LA THÉORIE DE L\ CONNAISSANCE DE DIEU
gneur n'aurait pu dire malheur à Gorozaïn et à Bethsaïda, ni môme leur préférer les Tyriens et les Sidoniens, ou promettre aux premiers un jugement plus favorable devant son tribunal. Il est donc, en tout cas, tenu compte de la volonté libre de l'homme dans la connaissance divine du futur conditionnel, et Dieu y a égard. La même vérité résulte de tous les autres passages de la sainte Ecriture où est affirmée en Dieu pareille connaissance par ex. Sap. 4, 11 ; / Cor. 23 1-13 ; 25,29 sqq. Act. Ap. 22, 18 ; Rom, 9, 29 ; 1 Cor. 2, 8.
Delà même façon encore les Pères admettent la prévision des futurs libres. Déjà saint Augustin lui-même, alors qu'il n'avait pas encore à combattre l'erreur pélagienne, avait tenu assez de compte de l'action et de l'omission libres en face de la scieiitia média (ep. 102) (1), pour que les semi-pelagiens s'autorisassent de ses paroles, afin d'établir cet égard pour l'action et pour l'omission conditionnellement libres comme déterminant seul la dispensalion ou la privation de grâces dans le domaine du bien surnaturel.
Alors il dut s'exprimer plus exactement : (De praed. ss 9, 18) : Sed utrum praedicato sibi Ghristo a se ipsis habituri essent fidem, an Deo douante sumpturi, id est utrum tantum modoeos praescierit s^netiam praedestinaverit Deus quaerere atque disserere tune necessarium non putavi.
Ainsi donc Dieu connaît, dit saint Augustin, le futur conditionnel dans le domaine du bien libre et surnaturel, non pas seulement par la volonté des créatures, non pas seulement même par une grâce, de soi efficace, comme le soutenaient les derniers thomistes, mais par l'une et l'autre à la fois. Pour le conditionnel futur qui dépend seulement de la volonté libre etconditionnée deDieu, c'est-à-dire pour ce qui se réaliserait si Dieu le produisait avec sa volonté toutepuissante, ou s'il voulait le réaliser dans le monde fini par une force nécessitante des créatures, Molinan'admet pas de
(1) Hist, des dog. II, §72.
scientia média. Dieu connaît tout cela, grâce à la scientia simplicis intelligentiae, par ses décrets conditionnels et commeréellement futurs, gTkcQkXdi scientia visionis, quand Dieu a conçu réellement le décret relatif à eux. Molina accorde cela à ses adversaires (i), et il leur concède que pour ceci et pour les actes qui doivent se produire d'après des lois rendues nécessaires par Dieu, il n'y a qu'une double connaissance, à savoir une scientia naturalis et une scientia visionis sive libéra. Mais ce que les créatures raisonnables doivent faire avec leur propre volonté, sous telle ou telle condition, Dieu ne le connaît ni par sa toute-puissance ni par son action ni par ses décrets seuls, mais aussi par l'action future conditionnelle des créatures raisonnables, ce que saint Augustin exprime plus haut par le mot sumpturi, scilicet libère sitmptiiri. Cependant les derniers défenseursde ]d. scientiamedia, tels queSuarez,Ruiz et autres, maintiennent la scientia média pour les décisions que Dieu prend au sujet de ses propres manifestations libres.
Molina déduit la scientia média, en tant que mode de connaissance spécial à Dieu, même par la ratio theologica, de la vérité de la Providence de Dieu, qui est et doit être autre par rapport aux créatures brutes, et autre par rapport aux créatures raisonnables et libres. Les décrets qu'il prend vis-à-vis de ces dernières, il ne peut les exécuter sûrement que par la libre coopération des créatures et les connaître comme infailliblement se réalisant que parce qu'il a infailliblement connu comment les créatures doivent se conduire avec leur volonté libre, dans telle
(1) Ib. Disp. 53. memb. 3 (pag. 257. éd. Antv.) : Convenimus etiam, totam certitudinem scientiae, quam Deus antequam existèrent futura illa novit, a sola illa praefinitione pendere. Praeterea convenimus, comparatione horum futurorum contingentium duplicem tantum scientiam distinguendam esse in Deo : nempe liberam, quapostsuam illam liberam praefinitionem futura ea absolu te cognovit ; et mère naturalem, qua ante eam determinationem et possibilia ea cognovit per suam omnipotentiam, et insuper cognovit ea esse futura ex hypothesi quod producere quaedam ex iis vellet et rébus ita productis vellet non denegare concursum necessarium ut agerent.
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situation ou dans telle autre : il ne peut choisir les meilleurs moyens que parce qu'il a prévu ce que doit être son action libre et future conditionnelle sur la volonté des créatures. Par contre, avec les décrets de Dieu, considérés comme efficaces de soi et indépendamment de la libre coopération des créatures, tels que les conçoiventles thomistes, la liberté de ces dernières ne peut plus subsister (1).
C'est seulement par une Providence guidée par la scientia média que s'explique le développement persistant du péché dans le genre humain ; et ce péché serait en contradiction avec la Providence si Dieu devait seul tout opérer dans le monde moral et tout prévoir, pareillement seul, à l'aide de ses décrets (2). Il ne servirait de rien de se réclamer d'une permission de Dieu ; car un décret permissif de Dieu suppose déjà l'infaillible prévoyance du péché. Il le suppose donc déjà comme quelque chose de réel ce qui précisément esta expliquer. Dieu a donc appelé à l'existence les êtres raisonnables, quoiqu'il ait prévu chez beaucoup des péchés comme futurs conditionnels ; il a, malgré cette prévision, posé des conditions sous lesquelles le péché serait commis ; il produit ce qu'il y a de positif dans les péchés, leur côté physique comme la prima causa, mais malgré cela le péché, en tant que tel, est uniquement un produit de la libre créature, et Dieu l'admet parce qu'il en tirera du bien (3).
Ainsi la scientia média apparaît comme une condition nécessaire de la Providence de Dieu ; comme la lumière (4)
É (1) ^b. (pag. 2G1): Nos vero noa dubitantes, talem praefinitionis concursusque ex se efficacis modum, arbitrii ad eosdem actus tollere libertatem, ac proinde errorem continere in fide, in primis dicimus : Deum per suam sapientiam providere unicuique rei accommodate ad illius naturam, eaque de causa rébus liberis providere ad effectus libères, sive illi naturales sint, sive supernaturales, servata semper arbitrii libertate, hoc est, integrum illia relinquendo in instanti etc.
(2) Ib. Disp. 53. membr. 2. — (3) iô.
(4) Ib. membr. 3 (pag, 261) ; Non ergo ejusmodi scientia média tollit autimpedit divinam providentiam, quin potius est lumen et notitia praerequisita in Deo ex parte sui intellectus ad perfectissimam atque exactissimam providentiam.
qui réclaire à l'avance, pour employer les moyens sûrement efficaces et assurer aux décrets de Dieu un efîet qui suive infailliblement. De plus Molina trouve l'hypothèse et l'emploi de la scientia média également nécessaires pour expliquer, d'un côté, l'infaillible précision des futurs absolus dans le domaine de la liberté des créatures et, d'autre côté, la grâce efficace et l'immutabilité de la prédestination et de la réprobation divine. Et c'est cet emploi de la. scientia média dans l'un et l'autre sens qui souleva contre lui l'opposition des thomistes et l'obligea à descendre dans l'arène.
En ce qui touche le premier emploi de la scientia média pour l'explication de la prévision divine sur le domaine de la liberté des créatures, on allait toucher et essayer de résoudre une des questions les plus difficiles de la théologie spéculative, à savoir comment pouvait subsister avec l'infaillible prévision da futur en Dieu la liberté de la volonté dans la créature ; par quel moyen la prévision divine atteignait-elle les futurs conditionnels? Nous tenons à remarquer tout d'abord que Molina n'a pas sur tous ces points apporté la bonne solution, que, mêmechezlesthéologiensdelaCompagnie de Jésus, il n'a pas trouvé de défenseur ou de disciple pour les solutions spéculatives indiquées ; quoique cependant tous les théologiens de la Compagnie de Jésus aient admis son idée de la scientia média et son emploi pour expliquer la grâce efficace et la prédestination. Si donc il y avait dans les spéculations de Molina bien des choses qui ne résistaient pas à l'examen, il n'en est pas moins vrai qu'il a eu une très large influence sur le développement de la théologie et qu'en somme il a pris une initiative si heureuse qu'il a fait de la scientia média le drapeau de son école.
Gomme nous l'avons dit, il recourut à la scientia média pour expliquer la prévision infaillible du futur réel, dans le domaine de la liberté des créatures, et en montrant que tous les principaux essais des théologiens antérieurs étaient insuffisants. C'est ce qu'il fit voir tout d'abord ou ce qu'il
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prétendit montrer dans l'essai de saint Thomas, dé Capréblue et autres qui avaient suivi saint Anselme et les Pères"^ en faisant découler la connaissance infaillible dfe Dieu, de sa qualité d'être éternel, en tant que présent indivisible par rapport au temps et aux choses temporelles, parce que Dieu en tant qu'éternel est toujours présent et contemple le futur comme le présent. Molina n'adtnet point cela. Pour lui, Dieu ne reçoit pas sa connaissance des choses extérieures à lui (1) ; les actions futures libres des créatures ne sont pas encore maintenant, elles ne coexistent donc pas avec Dieu qui est éternel (2). Dieu connaît môme le futur conditionnel, sans qu'il existe ou qu'il doive exister (3).
Molina n'est pas plus content de l'essai d'explication tenté par sainf Bonaventure, pour qui Dieu prévoit sûrement le futur libre, parce qu'il le contient dans ses idées qui embrassent tout. Les idées embrassent bien toutes les choses et tout le possible indépendamment des décisions de la volonté de Dieu. Duns Scot ajoute donc que. Dieu, dans sa décision de laisser se réaliser un cercle déterminé du possible, reconnaît, du coup, les futurs libres qui y sont contenus, ce que les thomistes ont interprété plus tard en ce sens que ce futur libre devait se produire infailliblement et nécessairement comme un libre arbitre, pour les créatures in sensu diviso seulement, c'est-à-dire si on le prend d'une façon abstraite, mais in sensu composito^ c'est-à-dire
(1) îb. Disp. 49 (pag. 209): Tertio Deus non accipit cognitionem a rébus, sed in se ipso atque ex se ipso cognoscit omnia : ergo existentia rerum sive in tempore sive in aeternitate nihil confert, ut Deus certo sciât quid futurum aut non futurum sit.
(2) Ib. pag 207 : Deus non ex eo solo capite, quodres existant extra suas causas in aeternitate, cognoscit certo futura contingentia. Cf. pag. 210: Sed ad eum sensum, quod tota (aeternitas) coexistit toti tempori et singulis ejus partibus, quando tamen unaquaeque pars secundum se existât et non antea.
(3) Ib. : Probatur, Deum optimum maximum habere certam cognitionem aliquorum futurorum contingentium, quae ex libero arbitrio humano pendent; quae tamen nec fuerunt nec eruntunquam in rerum natura, ac proinde nec existunt in aeternitate.
SOUS les circonstances déterminées. Ces essais ne sauvegardent pas absolument la liberté de la volonté chez les créatures (1) ; car il faut pour acte un libre volontaire l'indifférence de la volonté, même in sensu composito, c'est-àdire dans ces conditions concrètes immédiatement avant l'accomplissement de l'acte. La simple possibilité d'un autre acte, in sensu diviso, peut être une simple possibilité physique et ne suffit pas encore à l'essence du volontaire. De cette manière, Molina pense qu'il n'y a d'autre moyen d'expliquer la prévision divine des futurs réels, en tant que libres, que de supposer en Dieu la scientia média. Dieu a contemplé, dès l'éternité, dans le domaine de tout le possible, le cercle étroit des futurs conditionnels et même dans sa connaissance absolue qui pénètre et dépasse infiniment toutes choses, et il a pris ensuite la résolution de créer le monde et démettre dans l'ordre moral les conditions sous lesquelles il avait reconnu les futurs conditionnels déterminés (2). Molina conclut de là que Dieu n'a pas besoin,
(1)76. Disp. 50 (pag. 215): Quia vero ex determinatione hac humanae et Angelicae voluntatis ceterarumque causarum secundarum a libéra determinatione et influxu voluntatis divinae manifeste tollitur libertr^s arbitrii angelici et humani ad suos actus, utlate adversus Scotum locis citatis ostendimus, confugit hic auctor ad suôugium illud sensus compositi et divisi. Ait enim, et si causae contingentes, prout subduntur determinationi primae causae, sint determinatae etcompletae ad operandum, atque adeo non possint in sensu composito non efficere suos effectus ad quos sunt determinatae a voluntate divina; nihilominus simpliciter et in sensu diviso esse contingente
indeterminatas et incompletas Sane non video quanam ratione,.
liberum (arbitrium) re ipsa maneat, ut ad quod voluerit porrigat manum ; necqua ratione culpae aut merito illi tribui possit, quod ita a Deo inclinatum et determinatum eflfecerit.
(2) Ib. Disp. 49 (pag. 208 : Ergo ante ullam liberam determinationem suae voluntatis ex altitudine suae scientiae naturalis, qua infinité superat singula quae in se ipso eminenter continet, pénétrât quid liberum arbitrium cujusque creaturae, data hypothesi quod velit illud creare in hoc vel in illo ordine reram, cum his vel illis circumstantiis aut auxiliis, pro sua innata libertate sit facturum ; cum tamen si vellet, posset continere actum aut facere oppositum, et si esset id facturum, ut libère potest, Deus id ipsum prospiceret, non vero, quoi re ip8a ab eo facien-