‹ Histoire des dogmes (volume 3)Chapitre 399 sur 480 · Sermo 352, 3. — 3. Cf. Tract · texte numérisé non relu

Sermo 352, 3. — 3. Cf. Tract

discours part de cette même idée pour en montrer à ses disciples et au peuple, qui se presse autour de lui, la réalisation par la manducation sacramentelle de sa chair et de son sang, sans avoir cependant indiqué à l'avance comment cela devait se produire. Après la multiplication des pains, le Seigneur se sert de cette occasion pour exciter chez ses auditeurs le désir d'une nourriture spirituelle plus parfaite (Jean, 6,27. et suiv.) et dit : « Je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n'aura pas faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. » Par ce pain qui doit rassasier pour l'éternité, par cette nourriture qui doit apaiser la faim et la soif du bonheur qui dévore l'homme, qui doit satisfaire sa connaissance et sa volonté, le Seigneur se désigne donc lui-même, lui, le Verbe éternel du Père, qui a tout créé, qui conserve tout, qui veut donner à tous les hommes le bonheur et les ramener à Dieu, qui enfin est la lumière et la vie du monde. Ce qu'est la nourriture matérielle pour l'organisme corporel, l'union par la foi et l'amour avec le Verbe l'est pour la vie spirituelle de la créature. Cette foi a manqué aux Juifs, quoique le Seigneur n'ait, comme il ledit lui-même, rien omis de son côté pour réaliser cette union avec les hommes. Et comme les Juifs murmuraient de ce que le Sauveur se donnait pour un pain de vie et pour un pain de vie descendu du ciel, tandis qu'eux ne voyaient en lui que le fils de Joseph, le Sauveur ne les condamne pas entièrement; il veut même en quelque façon les excuser et il attribue leur incrédulité au manque d-e la grâce extraordinaire qui seule fait croire (V, 44). « Personne ne peut venir à moi, s'il n'est attiré par le Père qui m'a envoyé. » Encore une foi,s il se désigne comme le vrai pain de vie : « Je suis le pain de vie, et vos pères ont mangé la manne du désert et ils sont morts ».

Il est vrai, dit saint Augustin, que nous aussi nous mourons par notre corps mortel, même quand nous avons mangé du pain de vie ; mais par les paroles « vos pères », le Seigneur fait simplement allusion à ces Juifs charnels qui -étaient semblables aux incrédules qui l'entouraient et qui mangeaient la manne sans penser au Messie futur et partant

n'obtinrent pas la vie éternelle. Quelques-uns seulement, comme Moïse et Aaron, vivaient dans la foi au Messie et à cause de cela la manne a rassasié leur esprit. Il en est de même ici, ajoute-t-il en expliquant sa pensée1. « Nous recevons encore aujourd'hui une nourriture visible ; mais autre chose est le sacrement, autre chose est la force du sacrement. Combien participent à l'autel, et meurent de cette participation (et accipiendo moriuntur) ? » Il met encore ici en parallèle la manducation sacramentelle de l'Eucharistie et celle de la manne, et il appelle même l'Eucharistie un symbole3 de l'union spirituelle avec le Verbe. Mais ce symbole est en union bien plus étroite avec la réalité que le premier. Plusieurs prennent part au sacrement et meurent, comme leurs pères sont morts malgré la manne. Mais ils meurent précisément de leur participation au sacrement divin (accipiendo moriuntur). Ils mangent et boivent leur condamnation, car ils ne pèchent pas seulement par le manque de foi au pain de vie, mais ils commettent encore un crime contre la chair et le sang du Christ présent sous les espèces du pain et du vin. Il y a encore une autre différence entre la manne et l'Eucharistie dans le rapport qui les relie à la chose qu'ils désignent : « l'Eucharistie opère l'union avec le Verbe fait homme, et cette union a lieu par l'intermédiaire de sa chair3 ».

Le Seigneur, après avoir développé l'idée de l'Eucharistie,

1. Àug. Tract. 26. 11: Nam et nos hodie accipimus visibilem ci bu m ; sed aliud est sacramentum, aliud virtus sacramenti. Quam multi de altari accipiunt et moriuntur, et accipiendo moriuntur.

2. Cf. Tract. 26, 12 : Huncpanem significavit manna, hune panem significavit altare Dei. Sacramenta illa fuerunt : in signis diversa sunt : in re, quae significatur, paria sunt.

3. Les Scolastiques se sont spécialement occupés de ces sacrements dont nous parlons en y rattachant la manne. Ils ne s'accordent pas tout à fait avec saint Augustin, car dans les sacrements de l'ancienne loi ils voient bien le signe des sacrements de la nouvelle loi, mais non un signe efficace de la grâce chrétienne, c'est-à-dire du contenu du sacrement chrétien. Cependant lorsque le saint docteur parle du rapport des sacrements de la nouvelle loi avec ceux de l'ancienne loi en général, il s'exprime absolument comme les Scolastiques.

fait allusion à la réalisation future de cette idée par ces paroles : « Le pain que je vous donnerai c'est ma chair pour lavie du monde ». Saint Augustin expliquant le chapitre VIe de saint Jean indique plus précisément la signification de l'Eucharistie en ajoutant que le Verbe en tant que Fils de Dieu fait homme devait venir à nous avec sa chair et son sang et que de même nous devions plutôt nous faire incorporer comme membres de son corps mystique avant de participer à l'esprit du Christ et à sa divinité. « Les fidèles, dit-il, connaissent le corps du Seigneur, s'ils ne négligent pas de faire partie du corps du Seigneur (c'est-à-dire de son corps mystique en tant que membres de son Eglise). Ils doivent donc se faire incorporer au corps du Christ, s'ils veulent vivre de l'esprit du Christ. Celui-là seul vit de l'esprit du Christ qui appartient à son corps ! ». Faire partie du corps mystique du Christ, de l'Eglise et de la communauté des justes et des saints est donc la condition requise pour participer au corps eucharistique du Seigneur, et participer au corps du Seigneur est la condition requise pour participer pleinement à l'esprit du Seigneur, pour vivre parfaitement en Dieu. Cette dernière union, l'union spirituelle avec le Verbe divin, le saint docteur la nomme souvent res sacramenti (ce mot chez lui signifie l'effet du sacrement ou son contenu mystérieux) ; l'Eucharistie par contre, en tant que signe symbolique et efficace, il l'appelle sacrement. D'après ce mode de désignation, le sacrement peut être reçu parfois indignement, mais la res sacramenti ne peut que donner lavie. « Le sacrement de ceci (c'est-à-dire de l'union du

1. Cf. Aug . Tract. 26, 13: Hoc quando caperet caro, quod dixit panem, carnem ? Vocatur caro, quod non capit caro : et ideo magis non capit caro, quia vocatur caro. Hoc enim exhorruerunt, hoc ad se multum esse dixerunt, hoc non posse fieri putaverunt. Caro mea est, inquit, pro mundi vita. Xorunt lideles corpus Christi : si corpus Christi esse non negligant. Fiant corpus Christi, si volunt vivere de Spiritu Christi. De Spiritu Christi non vivit, nisi corpus Christi. Intelligite, fratres mei, quid dixerim. Homo es, et Spiritum habes, et corpus habes... Die mihiquid ex quo vivat : spiritus tuus vivit ex corpore tuo, an corpus tuum ex spiritu tuo ?... Corpus utique meum vivit de spiritu meb.

corps et du sang du Christ) est en quelques endroits préparé chaque jour , ailleurs plus rarement, sur l'autel, et est distribué aux fidèles. Aux uns il donne la vie, aux autres la mort. La chose elle-même dont il est le sacrement ne donne que la vie, elle ne donne la mort à personne, pourvu qu'on la reçoive * ».

Une bonne réception de la chair du Christ est donc, conformément aux paroles du Seigneur (S. Jean, VI, 55, 57, 58) et à l'interprétation de saint Augustin,la condition nécessaire pour avoir pleinement la vie dans le Christ, pour vivre de lui et demeurer en lui. Lorsque quelques-uns de ses disciples trouvaient ses paroles dures, en entendant dans le sens capharnaïque l'usage de sa chair et de son sang, le Seigneur leur rappelle son ascension future (V, 63) ; « car alors, ajoute saint Augustin, vous verrez de quelle manière je veux voir donner en nourriture ma chair, non ma chair matérielle, mais ma chair glorifiée, et cela sans que ce don puisse être consommé jamais par l'usage 2». Quand le Seigneur ajoute : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien », le saint docteur remarque3 que la chair seule, caro sola, ne sert de rien, mais, que quand l'esprit entre en elle, elle est utile, saint Augustin ici repousse l'interprétation purement spirituelle de l'Eucharistie.

Le saint docteur termine son homélie sur le chapitre VIe de saint Jean en exhortant les fidèles à s'unir autant sacramentellement que spirituellement avec l'Homme-Dieu. « Que tout cela, dit-il, nous encourage à recevoir la chair et le sang du Christ, non seulement dans le sacrement, car beaucoup parmi les méchants le reçoivent ainsi, mais à manger et boire son corps et son sang jusqu'à l'union spirituelle, afin que nous demeurions attachés au corps du Christ, comme ses membres, que nous soyons animés de son esprit, et que

1. Tract. 26, 15. Cf. De civ. Dei XXI, 25, 4 : Ostendit (Dominus sec. Joan. 6, 57), quid sit non sacramento tenus, sed re vera corpus Christi manducare et ejus sanguinem bibere : hoc est enim in Christo manere, ut in illo maneat et Christus.

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