LE RÉSULTAT DES CONTROVERSES
les décrets de Dieu n'étaient pas cependant considérés comme l'unique moyen de la prévision ; il y était seulement rappelé que ces décrets n'étaient pas absolus en ce sens que Dieu produisait le futur libre dans le monde moral uniquement par son action universelle; ils ont trait seulement au concours que Dieu prête, de son côté, aux actions libres des créatures, c'est-à-dire aux bonnes œuvres par la grâce et aux péchés, au point de vue physique, par son action universelle. Ce que les créatures raisonnables opèrent dans leurs actions libres n'est donc pas, d'après les théories scotistes, l'objetdesdécrets divins,et ceux-ci neconstituent donc pas l'objetadéquat de la prévision du futur absolu (1). Sur ce point les scotistes auraient dû recourir déjà à la scientia media^ car elle doit accompagner ces décrets de Dieu, dès qu'il faut les considérer comme se réalisant infailliblement dans le monde moral. Cependant Dupasquier n'attribue pas, au nom des scotistes, une grande importance à cette scientia média ; il la considère même comme une scientia libéra, à l'aide des décrets conditionnels de Dieu, parce que tout passage du domaine du possibleà celui du futur conditionnel ou du réel ne peut se produire que par la volonté de Dieu, et il n'entend pas justifier par là le recours k\di scientia média, comme à un troisième mode de connaissance distinct de la scientia libéra et de la scientia necessaria (2). Du reste, il ne refuse point à Dieu la connaissance infaillible des futurs conditionnels. Sur ce point Dupasquier est donc passé au camp des thomistes, quoique dans les questions de la grâce
(i) L. c. De scient. Dei disp. 8 : Dixi 2. Decretum de illis faciendis in his quae a solo Deo fiunt : nam in his totalis causa futuritionis est voluntas ejus ; sed in his, quae fiunt ab eo simul cum voluntate libéra creata, decretum Dei non est ita absolutum,8ed accommodatum libertati creatae ; et est decretum non absolute de facienda re ; sed de concurrendo ad illam, si sit opus reale positivum et physicum ; vel de permittendo, si sitquid malum morale utpeccatum.
(2) Ih. : Concl. 2, Scientia Dei de conditionatis non est vere média inter naturalem et liberam, nec inter simplicem et visionisadaequate sumptas ; an alio sensu dicatur média, non curamus»
90 BTSTOTRt: DES DOGMES
efficace et de la prédestination, il ne se tienne nullement de leur côté.
2. Tournely (Honoré) (1658-1729), un des plus distingués théologiens de son temps, professeur à la Sorbonne, donne, dans son Cursus iheologiae, une critique pénétrante des questions que nous venons d'exposer ; pour la plupart des points, il se range du côté des défenseurs de la scientia media. C'est seulement pour établir et indiquer le moyen dont se sert la prévision divine qu'il présente une opinion particulière. La connaissance du futur absolu, Dieu ne doit la tirer ni des futurs libres, tels qu'ils sont présents à son éternité, ni des causes libres finies, ni de ses décrets ; il doit les contempler dans sa propre essence, qui est le type premier de toutes choses (1), Il n'y aurait donc nullement à distinguer la scientia visionis de la scientia simplicis intelligentiae; car cette dernière embrasse, sans aucun doute, tout le possible dans l'essence et la toute-puissance divines. Mais pour celle-ci, il appelle à son aide les décrets de Dieu qui doivent d'abord être considérés comme suspendus et comme un élément de ces conditions sous lesquelles tel objet se réalisera. Pour le terme « décret conditionnel », au sens des thomistes, il le trouve inexact et plus encore l'opinion d'après laquelle Dieu contemplerait en eux seuls et en lui-même les futurs conditionnels. Au concours de Dieu, auquel se rapporte le décret antérieurement suspendu (par exemple, celui de faire prêcher l'Evangile aux Tyriens et aux Sidoniens avec des miracles), doit s'ajouter en outre le libre consentement des créatures, c'est alors seulement et sous ces conditions que Dieu connaît le futur conditionnel (2).
(1) De Deo et div. attr. (éd. Col. I. p. 150) : Necesse est ut ea videat quemadmodum et possibilia in sua nempe essentîa tamquam specie intelligibili infinitain repraesentando.
(2) Ib. pag. 152 : Siquîdem ipsummet decretum pars est necessaria conditionis sub qua eflectus eveniret. v. g-, quando Deus praenovit futuram sab conditione Tyriorxim conversionem, non ait Deus : volo, ut si fièrent ïniracula converterentur — sed ait: Si vellem fieri apud Tyrios miracu» la eisque gratiam concedere, quam concessi Corozaitis, converterentur.