LA LIBERTÉ DU CURIST
toute œuvre méritoire le libre consentementde la volonté est une condition indispensable qui exclut toute prédétermination physique delà libre action de Dieu ou de tout autre principe externe (1). D'autre part les passages cités de la sainte Ecriture obligent à admettre que le Seigneur a reçu de son Père céleste l'ordre de subir la mort, que, d'autre part, il professe vouloir accomplir avec sa volonté libre. Mais Vasquez n'entend pas admettre comme exacte l'opinion de quelques-uns qui ne veulent voir l'obéissance libre de la volonté humaine du Christ aux ordres du Père céleste que dans ce fait qu'il a, dès le début de l'Incarnation, accepté les xîommandements de Dieu avec sa volonté libre(2). Il faut que le Christ ait été libre dans l'observation et l'accomplissement des commandements de Dieu. Egalement inexacte est, à ses yeux, la solution d'autres théologiens qui regardent la libre soumission de la volonté humaine du Christ aux commandements de Dieu comme possible, parce que l'union hypostatique et l'injonction d'un ordre à la nature humaine sont des principes extérieurs et agissant par le dehors : ils n'influencent donc pas physiquement et intérieurement la volonté humaine et laissent donc encore voir son libre consentement (3). Tous ces théologiens admettent chez le Christ l'imposibilité de pécher et ils lui refusent, par le fait, la liberté de choix en face des commandements de Dieu. La solution précédente ne suffît donc pas plus que celle qui s'appuie sur ce fait que l'activité morale qui est animée dans le Christ par la sc2<?n/îa visionis est bien nécessaire, mais non celle qui est guidée par la scie?itia infusa. Cependant il est impossible que la scientia visionis, dès qu'elle est animée et pénétrée par l'amour de Dieu^ n'exerce pas son influence sur la volonté humaine, en sa qualité de force spirituelle supérieure, quand il s'agit de
(1) Ib n. 51 : Nam si voliintas ex se indiôerens est ad plares actiones singulares et ad nullam earum a se ipsa, sed a solo Deo determinari potest, hoc ipso quod agens creatum est, non solum in bonis, sed etiam in malis eo modo indiflferens erit et a solo Deo determinari poterit.
(2) Ib. n. 19. — (3) Ib. n. 22. — (4) Ib. n. 28.
robservation des commandements de Dieu (4) ; car l'iTiiluence de la visio est essentiellement ininterrompue.
Il reste donc à expliquer les paroles de la sainte Ecriture uniquement dans ce sens que le Christ a reçu de son Père céleste l'ordre de sauver le monde et de souffrir'la mort dans ce but; mais dans sa substance ce commandement ne se rapportait qu'à la mort, non au sentiment qui inspirerait cette mort, au degré d'amour du prochain, de patience, de courage etc., non à la circonstance de la mort. Sur tous ces points le Christ avait pleine liberté et il pouvait donc mériter (1).
Quelque chose d'analogue se rencontre chez nous, quand l'acceptation de la mort devient pour nous une nécessité. Le sentiment avec lequel le sacrifice est offert, et en général toute l'action in individuo reste attaché à la libre manifestation de notre volonté, quoique la mort en général ne soit plus l'objet de notre choix.
En tout cela il est étonnant que Vasquez ne veut reconnaître aux actes de la charité,en tant qu'elle a Dieu pour objet, aucun caractère méritoire, parce que ceux-ci ont nécessairement procédé de la vision de Dieu. Sans doute le degré de charité et de béatitude nécessairement correspondant àia vision en Dieu se produit chez le Christ nécessairement; et par dessus la perfection absolue de Dieu, de môme qu'il se produit nécessairement chez tous les bienheureux. A bon droit sans doute Vasquez se refuse àadmettre avec les thomistes la liberté des actes de charité, en tant que ceux-ci ont procédé non de la scientia visionis, maïs de la scientia infusa (2) ; en effet la charité, en tant que fruit de la scientia visionis^ a été exercée sans interruption par le Christ. Mais on ne Toit pas pourquoi Vasquez soutient, comme
(1) 76. n. 31 : Fuit igitur Christus liber etiam posito praecepto, ut ex hoc aut illo afifecta. moreretur et generatim in omni observatione praecepti positivi potuit operari ex variis affectibus... Praeterea liber fuit, lit ex tali speciali fine virtutis operaretur intensiori et rémission affecta.
(2) Suarez l'admettait. Disp. 33. sect. 2.
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une opinio probabilior, que la valeur méritoire n'appartient pas aux actes de charité, mais seulement aux œuvres de l'amour du prochain dans lesquelles se manifestent en même temps la miséricorde et la bienfaisance et aux actes des vertus morales (1). Si les actes de charité se produisaient chez le Christ jusqu'à ce degré d'obligation avec une nécessité antécédente, il faut l'entendre aussi des actes de la vertu morale, en tant qu'il y a obligation de la réveiller. Etmême cen'est pas par là qu'ils sont méritoires. Et ce n'est pas seulement pooir un plus haut degré ou pour une manifestation parfaite de la vertu morale, mais aussi pour la charité que le Seigneur a la pleine liberté. La restriction mise par Vasquez à l'œuvre méritoire par l'exclusion des actes de charité ne paraît donc pas ainsi fondée, ou plutôt la charité admet plus clairement, dans tout acte comme tout autre vertu, une infmité de degrés pour l'intensité, la pureté et l'efficacité. Mais du reste, la théorie admet la possibilité du mérite dans toute œuvre humano-divine, même quand elle serait obligatoire en général {generice), parce que la bonne œuvre, en tant qu'individuelle, peut en tout cas particulier dépasser la sphère du devoir. Le cardinal de Lugo soutient l'opinion que le caractère méritoire appartient aux actes de charité dans la vie du Seigneui', même en tant qu'ils procèdent de la scientia visionis, parce qu'ils ne sont pas nécessairement dirigés vers les biens finis et externes de la gloire de Dieu in concreio(2). Mais d'autre part, il restreint paur le Christ Notre- Seigneur et pour les saints dans le ciel le domaine du librearbitre, en -sout-enant que la visio beatifica n'admet qu'un choix entre des actes également bons, pas^entre un meitour et un moins bon (3) et du moins pas une possibilité morale,
(1)76. n. il sqq. — (2^ De inc. Disp. 27. n. 4.
(3) Ib. Disp. 26. n. 134: Licet Chrisius habuerit impotentiam moralem ad eligendum opus supererogationis minus perfectum, videtur tamen ètabnisse pDtentiam physicam : nomine autem potentiae physicae inteliigo eam potentiam, quae rationis difflcultatis annexae numquam reduceretur ad actum, sed tamen sufficit ad libertatem simpliciter.
mais seulement une possibilité physique d'un choix du premier genre.
Une conception, déjà signalée plus haut, va encore plus loin et ne consent à reconnaître qu'un commandement du Père céleste relatif à l'œuvre de la rédemption par Toblation d'une satisfaction équivalente en général, mais en telle manière que le genre et le mode de son accomplissement dépendent, sous tous les points, de la libre volonté de THomme-Dieu. Sans doute le mot mandatum se trouve dans la sainte Ecriture pour désigner un conseil ou un désir ; mais si on dit que pour une volonté humaine du Christ déjà déterminée par l'union hypostatique un ordre n'aurait pas convenu plus que pour les bienheureux dans le ciel, on prouve trop. Le commandement indiqué aurait été inconvenant, tout comme la loi naturelle, pour l'Homme-Dieu. On ne remarque pas qu'un commandement peut être une émanation de la puissance législative, sans que la transgression soit supposée possible ou qu'il y ait à menacer de faute ou de châtiment avant la transgression. Les défenseurs de cette théorie sont obligés d'admettre ainsi le caractère obligatoire de la loi naturelle, même pour l'Homme-Dieu, parce que la loi naturelle vaut pour toutes les créatures, y compris la nature humaine, et comporte de soi la force obligatoire. Cette explication se recommande d'un autre côté. Elle ne garde pas seulement à toute œuvre morale dans la vie du Seigneur son caractère méritoire et sa valeur, mais elle lui attribue une perfection supérieure au devoir et donc une plus haute valeur. Mais ceci subsiste même dans la théorie précédemment exposée de Vasquez. Le genre et le mode d'accomplissement pouvaient être parfaits et en même temps libres dans les œuvres obligatoires, quant à l'objet. Cependant on peut reconnaître une certaine probabilité à cette dernière théorie, telle qu'elle a été soutenue, dans ces derniers temps après le concile de Trente, par
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Petau (1), Pallavicini, Biva (2), Esparsa Artieda (3), Haunoldus, Holtzclau etc. jusqu'à Frarizelin.
Comme preuves principales de cette conception des commandements donnés à Notre-Seigneur sous forme de conseils, Biva cite les passages suivants de la sainte Ecriture : Is. 53, 7 et Joan. 10, 18. « Personne ne me l'enlève (la vie), mais je la livre de moi-même ; j'ai le pouvoir de la livrer ; j ai le pouvoir de la reprendre ». Il est remarqué, en même temps, que le Christ dans l'autre conception des commandements sous forme de lois obligatoires n'aurait pu mériter en acceptant la mort en soi ou en substance ni même en acceptant la mort dans les circonstances déterminées par Dieu. Précisément par sa mort sur la croix, le Christ aurait, disent-ils, offert principalement une satisfaction pour les péchés du genre humain et accompli en toute liberté cette décision de Dieu (Joan. 14, 31). Malgré cela, Biva est obligé d'admettre le caractère obligatoire de la loi naturellepourleChristNotre-Seigneur, et alorsle moded'activité correspondant chez lui à cette loi ne peut être considéré comme méritoire (4), en tant que vis-à-vis d'elle il n'a
(1) Cf. Pbtav. De iae. IX. c. 8. a. 6 : Huic quaestioni occurrimus sic, praeceptum illud ac mandatum, quod Ghristo Pater edidisse dicitur, velut de perferendis suppliciis ac luenda morte non absolutum imperium videri fuisse, sed simplicem significationem consilii ac voluntatis suae, qua multa illi proponebat Pater ad humanam recuperandam salutem remédia, ex quibus quod vellet eligeret, adeo ut quidquid ex omnibus capesceret, id sibi gratum esse ac placere raonstraret, proindeque mandante se ac praecipiente faceret.
(2) Curs. theol. P 6. disp. 2. qu. 5 : Concludemus conciliari Christi impeccabilitatem cum libertate in praesenti providentia, dicendo cum Esparza, Haunoldo, Mauro, Lorca etc. praeceptum mortis Ghristo impositum non fuisse rigorosum, sed instar consilii onerosi, quamvis in alia providentia potuisset etiam conciliari, dicendo cum Arriaga, Hurtado etc. praeceptum mortis rigorosum fuisse impositum non Ghristo sed humanitati assumptae specificative acceptae.
(3) De incarn. qu. 32.
(4) L. c. Qu. 5. n. 14 : Goncludo quod Christus Dominus relate ad praccepta naturalia... quae praecipiebantur non quidem sub comminatione odii et poenae, praecepto presse dicto obligante in conscientia, sed praecepto inducente necessitatem ad taies actus, vera sit sententia Vasquez,
pas de liberté de choix. La valeur méritoire résulte de l'observation de la loi naturelle uniquement par rapport aux circonstances de l'observation, car celle-ci est par le fait même volontaire. Si on admet cependant le caractère obligatoire de la loi TiatureTle pour Notre-Seig-neur Jésus-Ghrist et si son observation garde le caractère obligatoire, on admet du même coup dans la vie du Seigneur la possibilité d'autres commandements et le pouvoir de les observer librement et méritoire ment.
De tout cela il résulte que la supériorité de la conception qui entend les commandements comme des conseils peut, par le fait que la valeur méritoire de toute action morale subsiste dans la vie du Seigneur, se rattacher à la conception de Vasquez et de la plupart des théologiens. Il suffit de supposer — et cela apparaît digne^ à un très haut degré, de lHomme-Dieu— quele Christ ait observé ce devoir par vertu assez parfaitement pour dépasser les limites de Tobligatoire. hi cimcreto toute action morale de l'Homme-Dieu étaii; un opiis super erogationis, sans qu'il soit nécessaire de la concevoir comme la plus parfaite qui se puisse imaginer, comme le pensait Lugo. C'était introduire l'optimisme dans la vie morale du Seigneur, et on n'y échappe pas encore en admettant la possibilité physique d'une action moins parfaite, mais seulement en admettant la possibilité morale d'une pareille action.
quod Christus erat liber tantum quoad circumstantias talium actuum et ifi.ate ad kas tantum poterat mereii : at relate ad mortem nec habuit praeceptum xigorosum comminans odium nec praeceptum necessltans.