‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 25 sur 108 · LA LIBERTÉ DU CHRIST · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DU CHRIST

le bien et le mal ; il était supprimé par l'union hypostatique comme par la vision béatifique (visio beatifica), quoique le pouvoir de choisir pût subsister entre ce qui est de précepte et ce qui est de conseil, entre le bien et le mieux; seule l'imperfection du libre arbitre, à savoir le pouvoir de s'éloigner de Dieu et du péché, avait été éloignée de lui* De cette impossibilité de pécher propre au Christ résultait pour la théologie des difficultés particulières, quand elle voulait expliquer le caractère satisfactoire et méritoire de l'œuvre du Christ. Après le concile de Trente, il fut tenté dans ce but divers essais où se reflètent les différentes conceptions delà liberté morale.

1. Les scotistes serrèrent dans tous les sens la liberté de la volonté divine et de la volonté humaine, ils admirent chez la créature, même dans le ciel, une possibilité phy-ique de pécher qui étaH supprimée par une grâce particulière (non par la vision de Dieu). Ceci était un attribut essentiel de la créature inteHigentp. On peut donc supposer déjà qu'il fallaitTattribuer aus:-i à la nature humaine du Christ. Le Christ doit, en ce qui concerne la nature humaine, avoir gardé la volonté libre, même en face des ordres de son Père céleste; mais il a été élevé de dehors, à cause de Tunion hypostatique et à cause des grâces extraordinaires, au-dessus du libre arbitre, si bien qu'il pouvait mériter encore par une obéissance obligatoire (1). Les scotistes se tiraient d'affaire en prétendant encore que le Christ avait, dès l'instant de la conception, accepté les commandements du Père céleste et les

(l) DuPASQUiBR, De inc. Disp. 7. concl. 2 : Sicut cum anima Christi dispensatum est, ut esset simul yiator et comprehensor et sic tota voluQtas non occupabatur per fruitionem beatam, quin posset ad alias applicari, quae necessaria sunt statui viatoris, ut posset operari meritorie nostram redemptionem, ita ex eadem dispensatione relinquebatur illi tota libertas requisita et sufûciens ad meritum, per quaecunque bona opéra etiam praecepta licet ab extrinseco, se. ob affluentiam gratiarum... retineretur in bono.

avait observés en pleine liberté, puisqu'il aurait pu le prier de l'en dispenser (1). Mais une possibilité physique de faire le contraire ne suffit pas pour le libre arbitre et elle est indispensable pour une action méritoire. Le même théologien de l'école scotiste distingue expressément dans la doctrine de la volonté libre, à la suite de Duns Scot, une libertas essentialis et une libertas contingeiitiae sive moralis : la première doit se trouver dans l'amour que Dieu a pour lui même et dans les actes d'amour des bienheureux pour Dieu , la dernière est indispensable pour toute œuvre méritoire (2). Dans ce même endroit, l'impossibilité de pécher chez le Christ est contrariée par cette liberté morale, pour montrer que cette dernière n'est pas absolument nécessaire pour tout mérite. Cependant la réfutation de cette objection ne vient pas mieux en ce passage. Tout d^abord est signalée la possibilité physique de pécher inhérente à la nature humaine et qui a été propre à la nature humaine du Christ. Il est ensuite rappelé que vraisemblablement il n'a été donné au Christ aucun commandement obligatoire sous peine de péché, parce qu'il n'a pas besoin d'être écarté du mal par la crainte du péché. Mais les scotistes admettent bien une obligation pour le Christ Notre-Seigneur, et dès lors ils manquent toujours d'expliquer comment il pouvait encore mériter

(1) Ib. Disp. 9. concl. 3 : Circa actus praeceptos fuit (Christus) liber médiate seu remote, saltem quatenus illa praecepta libère acceptavit, et physice adhuc poterat illos omittere, vel proterant non obligare sub peccato, et sic impeccabilitas ejus non obstabat libertati.

(1) Deact. humanis, disp. 1 qu. 8: Probo ex Scoto, qui prae ceteris scbolasticis ortbodoxis expresse pugnat pro libertate essentiali (aut physica) quam vult stare cum necessitate, et talis est libertas, qua Deus se amat et qua spirat Spiritum sanctum et banc libertatem vocat essentialem, quia est essentialis voluntati, et dominii, quia per ipsam est domina sui actus, ut ad eum non determinetur ab aliquo agente extrinseco, sed se ipsam delectabiliter et complacenter déterminât : et opponitur coactioni, non autem necessitati ; aed tamen aliam agnoscit, quam vocat contingentiae et contradictionis... Hanc autem libertatem requirit ad actus morales.

LA LIBEUTli DL CUUIST

dans l'accomplissement d'une pareille obligation. Ce n'est pas donner une solution suffisante que de prétendre que le Christ a accepté de sa pleine et libre volonté cette obligation, sous prétexte qu'il avait pu s'en faire dispenser. Dupasquier objecte donc encore que le Christ a exercé son propre Wbve arbiirt} {lideiHas contingeiitiae sive moralis), même en face des commandements de son Père céleste, en ce qu'il n'avait reçu aucune obligation ni aucun commandement obligatoire par rapport au degré de sentiment intérieur et aux circonstances de l'accomplissement extérieur du commandement de Dieu(l). Avec cette réponse^ les scotistes empiètent sur une autre explication qui explique plus nettement la libre volonté. Mais par les termes libertas physica seu essentialis qu'ils attribuent aux bienheureux dans le ciel, ils confondent les limites entre la spontanéité et la volonté libre et ils ne signalent pas que les bienheureux gardent dans le ciel une pleine liberté [libertas moralis) sur plusieurs points.

2. Les derniers thomistes depuis Bafiez ont obscurci encore plus l'essence de la volonté libre chez les créatures raisonnables par leurs opinions d'écoles et avec leur distinction d'un choix m sensu diviso et in sensu composito, ils ont expliqué comme suffisant en général la possibilité dechoisir un autre objet. Le choix libre i?i serisii composito,G'esi-k-dïre ou dans les circonstances existantes, ou dans la grâce en soi efficace et se déterminant par elle-même dans l'un des cas, comme dans son absence et dans l'influence contemporaine de la concupiscence extraordinaire dans l'autre cas, n'est plus un libre choix, quoique les thomistes le donnent encore comme tel. En effet l'indifférence de la volonté libre et sa décision spontanée pour un objet avec la possibilité

(1) L. c. : Quia si non potuit aliqua omittere penitus sine peccato : saltem fuerunt ei libéra quoad circumstantias temporis, loci, motivorura, intensionis, et sic potuit haec implere pro libitu quoad tempus et remisse vel intense ex motivis diversarum virtutum.

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de choisir l'autre ne sont pas reconnues pour une manifestation de la volonté m sensu composito^ mais seulement pour un pouvoir de faire l'opposé en général, abstraction faite de toutes les circonstances concrètes ; c'est ainsi que le pouvoir de voler est attribué in sensu diviso à un oiseau enfermé dan& une cage.

Dans une telle conception de la volonté libre, l'explication de l'œuvre méritoire du Ghrist n'offrait plus aucune difficulté. Pour que celle-ci eût un caractère méritoire, le librearbitre devait également suf fire m 5en5^<c?i^;^50, quoique le Glirist Notre-Seignenr dût, à cause de l'union hypostatique» exécuter aussi les commandements de son Père céleste et ne pût échapper à la mort, après avoirreçu un commandement à ce sujet (1). Pour les thomistes il n'y avait aucune importance à limiter, dans la vie du Seigneur, le domaine du méritoire à ce qui est de conseil ; au contraire, ils pensaient que le Ghrist n'avait pas plus de liberté en face de ce qui était de conseil qu'en face de ce qui était de commandement ;. car chez lui négliger un conseil c'était manquer de respect envers Dieu (2). Ainsi toute différence est supprimée entre le devoir et le conseil, et l'optimisme a cause gagnée, car on devait enseigner avec le même droit que Dieu doit toujours vouloir le mieux- Néanmoins les œuvres du Seigneur sont tenues par les thomistes pour méritoires, parce que la. possibilité des choix libres suffit in sensu diviso pour le mérite.

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