ERREURS ANTHROPOLOGIQUES DE LLTUER
€omme nuisibles. Et lorsque elles eurent pris corps et qu'il en fut venu à donner une formule intelligible et séduisante de sa théorie, la justification parla foi seule devint un drapeau, autour duquel se rangèrent tous ceux pour qui les divers exercices de la religion étaient devenus un fardeau pesant, qui voulaient se dispenser de lutter contre la nature sensible et jouir de toute indépendance et contrainte vis-à-vis de l'autorité de l'Eglise.
1. Le principe duquel procéda Luther dans la fondation de sa société religieuse et duquel il tira son système religieux, ce fut donc la doctrine de la justification par la foi seule. D'après la doctrine de l'Eglise la justification de i'homme déchu renferme deux moments: d'une part la sanctification positive par l'infusion des vertus divines, par la communication de la qualité d'enfant de Dieu et du droit à l'héritage céleste du ciel, et d'autre part la destruction du péché et de la dette. Le premier moment n'était pas nécessaire dans la sanctification originelle de l'homme dans le paradis terrestre; mais il l'est, maintenant que tous les descendants d'Adam, par le fait qu'ils descendent de lui, contractent son péché et sa dette. Chez les adultes un troisième élément se joint à ces deux, non il est vrai comme constitutif, mais comme prédisposant, à savoir la conversion du cœur, c'est-à-dire pour l'âme Téloignement du péché par le repentir et la pénitence, son rapprochement de Dieu par la foi, i'espérance et la charité, non en ce sens que cette préparation assure un droit proprement dit (meritum de co7idignoj à la grâce de justification, mais simplement une aptitude à recevoir la grâce et un meritum de congriio qui excite bien l'espérance d'une récompense à attendre de la bonté de Dieu mais n'accorde nullement un droit à une récompense de la part de la justice de Dieu.
Tout autrement se présenta chez Luther la doctrine de la justification. L'élément le plus important, la sanctification positive par une justice infuse inhérente à l'âme, fut entièrejnent niée, et en cela consiste la principale différence entre
la justification selon la doctrine catholique et selon la théorie de Luther. Peu à peu on imagina, chez les protestants, d'admettre dans le sanctifié une sanctification positive, c'està-dire un principe efficace de grâce se rattachant à la sanctification et de reconnaître la nécessité des bonnes œuvres ultérieures. Seulement cette sanctification ne devait pas être regardée comme un élément de la justification, mais simplement comme un de ses fruits complémentaires et même comme un fruit qui résulte nécessairement de la grâce sanctifiante communiquée. Do. moins celle-ci fut admise par tous ceux qui nièrent la liberté de la volonté humaine. La justification consistait exclusivement, d'après Luther, dans ce second moment, dans la rémission de la dette du péché qui était conçue comme une non-imputation, comme un acte relevant exclusivement de Dieu (1). Mais d'après la conception de Luther, tout ce qui constitue le péché ne nous est pas enlevé, la concupiscence reste ; seulement elle n'est plus comptée comme une dette, parce que le justifié est revêtu de la justice du Christ et son péché est couvert.
Le troisième élément de la justification indiqué pour les adultes, c'est-à-dire la conversion du cœur par la pénitence, est également rejeté. Sa place est occupée par l'acte de la foi confiante ; et celui-ci fut réprésenté par Luther, aussi longtemps qu'il n'admit pasla liberté de la volonté humaine, comme un fruit résultant nécessairement de la grâce, comme un fruit dont on reconnaissait l'authenticité à la certitude avec laquelle le justifié croyait et affirmait l'imputation des mérites du Christ à sa personne (2). Le pendant de la théorie de la justification était la théorie
(1) La formule de concorde explique également la justification, ainsi que les Solid. Declar. III de fide justif. § 11.
(2) Des preuves tirées des écrits de Luther sur ce point ne sont pas nécessaires, puisque aussi bien tous les symboles des Luthériens le reconnaissent. Form. concord., Dejust. fidei n, 23 : Justitia fi'dei coram Deo in gratuita et benignissima imputatione justitiae Ghriti (absque ulla nostrorum operum additione) consistit, quod videlicet peccata nobis re- Qiissa et tecta sint, neque nobis imputentur.
ERREURS ANTIIROJ'OLOGIQUES DE LUTHER 211
de la dépravation totale de la nature humaine par le péché originel; et c'est sur elle que se fondait l'impossibilité d'une sanctification positive et d'une transformation. Sur ce point Luther professait des opinions gnostiques et il concevait le péché originel comme quelque chose de positif (1). L'intelligence de l'homme aurait été si bien détruite que dans les choses divines et morales il ne perçoit que l'erreur, et sa volonté aurait été à ce point affaiblie que maintenant il ne peut que pécher (2). L'état de celui qui est dans le péché originel fut assimilé à celui de l'ange déchu ; tout ce qui procède de la nature, chez le justifié même, doit être péché(3). Luther niait spécialement et expressément chez l'homme la liberté de faire le bien ou le mal et il soutenait le fatalisme, môme alors qu'il eut été pour cela attaqué par Erasme (4). Plusieurs de ses partisans se sont, il est vrai, ravisés sur ce point quand ils se sont convaincus des conséquences de ce fatalisme, comme nous le montrerons dans la suite. Mais ils ont renoncé à mettre de la cohésion dans son système, ils y ont introduit des contradictions et ont amené sa dissolution.
(1) Œuvres de Luther chez Walch, v. 726 : « La semence humaine dont j'ai été produit a été tout à fait viciée par le péché ; l'argile, la boue dont on fait le vase ne vaut rien, est gâtée. Que dois-je reconnaître encore? Ainsi suis-je, ainsi sont tous les hommes; la conception, la croissance, le développement de l'homme dès le ventre de sa mère, alors qu'il n'est pas encore né, avant que nous ne soyons de vrais hommes, tout cela est péché. ;)
(-') (Euvre de Luther, Vittemb. Ed. 1539, I, 100: « Tout ce qu'il y a dans notre volonté est mauvais, et tout ce qui est dans notre intelligence n'est qu'erreur vaine et aveuglement. L'homme n'a donc en fait de choses divines que vaines ténèbres, erreur, méchanceté, mauvaise volonté erronée et intelligence.
(3) Walch XI, 1810.
(i) Wàlch XVIII 2050 et d. n» 120. L'autre pièce ou l'autre poiut est que nous disons que tout ce que nous faisons, nous ne le faisons pas par Ubre volonté, mais nous sommes contraints de le faire et c'est pour cela que cela est fait. Nous appelons cela une contrainte ; et cela doit bien être ane contrainte qui ne peut être changée, et où la volonté ne peut s'applijuer à autre chose ou changer quelque chose et est attirée et chauffée l'autant plus par l'ardeur du mal qu'on veut plus lui résister. »
3. Avec la doctrine du péché originel devait s'accorder celle relative à l'état primitif de l'homme. De même que le péché originel était conçu comme quelque chose d*inhérent à la nature humaine et grandissant inséparablement avec elle, la grâce de l'état primitif de l'homme ne fut pas regardée comme un bien accidentel, mais comme un bien essentiel à elle dès Torigine (1). Dès lors le péché d'Adam, en tant que perte de sa propre nature, devenait inintelligible et dès lors aussi le péché, en tant que quelque chose de positif et comme élément de la nature, était inexplicable ; mais on ne s'en occupa pas plus que de la contradiction qui se produisait alors entre la grâce de l'état primitif et de l'état du chrétien justifié. Au lieu que le chrétien sanctifié était remis dans l'état où le péché d'Adam l'avait d'abord fait monter ; il ne put après sa renaissance qu'être mis en participation d'une justification imputée du dehors, alors qu'Adam avait possédé essentiellement une justice essentielle à sa nature.
4. Tout ce que Thomme a à faire de son côté pour avoir part à la justification et s'en assurer la grâce fut réduit.par Luther et par tous les réformateurs à la grâce seule. Par cette dernière théorie seulement les réformateurs finirent par rendre leur doctrine de la justification intelligible au peuple ; alors seulement elle exerça sur la multitude son pouvoir d'attraction, surtout lorsque Luther eut su lui donner une couleur biblique et qu'il l'eut prêchée comme l'Evangile qu'on avait depuis des siècles placé sous le boisseau. Ce prétendu Evangile résonnacomme une musique séduisante aux oreilles du peuple ; il se sentait désormais dispensé de toutes les œuvres satisfactoires réclamées par le péché, telles que jeûnes, vœux, purgatoire et importuns commandements d'Eglise. Cette doctrine avait même quelque chose
(l) Luth, in Oen. c. 3 (éd. Jen. I, 83): Quare statuamus, justitiam non esse quoddam donum, quod ab extra accederet separatumque a natura hominis, sed fuisse vere naturalem, ut naturae Adae esset, diligere Deum. credere Deo, cognoscere Deum etc. Egalement Galv. Inst. I, 1.^. 1 ;1I, 1. 6.
ERREURS AMllHOPOLOGIQUES DE LUTHER 213
d'original et de nouveau. Dans les écoles du moyen âge on avait bien discuté la séparation des deux éléments de la justification, et les nominalistes avaient admis non seulement la possibilité d'une rémission des péchés sans sanctification positive, mais même aussi la possibilité d'une sanctification positive, alors que Dieu laisserait subsister la dette des péchés (d'après sa potentia absoluta). Et en ce qui concerne la disposition morale à la justification, la fausse mystique inclinait, en rattachant l'âme à Dieu par des sentiments religieux qu'on présentait comme des actes de charité, à attribuer assez d'importance à ce fait pour que cette union avec Dieupût subsister en dépitde graves transgressions morales extérieures. Pour se rattacher aussi intimement à Dieu par des sentiments religieux, il suffisait d'une foi confiante et on en venait alors aux idées des réformateurs. Cependant on n'avait pas encore entendu présenter la justification comme produite par la foi seule et moins encore dans le sens où Luther expliquait la foi.
La foi n'était pas pour lui principalement un acte de Tintelligence et de la croyance, mais de la volonté ; ce n'était pas la foi vivante, c'est-à-dire pénétrée et animée de charité, telle que l'enseigne l'Eglise catholique, mais la foi unie à une confianceabsolue non seulementaux mérites du Christ, mais aussi à leur imputation à notre propre personne. Il était attribué tout gratuitement à cet acte de foi confiante une certitude absolue et elle était réclamée comme sa marque, quand elledevaitopérerlajustification(l). Cette certitude de la foi était arbitraire ; car c'est ce qu'il y a de suffisant et de surabondant dans les mérites du Christ et non son imputation à une personne déterminée qui peut être une vérité révélée et un objet de foi divine absolument certaine. 11 y a pleine contradiction à faire de cette certitude une condition préalable de la justification ou de l'imputation des mérites du Christ. Les réformateurs croyaient échapper à cette contradiction en présentant cette certitude comme
(1) Ainsi même Mélanchton dans le symbole Apol. Conf. III, 216.
il 4. UISTOIRIi DES DOGMES
an effet de la grâce ou de l'inspiration du Saint-Esprit. Mais cette prétention manquait de preuve péremptoire. Giiacun pouvait bien dans sa pensée trouver un doux oreiller et une consolation pour sa conscience à n'avoir rien à craindre de ses péchés et de sa faiblesse et à être assuré certainement de son salut. Mais dès qu'on doit regarder, d'après la doctrine toute claire de la saiate Ecriture, une disposition morale, notamment le repentir, la pénitence, la foi, l'espérance comme une condition, préalable de la justification, il n'est pas douteux le moins du monde que la foi absolue en la grâce de Dieu doive être accompagnée de la crainte de n'avoir pas fait ce qui dépendait de nous pour la justification.
En outre l'acte de foi réclamé par Luther n'était pas con* sidf^ré comme une disposition à la grâce, mais comme la cause instrumentale [causa instrumentalis) par laquelle le chrétien s'approprie les mérites du Christ pour couvrir ainsi ses péchés; au contraire, d'après la doctrine catholique, la. foi est le premier élément {radix et firmamentiun omnis jiatificationis) de la disposition, et le Baptême, par rapport au sacrement de pénitence, l'instrument à l'aide duquel le pénitent s'approprie la grâce. Dans le système doctrinal des réformateurs les sacrements étaient tout au plus des instruments éloignés qui ranimaient et vivifiaient la foi, mais celle-ci était tenue pour la cause instrumentale immédiate par laquelle l'individu s'appropriait les mérites du Christ.
Grand fut l'embarras des réformateurs quand on leur demanda comment un tel acte de foi pourrait se produire, dans la nature totalement viciée de l'homme. Luther se tira, d'affaire par cette échappatoire: l'acte de foi, en. tant qufacte du pécheur, était bien inutile et imparfait, mais par Tamour du Christ il lui était compté comme un acte- de justice (1). D'autres tels que Calvin soutinrent que l'acte de foi était opéré par rEspritrSaint seul.
Cependant Luther pensait que cette doctrine de la. foi opérait dans le chrétien une véritable humilité : en l'iavi-
{l) Ainsi dans le. aommec taire. sur TiEfv s^ux.Galates.