CHAPITRE II
L'enseignement de la foi sur l'état primitif, le péché d'Adam, le péché originel, la grâce et la prédestination.
Doctrine des Pérès grecs sur l'état primitif et le péché originel Saint Cyrille de Jérusalem et saint Athanase
Le dogme de la perdition par le péché dont Adam fut l'auteur et qu'il nous a transmis à tous, est trop intimement lié au dogme central de la Rédemption de tous les hommes et de l'expiation de chacun, pour qu'il ait pu être passé sous silence, quand quelqu'un de ces Pères a été amené à parler, en quelque façon que ce soit, de ces doctrines fondamentales. Pour les Pères grecs il faut ajouter qu'ils devaient, après en avoir empêché la diffusion, combattre les conceptions fatalistes habituelles au paganisme et à la philosophie païenne et renouvelées par quelques hérétiques, les Gnostiques et les Manichéens. Le péché était à leur avis une fatalité, quelque chose d'insurmontable, d'essentiel à la nature humaine, de physique et de positif, qui découlait d'un second être absolu : le principe du mal. Il s'agissait donc d'établir le caractère moral du péché, d'en attribuer la cause à la liberté humaine qu'il fallait défendre comme le palladium de toute moralité. C'est de ce point de vue qu'il faut juger les doctrines des Pères grecs.
A. Saint Cyrille de Jérusalem1 dit dans sa Catéchèse2: « Comment, quand nous proférons cette plainte : Nous
1. Comparez les Proleg. dans l'édition de TouUée. Dissert. III, c. 6, p. 199 sqq. — 2. Cat. 2, S.
avons été séduits et nous avons péri — n'y a-t-il plus de salut pour nous? Nous sommes tombés, ne nous est-il pas possible de nous relever? Nous sommes devenus aveugles, ne pouvons-nous plus voir la lumière du jour ? Nous voilà paralysés, n'avons-nous plus l'espoir de marcher droit de nouveau ? Bref, nous sommes devenus la proie de la mort, ne pouvons-nous pas ressusciter à nouveau ? »
Cette condamnation qui pèse sur l'humanité nous est représentée comme générale et au moins indiquée comme une conséquence de la faute d'Adam, car immédiatement avant il en était question. C'est en même temps une perdition causée par le péché, car les hommes sont montrés comme enchaînés dans les liens du péché et susceptibles d'être délivrés par le seul Homme-Dieu *. Toute la race humaine gît dans le péché (h àvQponor-nç ùpctpTMç) 2 ; le démon se réjouit de la chute des hommes3, non seulement de la chute d'Adam, mais encore de celle de tous ses descendants. Que Cyrille veuille être compris dans ce sens, c'est ce qu'il nous montre par la question qui suit et qu'il adresse à tous : « Veux-tu donc que le démon se réjouisse pour toujours ? »
Si saint Cyrille considère ailleurs la mort comme une conséquence du péché4, il suppose aussi avec l'Apôtre que nous gémissons sous le faix du péché, parce que tous nous succombons à la mort. Il demande ensuite au même endroit, comment Dieu a pu cependant rendre de nouveau possible le salut de tous les hommes sans retirer sa menace et sa punition pour le péché. Voici la réponse qu'il fait à cette question : « C'est parce que, d'une part, le Fils de Dieu fait homme a supporté la mort pour tous, que de l'autre la punition a subsisté pour tous, que nous avons pu être ainsi délivrés du péché et de la misère du péché 5. Et si la rédemption est telle qu'elle soit un bien pour tous, il faut que tous aient été la proie de la mort, non seulement de la mort du corps mais encore de la mort de l'âme ou du péché6.
i. Cyr. Hier. Cat. 45, 1. — 2. Cat. 12, 15; cf. ibid. c. 7, 8. — 3. Cat. 12,5.-4. Cat. 13,33. —5. Cf. Cat. 13, 1, 4. — 6. Ibid. c. 1,6.
Ainsi se justifient pour saint Cyrille les exorcismes et les cérémonies qui s'y rapportent dans l'administration du baptême '. De cet usage de l'Eglise et mieux encore de l'administration du baptême aux enfants avec les mêmes signes et les mêmes opérations, saint Augustin a tiré plus tard son plus fort argument en faveur de la foi constante de l'Eglise au péché originel. Nous ne tombons en effet sous l'esclavage du démon que par le péché et si nous lui sommes soumis depuis la naissance au point qu'encore enfants, nous ayons besoin de l'exorcisme, il faut bien que le péché habite en nous depuis le commencement de notre existence. Ajoutons à cela que le pardon des péchés a toujours été considéré par l'Eglise2 ainsi que par saint Cyrille 3, comme le premier et magnifique effet du baptême. Ce docteur indique le baptême comme le seul moyen absolument nécessaire au salut 4.
Il semble qu'à cette doctrine s'oppose celle de saint Cyrille qui, quand il développe son sentiment sur le péché, le regarde comme un fruit de la volonté libre 5. De telles explications se trouvent aussi chez d'autres Pères, sans qu'on ait cependant pu mettre en doute leur foi au péché originel. Dans ses écrits contre les Manichéens, saint Augustin avait défini le péché de la même manière ; il s'excuse plus tard dans ses écrits contre les Pélagiens et affirme qu'il n'avait pas alors en vue le péché originel, mais seulement le péché personnel. L'explication de ce dernier en effet fut spécialement l'objet de ses discussions avec le Manichéisme qui détruisait l'idée du péché personnel et n'entendait le mal que comme une nécessité physique.
Ailleurs saint Cyrille0 s'exprime de telle sorte qu'on pourrait croire qu'avant d'entrer en ce monde, l'âme n'aurait jamais péché, qu'elle est venue en ce monde sans souillure (àvuuûprr'o;). Il n'avait devant les yeux en ce moment que l'erreur d'Origène et il voulait combattre seulement l'opinion