‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 31 sur 108 · ERREURS ANTHROPOLOGIQUES DE LUTHER · texte numérisé non relu

ERREURS ANTHROPOLOGIQUES DE LUTHER

tant à attendre tout son salut exclusivement du Christ et non de sa propre coopération, il l'amenait à la reconnaissance envers son Sauveur et à une profond sentiment religieux. Mais en réalité cette théorie devait produire de tout autres fruits et elle ne tarda pas à les produire réellement. Les temples de Dieu laissés vides et la suppression de tout exercice religieux, à l'exception de la prédication, n'étaient pas des signes de religion ; quant à l'humilité, elle est une vertu morale qui nous prépare et nous excite à soumettre joyeusement à Dieu notre libre volonté, et nos autres facultés et, dans ce sentiment, à observer ses commandements. Elle ne saurait le moins du monde se fonder ni se vivifier sur cette erreur, que nous n'aurions nullement à coopérer au bien (1).

5. A la doctrine de la foi correspondait celle des bonnes œuvres, de leur caractère méritoire et des lois morales. Les bonnes œuvres, c'est le Saint-Esprit communiqué dans la justification qui doit les produire subsidiairement, mais par lui-même sans aucune coopération du justifié (2). Manifestement elles ne peuvent valoir comme œuvres moralement bonnes ; même Mélanchton, qui pourtant voulut maintenir le libre arbitre contre Luther dans les éditions ultérieures de ses Loci communes , soutint que les bonnes œuvres, en tant que la nature humaine se manifestait forcément chez elles, devraient être considérées comme impures et peccamineuses (3). Pour le chrétien, il fallait donc

[\) Cf. McÉHLER. Symbolik, p. 184.

(?) Lulher dans la préface de son commentaire à l'épître aux Romains (chez MôHLBR. Symb. 163). La foi est en nous une œuvre divine qui nous transforme, nous enfante de nouveau en Dieu, tue le vieil Adam, fait de nous, pour ainsi dire, d'autres hommes, par ler cœur, le- sentiment, et les autres facultés, et nous communique le Saint-Esprit. Cette foi est quelque chose de vivant, d'efficace, si bien qu'il est impossible qu'elle n'opère pas toujours le bien. La foi ne commence pas par demander s'il y a à faire de bonnes œuvres, mais avant de se manifester par là, elle a déjà accompli plusieurs bonnes œuvres et elle est toujours occupée à agir. » De même chez Walch 111, 63.

(3) Mélancht. Loci, p. 108.

en venir uniquement à l'acte de foi confiante; c'est là ce qup donne aux bonnes œuvres des justes une valeur méritoire pour le ciel et même une valeur tout à fait égale (1).

Diverses espèces de bonnes œuvres étaient pour plusieurs pénibles et ennuyeuses, les réformateurs les rejetèrent comme n'étant nullement bonnes dans leur objet, par exemple, les œuvres de pénitence, le jeûne, les vœux, le célibat etc. Les réformateurs ne reconnaissaient pas cependant la puissance législative de l'Eglise, et ils se laissèrent entraîner non à rejeter le caractère obligatoire de plusieurs bonnes œuvres, mais aussi à con-^ tester leur bonté morale, lorsque ils élevèrent des objections du point de vue de la raison naturelle contre diverses œuvres relevant de l'ordre surnaturel.

Les réformateurs voulurent notamment rejeter la différence entre les œuvres obligatoires et conseillées, c'est-àdire surérogatoires, parce que cette négation résultait comme une conséquence nécessaire de leur croyance au caractère peccamineux de toutes les œuvres humaines, en tant qu'elles procèdent de la nature humaine.

Tous les réformateurs rivalisèrent particulièrement contre la doctrine catholique du caractère méritoire des bonnes œuvres, en quoi ils faisaient toujours cette suppo« sition : l'Eglise catholique considère la grâce sanctifiante elle-même comme un objet du mérite humain (d'un meritum de condigno) ; elle affaiblit ainsi l'efficacité des mérites du Christ et les considère comme insuffisants pour la justification, puisque ils doivent être complétés par des mérites humains. Il n'en était rien. Aucun théologien de

(1) Œuvres de Luther Kisl. Edit. I, 161. Dieu ne demande pas combien d'œuvres et quelles grandes œuvres nous avons faites, mais combien la foi est grande. Il n'y a aucune différence entre les œuvres, elles sont toutes égales devant Dieu, les grandes et les petites, mais cher nous elles^ sont envisagées entre elles ou les unes par rapport aux autres. Les païens jugent d'après les œuvres. Les chrétiens doivent juger d'après la foi ; la foi est-elle grande, les œuvres sont grandes ; est-elle petite, les œuvres sont petites.

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l'Eglise n'a jamais soutenu cela ; encore moins l'Eglise. Ce qu'elle a toujours enseigné, le concile de Trente l'adéfini dans la sixième session.

Malgré cela, cette négation du caractère méritoire des bonnes œuvres passa dans tous les symboles des protestants. La formule de concorde de 1587 se ravise seulement en assignant aux bonnes œuvres une récompense temporelle et un accroissement de gloire comme récompense (1). Pourquoi alors lagrâce?Il n'y a pas de place dans le système doctrinal des réformateurs pour un accroissement de grâce sanctifiante. La séparation et l'exclusion de toute sanctification positive en dehors de la justification avait l'autorité d'un principe.

Quand les réformateurs se vantaientd'avoirbien marqué, dans les bonnes œuvres, l'importance et la signification de la foi et ainsi l'âme même des bonnes œuvres, alors que l'Eglise catholique ne considère que les bonnes œuvres extérieures comme méritoires et le ciel comme une récompense, pour ainsi dire ex opère operato (2), il suffit ici d'indiquer tout d'abord la doctrine du concile de Trente sur la foi et les mérites (3). Ce que les protestants attaquaient ainsi comme la foi de l'Eglise n'a jamais été enseigné par aucun théologien catholique.

En corrélation avec la doctrine du défaut de libre volonté et des bonnes œuvres ils présentaient celle des lois morales. Que les lois de l'Eglise n'eussent plus de valeur pour les protestants, nous l'avons montré plus haut. Ils prétendaient, il est vrai, justifier leur prétention en soutenant qu'il ne s'agissait ici que de traditions humaines et de cérémonies qui avaient été instituées parles hommes (4). Ils ne niaient pas pour cela le rôle et la mission de l'Eglise, c'est-à-dire des Apôtres et de leurs successeurs légitimes, à propos desquels la sainte Ecriture contient les paroles si claires de

(I) Form. conc. I. JV. g 25.

(0 Mklanch. Apolog. Conf. III. 15b. — (a) V. plus bas § 26.

(4) Apol. Conf. IV, 30 gq

saint Mathieu 18, 18: « Ge que vous lierez sur la terre, sera lié dans les cieux et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux». Mais même les lois divines n'avaient pas été données par Dieu aux hommes pour qu'ils les suivissent, mais afin qu'ils fussent saisis par l'action insurmontable de la crainte et de la terreur et que, dès lors, ils cherchassent asile dans le Christ et se rendissent par la foi participants de ses mérites. L'Evangile, comme s'exprimait Luther, n'a dû donner aucune loi ; il a dû prêcher seulement la rémission des péchés par la foi (1). Le Christ a dû accomplir la loi pour nous, afin de nous en délivrer. Luther dans son catéchisme n'en explique pas moins le décalogue comme s'il était encore obligatoire, même pour les chrétiens. Dans la dernière formule de concorde, il est entendu dans ce sens que la loi a encore, outre l'excitation à la crainte et lerapprochementvers le Christ, un troisième but, même pour les chrétiens justifiés, à savoir de servir de miroir oii ils puissent reconnaître leur propension au péché^pour concevoir de làtoujours de nouvelles excitations à s'attacher à la foi.

6. La théorie de la justification des réformateurs eut encore des conséquences erronées. Si la foi aux mérites du Christ et à son imputation est le seul moyen d'obtenir la justification et l'oubli de nos péchés, il faut considérer l'incrédulité comme l'unique péché mortel qui fasse perdre la grâce delà justification. Ainsi pensait Luther (3).

Si le péché originel, en tant que concupiscence, reste encore dans les justifiés et n'est couvert qu'extérieurement, on ne comprend pas comment le juste deviendra capable

(1) Comment, de Vép. au» GaL p. Î57 : « Disons donc que même lei dix commandements n'ont aucun droit à accuser et à effrayer la conscience où le Christ règne par sa grâce, puisque le Christ a supprimé ce droit de la loi en devenant malédiction pour nous.

(2) Form. Conc. VI, n. 14.

(3). Walch XIII, 1480, La Summa summarum^ c'est de ne pas croire au Fils unique de Dieu ; tx)ilà l'unique péché du monde pour lequel le monde sera jugé.

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d'entrer au ciel, où rien d'impur ne parvient. Si le péché a son siège dans l'âme, les réformateurs étaient obligés de supposer, au moment de la mort, une merveilleuse mainmise de Dieu sur elle ou un travail magique par lequel s'opérait la purification de l'âme qui ne pouvait être opérée ici-bas sur la terre. Ou bien il leur fallait admettre là haut un lieu de purification pour tous ; mais le purgatoire avec ses peines temporelles, les œuvres satisfactoires pour les péchés véniels et les peines temporelles, ne s'accordant pas avec son systèmedoctrinaUut rejeté par Luther(l). Il restaencorel'opinion gnostique que le péché, qui était propre à chacun, par suite de sa descendance charnelle d'Adam, avait son siège dans le corps de l'homme et était donc complètement anéanti et détruit (2) dans la mort et dans la résurrection glorieuse, comme par la vision de Dieu. Ou bien on passait par dessus ces difficultés et on admettait la destruction du péché par la mort.

Le culte des saints dans le ciel ne pouvait être condamné, à aucun point de vue dogmatique^si lacanonisation prononcée par l'autorité de l'Eglise n'avait gêné les réformateurs. La confession d'Augsbourg admet le culte des saints (3)^ mais rejette leur invocation, principalement par des considérations morales, par la raison que par là on infirmait l'autorité de notre unique médiateur Notre-Seigneur Jésus- Christ, ou qu'on rendait à des créatures, sous une forme superstitieuse, un culte excessif ; toutautantde raisons qui n'étaient pas en cause et qui dérivaient tout au plus d'un abus possible. Si les saints dans le ciel prient encore pour nous au ciel plus efficacement que sur la tere, il est donc convenable de recourir à leur intercession.

Tels furent les points les plus importants sur lesquels les réformateurs s'écartèrent de la doctrine de l'Eglise en ce

(1) Art, Schmalc. II. de Missa n, 12 : Quapropter purgatorium, et quidquid ei solemnitatis cultus et quaestus adhaeret, mera diaboli larva est,

(2) Ainsi la Form. Conc VI. n. 25.

(3) P. V. art. '.'1.

qui concerne ranthropologie. Les articles de foi relatifs à Dieu et au Sauveur n'en furent pas encore directement atteints ; les réformateurs admirent même le symbole des Apôtres, ceux de Nicée et de Gonstantinople et expressément celui de saint Athanase (1). Cependant les doctrines sur les articles relatifs à l'oeuvre de la Rédemption exerçaient par-^ mi eux une troublante influence sur les articles de foi, alors qu'ils n'entendaient plus au juste ni l'œuvre rédemptrice du Christ, ni sa fonction de maître et de pasteur divin dans ses divers rapports avec le genre humain et la coopération de l'homme.

Mais sur le domaine de TEcclésiologie plusieurs erreurs et contradictions s'opposèrent, au fur et à mesure du développement de leurs doctrines, à l'organisation ecclésiastique établie par Dieu ; nous les mentionnerons dans la partie suivante de l'histoire des dogmes.

Si enfin nous jetons un regard sur le système doctrinal tel qu'il s'est développé, pour en dégager l'idée directrice que Luther a mise en tête et qui, à son avis, devait trouver son expression dans les diverses propositions, les réformateur pensaient que dans le Christianisme on en était venu à un puissant sentiment du péché, à une confiance absolue dans la force et l'efficacité des mérites du Christ, à un abandon total au Christ Notre-Seigneur ; c'est en cela queconsistait pour lui l'esprit de l'humilité chrétienne. Mais comment le sentiment du péché pouvait-il être vivant et puissant si l'on niait la liberté de la volonté humaine? Et comment la vertu chrétienne de l'humilité pouvait-elle être édifiée là-dessus si une soumission de notre propre personne, partant de la volonté libre, avec tous les dons naturels et surnaturels, sous la main de Dieu et sa volonté, était transformée en un sentiment aveugle et religieux?

Sans doute la multitude qui suivait le drapeau des réfor^ mateurs se laissait guider par d'autres considérations et prêtait un tout autre principe à la nouvelle théorie de la justification. C'était le salut assuré sans l'intermédiaire de

(1) Ce sont ceux qui sont mis en tête de la Cortf. Aug. [Hase,^. 1).

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