Aug. De praed. ss
au salut de tous1. Les questions débattues entre les Pélagiens et notre docteur amenèrent celui-ci toul naturellement à montrer comme une grâce non seulement lapossibilité, mais encore la réalisation effective des œuvres qui nous méritent dut. Mais il a reconnu expressément dans son écrit De wpirilu et littera l'existence de la grâce suffisante pour tous-. Il y montre la volonté de Dieu de sauver tous les hommes, comme une volonté antécédente et bien arrêtée, qui ne méprise pas la liberté des créatures, mais leur laisse, au contraire, le plein pouvoir d'embrasser l'Evangile ou de le rejeter. 11 en est autrement de la volonté subséquente de Dieu, telle qu'elle se manifeste dans la prédestination. Cette volonté est invincible ; les méchants eux-mêmes ne lui résistent pas et doivent un jour subir sa loi dans la damnation et se soumettre à tous les châtiments qui leur ont été réservés.
Saint Augustin parle souvent encore de ceux qui ont reçu la grâce de la foi et lui sont ensuite infidèles. Ceux-là ne sont pas du nombre des prédestinés et ils n'ont pas reçu la grâce de la persévérance, mais c'est leur faute s'ils ont perdu la grâce :î. Dieu montre donc en eux qu'il n'y a pas eu, de sa part, défaut de jjonté ni de bienveillance pour leur donner les grâces nécessaires. Si de tels hommes ne persévèrent pas dans le bien, c'est, au dire de saint Augustin, que Dieu ne les a pas appelés avec une volonté et un propos efficaces, ou qu'il ne leur a pas concédé la grâce de la persévérance. De
le De pecc. mer. I, 15, 2!i. De corr. et gr. c. 14. De praed. ss. c. 8. C. Jul. IV, S.
2. De Spir. et lilt. 33, b8 : Vult autem Deus omnes homines salvos fieri et in a^nilionem yeritatis venire; non sic tamen, ut eis adimat Hberum arbitrium, quo vel bene vel maie utentes, justissime judicentur. Oaiod cmri lit, infidèles quidem contra voluntatem Dei faciunt, cum ejus Evangelio non credunt : nec ideo tamen eam vincunt, verum se ipsos fraudant, magna et rammo bene, raalisqne poenalibna implieant, expertnri in supplicii potestatem «jus, cujus in donis misericordiam contempserunt. Ita voluntas Dei semper invicia est; vincerctur autem, si non inveniret quid de contempforibus faceret, aut ullo modo possent evadere, quod de talions ille constitnit.
:*. Aufj. De conr. el gr. 7, 11.
leur côté, ces hommes ne peuvent réclamer contre cette privation faite par Dieu, car ils n'ont pas eux-mêmes apporté leur coopération à la grâce. Il reste ainsi établi que saint Augustin considère la grâce de la persévérance {gratta specialis praedestinatorum) comme une grâce particulière aux prédestinés et sort ainsi de la mesure de la grâce suffisante.
Cependant saint Augustin ne nous montre pas comment cette grâce suffisante est donnée même aux enfants morts sans baptême dans le sein de leur mère. Au contraire dans ces cas, il invoque toujours la libre élection ou le pouvoir que Dieu conserve de distribuer ses grâces comme il l'entend. Cette liberté de Dieu se révèle dans la dispensation de grâces extraordinaires et variées, en dépit de la grâce suffisante donnée à tous. Peut-être suffit-il d'observer pour ce qui regarde les enfants, que Dieu s'est assez occupé d'eux en instituant le baptême pour tous ceux qui porteraient la nature humaine, qu'au reste il s'est réservé une libre élection basée en quelque sorte sur la foi vivace des parents et de leur entourage.
Il reste donc établi que, pour notre conception humaine du décret de prédestination en Dieu, la volonté sérieuse de nous sauver tous et de nous rendre tous heureux, doit former la première condition à laquelle se rattachent tous les autres actes, qu'il nous faut distinguer au moins par la pensée et tout d'abord la prévision du futur conditionnel sans laquelle il est impossible d'imaginer ni un bon gouvernement des êtres raisonnables et libres dans l'ensemble ni une sage Providence pour chaque être en particulier.
7. Cette volonté de Dieu de nous sauver tous exclut une répudiation cruelle des non-prédestinés. Il résulte de là que la prévision du futur conditionnel ou absolu, peu importe qu'elle soit considérée comme la lumière de la prédestination, doit revêtir le caractère de nécessité de cette prédestination. Or, il est évident d'après ce qui précède que saint Augustin refuse à cette prévision divine toute importance pour le décret de prédestination. Partout il répète
avec insistance que Dieu prévoil dans la prédestination ce qu il iera lui-même l; partout il proclame contre les Pélagiens que les mérites, dans la mesure où ils nous donnent un droit au ciel et à. la récompense éternelle, sont surtout l'œuvre de Dieu en nous; que, par pur amour, Dieu les attribue avec le don de la persévérance à ceux qu'il a prédestinés librement. Nous avons vu précédemment dans la doctrine de la grâce comment notre docteur s'efforce, en démontrant la prévision du futur conditionnel, de concilier l'inflexibilité du décret par lequel Dieu conduit l'homme au moyen de sa grâce à la fin suprême, avec la liberté humaine, dont Dieu sait obtenir par sa grâce l'acquiescement spontané. Dans ses écrits antérieurs, saint Augustin avait expliqué de la môme façon pourquoi Dieu avait privé bien des nations de la grâce de l'Evangile. C'est qu'il avait prévu que ces nations n'auraient pas eu la foi à l'Evangile, quand même il leur eût été annoncé. Il expliquait par contre la préférence accordée à d'autres nations, à qui l'Evangile avait été prêché par la prévision de leur foi. C'est de tels passages que les Semipélagiens s'autorisaient2. Cependant saint Augustin ne rétracta pas dans la
2. Do praed. ss. 10, 19: Praedcstinationo quippe Dcus ea praescivit, quae fuerat ipse factums. De dono persev. 17, 41.
!. ("n passage de ce genre se trouve dans l'Ep. 102, 2, 14; il est reproduit De praed. ss. 9, 17 : Proinde cum Christo non objiciant, quod cjus doctrinam non omnes sequuntur ; quid respondebunt, si excepta illa allitudine sapientiae et scientiae Dei, ubi fortassis aliud divinum consilium longe secretius latet, sine praejudicio etiam aliarum forte causarom, quae a prudentibus investigari queunt, hoc solum eis brevitatis gratia in hujus quaestionis disputatione dicamus, lune voluisse hominibus apparere Ghristum, et apud eos praedieari doctrinam suam, quando sciebat, et obi sciebat esse qui in eum fuerant credituri ?... Quid ergo mirum, si tara inlidelibus plénum orbem terrarum Cbristus prioribus saeculis noverat, ut eis apparere vel praedieari merito nollet, <juos nec verbis nec miraculis suis credituros esse 'praesciebat ? Neque enirn inercdibile est, taies fuisse lune omnes, qualos ab ejus advonhi usque ad hoc tempus tara inultos fuisse atque esse uiiramur... Ac per hoc et quibus omnino annuntiata (salus) non est, non credituris tamen annuntiata est, in illorum excmplum demonstratui ; quibus aillera credituris annuntiatur, in regno caelorum el sanctorum angelorum societati praeparantur.
suite ce qu'il avait écrit d'abord, mais le restreignit, le précisa, et le défendit contre les exagérations semipélagiennes. Premièrement, saint Augustin se défend de trouver dans la prévision mentionnée une raison adéquate de la prédestination ou de la réprobation — la déclaration du Seigneur au sujet des habitants de Tyr et de Sidon ainsi que d'autres passages de la sainte Ecriture s'opposent trop formellement à cette interprétation. Au reste, dans le texte cité en note et extrait de ses écrits antérieurs, saint Augustin invoque des causes cachées {alias causas), que Dieu a bien pu avoir *,
Deuxièmement, il y a une différence entre la prédestination et la réprobation. Le futur conditionnel dont Dieu doit tenir compte pour nous prédestiner à la grâce et à la vie éternelle, n'est pas l'œuvre de l'homme seul, comme le commencement de la foi et la persévérance au sens semipélagien, mais ce futur doit se composer des mérites opérés par la coopération de la grâce et de la volonté libre de l'homme. Bien plus 2, notre docteur ajoute au passage de sa lettre antérieure cette explication : « Je ne jugeai pas nécessaire alors d'examiner si, à la prédication de l'Evangile, ils avaient eu la foi d'eux-mêmes, ou s'ils l'avaient reçue comme un don de Dieu ; tsi Dieu les avait prévus d'abord ou bien s'il les avait aussi prédestinés ». Tout objet delà prévision divine dans la prédestination doit donc être regardé comme un produit de la grâce et de la liberté, même s'il s'agit du futur conditionnel ; mais d'un autre côté il faut se garder de donner à cette prévision divine toute
1. Cf. Aug. De praed. ss. 12, 25; 12, 28, De dono persev. 9,23.
2. De praed. ss. 9, 18 : Sed utrum praedicato sibi Christo a se ipsis habituri essent fidem, an Deo donante sumpturi, id est, utrum tantummodo eos praescierit, an etiam praedestinaverit Deus, quaerere atquc disserere tune necessarium non putavi. Saint Augustin avait dit d'abord : Salutem religionis hujus nulli unquam defuisse qui dignus fuit, et dignum non fuisse, cui defuit — il fait observer maintenant (De praod. ss. 10, 19) : Si discutiatur et quaeratur unde quisque sit dignus, non desunt qui dicant, voluntate humana ; nos autem dicimus gratia vel praedestinatione divina.
importance pour la prédestination ou la réprobation. Elle sert plutôt, entendue dans ce sens restreint, à jeter quelque lumière sur l'obscurité qui enveloppe ce mystère. Elle nous explique, d'une part, comment Dieu a pu, sans détruire ou rendre superflu l'effort moral de l'homme, nous prédestiner à la vie ou à la damnation éternelle, pour que l'arrêt divin, invariable, repose sur cet effort même prévu; d'autre part, elle indique au moins un point de vue, d'où nous pouvons considérer, comprendre et même justifier, comme une manifestation de la sagesse 'divine, la diversité de grâces accordées ou refusées à des hommes cependant égaux dans la faute.
S'il faut maintenir la scientia média d'après la doctrine augustinienne de la prédestination, comme un point important et comme la lumière qui précède tout décret divin dans l'ordre moral, il ne convient pas non plus de négliger In prévision faite par Dieu du futur réel, bien que celle-ci ne se rapporte guère qu'à ce que Dieu fait pour notre salut, et notre béatitude. Si la félicité finale est le but de la prédestination et en même temps la récompense de nos mérites acquis ici-bas, Dieu ne peut nous prédestiner au ciel, cette récompense de nos bonnes œuvres, que par suite de la prévision de nos mérites futurs réels (post praevisa mérita ut absolute futura). Dans sa discussion avec les Pélagiens, saint Augustin n'eut pas l'occasion de préciser ce point de doctrine.
8. Ce que nous venons de dire de la dépendance de la prévision des œuvres s'applique plus spécialement encore ù la prévision des péchés et des démérites dans la réprobation ou la prédestination éternelle à la damnation. Il n'y a pas de réprobation absolue. Cette réprobation n'a pas toujourspour condition ou fondementla prévision des fautes personnelles. La vie éternelle a été perdue pour tous les descendants d'Adam par la seule faute de leur premier père. La prévision de cette faute et du sort de tous les hommes compris dans la même malédiction suffit bien à donner un
motif au décret général de réprobation pour tout le genre humain. Mais la réprobation est toujours un acte de justice comme la prédestination est un acte de grâce et de clémence imméritée. « Ceux qui ne sont pas du nombre de ces heureux prédestinés, dit saint Augustin l, sont jugés en stricte justice d'après leurs mérites, ou bien ils sont les victimes de la faute qu'ils ont reçue en héritage dès leur naissance et ils meurent sans être délivrés de cette dette par la régénération, ou bien leur volonté libre a encore opéré d'autres œuvres mauvaises ; leur volonté libre, c'est-à-dire libre de justice, mais esclave du péché, a entraîné, les uns dans de plus grands, les autres dans de moindres, mais tous dans différents péchés. Tous étant donc mauvais, tous doivent être frappés de peines qui varieront suivant les degrés de leur malice. Ils ont bien reçu la grâce, mais ils sont frivoles et ne persévèrent point; ils l'abandonnent et en sont abandonnés, ils sont le jouet de leur volonté libre, car ils n'ont pas reçu, suivant un dessein juste, mais secret de Dieu, le don de la persévérance 2 ».
La réprobation, qui est la suite du péché originel prévu, précède la prédestination de tout membre de l'humanité. Nous avons déjà vu, à l'occasion des conséquences du péché originel, si cette réprobation primordiale est une simple exclusion du ciel et de la félicité surnaturelle ou si elle est une condamnation aux peines positives de l'enfer.
Quand on pressait saint Augustin d'expliquer comment Dieu n'avait destiné qu'un nombre précis d'hommes à la vie éternelle, en les arrachant à la « massa damnata », quand on lui faisait entendre que Dieu aurait dû les soumettre tous à la rigueur de sa justice ou les sauver tous, il se contentait d'en appeler aux desseins impénétrables de Dieu3. Parfois il répondait que la justice divine doit aussi avoir sa manifestation contre les pécheurs, de même que clans le monde mo-