De duabus animabus c. Man. o
même ni une substance, ni quelque chose d'essentiel et encore moins une substance absolue. Mais en quoi consiste donc plus précisément le défaut que nous appelons le mal ou un mal (malum)? Comparées au bien absolu, Dieu, toutes les choses finies sont imparfaites et défectueuses. Les écoles ont plus tard appelé ces défauts le malmn metapfopsicum . Ce n'est pas de ceux-là qu'il est question quand nous parlons du mal clans le monde. Il y a aussi des défectuosités, des imperfections d'une autre sorte établies par Dieu lui-même, puisque les êtres d'une même espèce dans le monde sensible et spirituel ne sont pas tous également parfaits. Il existe entre eux des différences, suivant que les privilèges propres à leur espèce se trouvent dans chaque individu à des degrés plus ou moins élevés et suivant que des défauts sont voulus et établis par Dieu dans tel être plutôt que dans tel autre. Ces défauts, nous les appelons malum p&ysicum; ils ne sont pas, à proprement parler, des maux, ils servent à la beauté, à l'harmonie, à l'unité de l'ensemble, en particulier chez les êtres inconscients *. Le vrai mal, c'est d'être privé des prérogatives et des biens qui devraient être présents dans l'être parce qu'ils correspondent à l'idée de cet être 2.
i. De nat. boni c. Man. 8: Cetera vero quae sunt facta de nihilo, quae utique inferiora sunt quam spiritus rationalis, nec beata possunt esse, nec misera. Sed quia pro modo et specie sua etiam ipsa bona sunt, nec esse quamvis minora et minima bona, nisi a summo bono Deo potuerunt, sic ordinata sunt, ut cédant infîrmiora firmioribus, et invalidiora fortioribus et impotentiora potentioribus atque ita caeîestibus terrena concordent tamquam praecellentibus subdita. Fit autem decedentibus et succedentibus rébus temporalis quaedam in suo génère pulchritudo, ut nec ipsa quae merientur vel quod erant esse desinunt, turpent aut turbent modum et speciem etordinem universae creaturae. Cf. c. 46: Quae tamen etiam privationes rerum sic ordinantur in universitate naturae, ut sapienter considerantibus non indecenter vices suas habeant. Nam et Deus certa loca et t empora non illuminando, tenebras fecit tam decenter quam dies... c. 17 : "Non ergo maia est, in quantum natura est, ulla natura ; sedcuique naturae non est malum nisi minui bono.
2. Aug. De nat. boni c. Man. c. 23 : Malus ergo modus vel mala species vel malus ordo, aut ideo dicuntur, quia minora sunt quam esse debuerunt, aut quia non his rébus accommodantur quibus accommodanda sunt; ut
Ne nous demandons pas pour le moment d'où viennent dans le monde en particulier dans Je monde spirituel, tous ces défauts, mais recherchons seulemenl ce qu'ils supposent et à quels êtres ils sonl propres. Voici La réponse de saint Augustin sur ce point: ils ne se trouvent pas dans l'être absolu, immuable, mais seulemenl dans les créatures, qui ont tirées du néant et sonl devenues dès lors sujettes au changement et à la c« rruption. Le mal n'est en effet, nous l'avons dit, rien autre chose que la perte d'un Lien, d'une perfection accordée par Dieu à cet être-, c'est la descente d'un degré dans l'échelle de la bonté, un éloignement du bien idéal, un arrêt dans la participation à ce Lien, et un pas l'ait du côté du néant. Or, cela n'est pessiLle que pour les choses finies, changeantes et tirées du néant par Dieu. Elles conservent une certaine parenté avec le néant et, spécialement pendant le temps de l'épreuve, flottent entre Dieu qui les a créées et le néant d'où elles ont été tirées1. La corruption arrive à son plus haut degré dans une chose quand tout ce qu'elle avait de bon lui a été enlevé et qu'elle est de nouveau tombée dans le néant ; mais il convient de le remarquer, la corruption cesse alors, en tant que telle ; elle devient l'anéantissement-. 11 apparaît par là d'autant plus clairement, que le mal ne peut rien être d'absolu, Lien plus que son essence n'est qu'une privation3.
ideo dicantur mala, quia sunt aliéna et incoagrua : tamquam si dicatur aliquis non bono modo egisse, quia minus egit quam debuit, aut quia ita egit sicut in re tali non debuit vel amplius quam oportebat, vei non convenienter ut hoc ipsum quod reprehenditur, malo modo actum, non ob aliud juste reprehendatur, nisi quia non est ibi servatus modus.
1. Ibid. c. 40: Omnes igitur naturae corruptibles, nec omnino naturae essent, nisi a Deo essent ; nec corruptibiles essent, si de illo essent, quia hoc quod ipse est essent.. . Ideo autem non incommutabiles sunt, quia nihil est uude factae sunt. Cf. C. Secundin. 8.
2. C. Secund. Man. c. M : Deficere autemDonjam nihil est, sed ad nihii est, sed ad nihilum tendere.
3. Ouf'ique les autres Pères n'aient pas égalé saint Augustin dans la détermination du mal, ils sont cependant d'accord avec lui. Le pseudo- Aréopagite (Ch. IV, De divinisnominibus, § 18-33) a surtout bien traité cette question.
3. Les Manichéens n'admirent pas le caractère négatif du mal, au contraire, ils en firent une substance et une substance absolue; ils se trompèrent encore en considérant le mal dans le monde spirituel et humain, comme une entité purement physique et en expliquant son extension par des moyens physiques. Saint Augustin s'appliqua à faire ressortir le caractère moral du mal dans l'humanité et son origine dans la liberté de la créature. Le mal ne pouvait s'établir que comme une corruption dans un être fini et tiré du néant ; nous l'avons déjà montré.
Dans les choses du monde matériel, il ne se manifeste pas seulement des défauts, des imperfections voulues de Dieu pour la beauté et l'harmonie de l'ensemble, il s'opère une corruption et une dissolution progressives des êtres organiques, d'autant plus considérable que leur matière commune, leur substratum, montre et réalise une tendance à absorber en elle-même les choses particulières et à les entraîner dans le torrent de la mutabilité qui emporte tout. Dieu est par contre le plus haut bien ; intangibles sont sa nécessité, son immutabilité, et dès lors il ne saurait être sujet à une déchéance et à une corruption. L'esprit de la créature est plus parfait que les choses matérielles, bien qu'il soit encore à une distance infinie de Dieu. C'est qu'il a reçu de Dieu une nature et une essence telles qu'il ne peut pas, s'il ne le veut, perdre sa bonté et ses prérogatives, il ne peut donc même pas être corrompu.
Il lui a été accordé une plus grande ressemblance avec l'immutabilité de Dieu, et il lui en est réservé une encore plus intime pour l'autre vie, s'il s'attache avec une volonté ferme à l'observation des commandements divins. Toute déchéance de la perfection que Dieu lui a départie est toujours sa propre faute et une conséquence de sa volonté libre. Ce n'est même que lorsque sa volonté a déjà commencé son acte, que Dieu peut infliger un mal comme châtiment. Pour l'esprit créé, le mal est donc ou le péché
en lui-même ou la punition attachée par Dieu au péché1. Le péché suppose la liberté de la volonté. D'après le témoignage de notre conscience morale, et tous sont d'accord là-dessus, on ne peut regarder comme un péché et dès lors nous imputer que ce que l'homme a accompli contre le commandement de Dieu avec pleine connaissance et liberté-. Le péché est donc la volonté d'omettre ou de faire ce ({ne la justice défend et dont on est libre de s'abstenir. « Peccatum es/ voluntas retinendi tel consequendi, quod justitiavetat et nude liberumest abstinere3 1> . Immédiatement avant, saint Augustin avait défini la volonté : le pouvoir de désirer qui, libre de toute pression extérieure et intérieure, se porte vers la conservation de l'obtention d'un bien réel ou apparent4. Nous entendons l'expression acogente nullo » que notre docteur emploie ici dans la définition de la volonté libre, non seulement comme une exemption de nécessité extérieure, comme le pensait Baïus et Jansénius, mais encore comme l'exemption de toute nécessité intérieure. Nous trouvons dans les paroles de saint Augustin le motif de cette explication. 11 vient de montrer par des exemples que la liberté intérieure de la volonté peut subsister môme sous le coup d'une pression extérieure ; aussitôt après la définition donnée, il requiert comme une condition essentielle pour le
1. Aug. De nat. boni, c. Man. c. 6. 7 : Ac per hoc omnis natura quae corrumpi non potest, summum bonum est, sicut Deus est. Omnis autem natura quae corrumpi potest, etiam ipsa aliquid bonum est : non enim posset ei nocere corruptio, nisi adimendo et minuendo quod bonum est. Creaturis autem praestantissimis, hoc est rationabilibus spiritibus hoc praestitit Deus, ut si nolint, corrumpi non possint ; id est, si obedientiam conservaverint sub Domino Deo suo, acsic incorruplibili pulchritudini cjus adhaeserint; si autem obedientiam conservare noluerint, quoniam volentes corrumpuntur in peceatis, nolentes corrumpantur in poenis.
2. De duab. anim. c. Man. c. 10, 12 : Quibus concessis colligerem, nusquam scilicet nisi in voluntate esse peccatum : cum mihi auxiliaretur etiam illud, quod justitia peccantes tenet sola mala voluntate, quamvis quod voluerint implere nequiverint.