement, et non par écrit, en tant que le maître unique, universel et premier de l'humanité entière. L'enseignement le plus parfait est, en effet, l'enseignement oral ; car plus la parole vient directement du cœur, plus facilement elle pénètre au cœur. La doctrine de Jésus est en outre si substantielle qu'elle ne peut être contenue dans un écrit; elle devait comme un levain pénétrer la vie spirituelle tout entière de l'humanité ; elle devait comme un grain de sénevé, j été en terre, devenir un grand arbre, dont les fruits devaient nourrir tous les peuples jusqu'à lafin des jours. Quand même leSaigneur aurait laissé après lui un résumé de sa doc-

(i) Qu. 40. a 2. — (2) Ib. a. 3- —(3) Qu. 41. a. 1.

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