DISCUSSIONS SUR LES ATTRIBUTS DE DIEU
La théorie de la connaissance de Dieu et de la scientia média en particulier.
En tant que science historique, l'histoire du dogme doit exposer les faits réels, propres à sondomaine,conformément à la vérité, et selon leur cours objectif; elle doit élaborer une matière qui lui est fournie, l'éclairer sous tous ses aspects de manière à montrer en pleine lumière les diverses phases de son développement. Delà vientque l'histoire des dogmes dans les temps modernes n'a pas à faire sur le terrain de la théodicée ou théologie au sens étroit, c'est-à-dire sur la doctrine de l'existence et des attributs de Dieu, pas plus du reste pour la christologie,une moisson aussi abondante que dans les temps patristiques ou à l'époque du moyen âge. Les controverses religieuses se déroulent donc principalement autour de la doctrine de la grâce, de l'Eglise, des sacrements, comme aussi les développements doctrinaux et leurs résultats, c'est-à-dire les décisions doctrinales de l'Eglise. D'autres questions de théologie et de christologie ne sont ordinairement soumises à de longues discussions que dans la mesure où elles se rattachent à ces premières. Et lorsque, dans ces derniers temps, l'erreur de foi se transforma en grande partie en incrédulité et qu'après les doc-
trines de l'Eglise fut jetée par-dessus bord toute révélation surnaturelle de Dieu ; lorsque môme les vérités naturelles de la religion ne furent plus reconnues, ou du moins furent traitées en ennemies par les philosophes qui se rattachaient au panthéisme, au déisme ou au matérialisme, ce furent les vérités fondamentales de toute religion, à savoir celles d'un Dieu personnel, de ses attributs, de notre connaissance de Dieu, qui furent plusieurs fois discutées à rencontre des erreurs du temps et reçurent enfin au concile du Vatican une définition plus précise.
Si donc, pour les temps modernes, les diverses parties de l'histoire des dogmes qui ont reçu, dans les périodes précédentes, une étendue presque uniforme, ne peuvent plus garder l'une vis-à-vis de l'autre le même rapport, cela ne pouvait nous amener à introduire dans ce dernier volume une nouvelle division des matières.
La première question de la théodicée qui a provoqué beaucoup de controverses dans les temps modernes est celle de la connaissance de Dieu, notamment celle delà prévision des futurs libres [contingenter futiiriim)^ qui fut niée par les Sociniens (i), et plus encore celle de la connaissance du futur conditionnel. Cette dernière fut soulevée par Louis Molina (1535-1600), un des plus grands théologiens de la Compagnie de Jésus, célèbre par son ouvrage De justitia et jure et plus encore par son livre Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, divùia praescientia, providentiel, praedestinatione et reprobatione ad nonnullos 1. p. d. Thomae articulos, qui parut à Lisbonne en 1588. Qu'on puisse protester, et môme à bon droit, comme nous le verrons ici dans notre troisième partie, contre diverses thèses de cet ouvrage, en tant qu'elles concernent la grâce, il n'en est pas moins vrai qu'il a donné le branle aux controverses qui ont amené d'importants progrès dans la science théologique : la doctrine de la connaissance divine en a notamment
(i) SociNus, Prael, c. 11.
LA THÉORIE DE LA COiNNATSSANCE DE DIEU 59
reçu divers éclaircissements, quoiqu'il y ait des théologiens qui ne veulent même pas reconnaître cela.
La tendance qu'imprima Molina à la doctrine de la grâce lui fut imposée naturellement par les erreurs opposées qui se répandaient alors. Contre les erreurs des réformateurs qui contestaient entièrement la liberté de l'homme au point de vue moral, il importait de la faire ressortir pleinement en face de la prédestination divine et de la grâce, comme aussi dans la morale. C'est à cette tendance que se rattachèrent Molina et presque tous les théologiens de la Compagnie de Jésus qui compta parmi ses rôles particuliers la lutte contre le Protestantisme. Par là fut mise en lumière la connaissance de Dieu dans la question des futurs conditionnels.
Molina créa pour cette dernière le nom particulier de scientia média, parce qu'elle devait tenir le milieu entre la scientia naturalis sive simplicis intelligentiae et la scientia visionis sive libéra. La première désignait la connaissance divine du possible, et elle s'appelait scientia naturalis, parce qu'elle accompagne naturellement la connaissance de l'essence divine et de la toute-puissance divine, et scientia simplicis intelligentiae, pdivce qu'il n'y a pas encore, chez elle, décision de la volonté de Dieu^ telle qu'il s'en joint à la scientia practica et même à la scientia visionis, si on la rapporte simplement au fini pour son action dans le passé, le présent et l'avenir, c'est-à-dire à tout ce que Dieu réalise de sa libre volonté.
La connaissance du futur conditionnel s'appelle donc scientia média, parce que, après la scientia simplicis intelligentiae, elle constitue la première condition préalable pour la décision de la volonté de Dieu, au moins en ce qui concerne le domaine moral de la créature raisonnable, parce que son objet forme, pour l'étendue, le trait d'union entre le domaine du simple possible et du réel ; parce qu'elle a quelque chose de commun avec la scientia simplicis intelligentiae, en ce que comme celle-ci elle précède, au moins logiquement, la libre décision de la volonté de Dieu, comme
quelque chose de nécessaire, et quelque chose de commun aussi avec la scieiUia libéra, puisque son objet dépend de la libre décision de la créature, à supposer que Dieu la doive créer, la placer (1) dans tel milieu ou dans tel autre?
La simple affirmation de la connaissance du futur conditionnel n'aurait soulevé aucune contradiction, si on ne l'avait pas employée tout aussitôt à expliquer la grâce efficace et la prédestination divine autrement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Mais, à cause même de cet emploi, on attaqua, dans les écoles opposées, jusqu'au nom même de scientia média, et on prétendit que Dieu connaissait sans doute infailliblement les futurs conditionnels, mais de la même matière et avec la même scientia simplicis intelligentiae qu'il contemple tout possible dans sa toute-puissance et ses décrets possibles. Par contre, les défenseurs de la scientia média objectaient que leurs adversaires avec leur conception de la grâce efficace altéraient la liberté de la volonté chez les créatures raisonnables, tendaient au prédestinatianisme et se mettaient en contradiction avec la doctrine de la sainte Ecriture, des Pères et même de saint Thomas.
La sainte Ecriture attribue très catégoriquement à Dieu, et spécialement au Fils de Dieu fait homme, la connaissance infaillible du futur conditionnel (Math. 11, 21 sqq) : « Malheur à toi, Gorozaïn et Bethsaïda, siTyr et Sidon avaient vu s'accomplir les prodiges qui se sont accomplis chez toi, elles auraient fait depuis longtemps pénitence dans le sac et dans la cendre ». La pénitence des Tyriens et des Sidoniens est ici un fait conditionnel, mais n'est pas une chose simplement possible que Dieu seul connaissait dan s sa grâce, efficace de soi, considérée comme cause. Autrement le Sei-
(I) L. c. Quaesr. 14 a 13. Disp. 52. (pag. 228. éd. Antv.) : Dicendum ergo est partim habere conditionem scientiae naturalis, quatenus praevenit actum liberum voluntatis divinae, neque in potestate Dei fuit aliud scire ; partim habere conditionem scientiae liberae, quatenus quod sit unius potius partis quam alterius, habet ex eo, quod liberum arbitrium, ex hypothesi quod crearetur in uno aut altero ordine rerum, esset potius facturum unum quam aliud, cum utrumvis indifferenter posset f^cere.