‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 33 sur 108 · DISSOLUTION GRADUELLE DE LA THÉORIE LUTHÉRIENNE · texte numérisé non relu

DISSOLUTION GRADUELLE DE LA THÉORIE LUTHÉRIENNE

Dissolution graduelle de la théorie luthérienne de la justification par les diverses fractions et les diverses confessions protestantes.

L'histoire témoigne que les vérités surnaturelles ne peuvent se maintenir vivantes sans Tautorité infaillible de TEglise qui veille et règle les controverses. Si elles sont abandonnées à l'intelligence finie et naturelle de l'homme et à une interprétation subjective qui décide de leur sens, elles succombent sous un travail dissolvant de décomposition et d'analyse. Et même le Christ Notre-Seigneur n'a pas reconnu à l'homme individuel d'autorité décisive sur la vérité prêchée par lui ; et il ne lui a été promis par le Saint- Esprit aucune lumière qui Téclaire contre Terreur. C'est ce que montre encore l'histoire de la théorie lu thérienne de la justification. Ici sur ce point on vint jusqu'à étaler en public, l'erreur engagée dès l'origine dans plusieurs contradictions et elle fut représentée par des hommes qui se posèrent bien en démagogues et surent se familiariser avec les goûts et l'esprit du peuple, mais qui étaient dans la plus complète ignorance de ce qui touchait la théologie et qui ne savaient^ ni s'exprimer ni argumenter enthéologiens.

1. Sur les grâces de l'état primitif, Luther avait enseigné qu'elles n'avaient point été un bitîn accidentel, mais avaient appartenu à la nature de rhomme(plus haut § 24). Sur le sens de cette thèse, Luther s'est aussi peu clairement expliqué que sur la corruption totale de la nature humaine par le péché originel ; il n'a donné aucune explication sur ce qui appartient en général à la nature de l'homme. Les profes-

(1) Qu'on compare, à ce sujet, les écrits des théologiens catholiques d'Espagne et des Pays-Bas, de Melchior Cano, de Suarez, de Kipalda, de Lessius avec ceux de ces réformateurs.

sions de foi protestantes laissent de côté la question et répètent les paroles de la sainte Ecriture, à savoir queThomme a été créé à l'image et ressemblance de Dieu, ou bien elles ajoutent encore que cette image a consisté dans la connaissance et la crainte de Dieu et dans la confiance et l'amour pour lui (i). Les symboles réformés n'ont rien, non plus, de précis (2). Les Sociniens renouvelèrent complètement le pélagianisme et contestèrent toute élévation surnaturelle de l'homme. Avec quelle exactitude au contraire la Scolastique avait construit cette doctrine de l'état primitif I

2. Le péché originel fut représenté par Luther comme une corruption totale de la nature humaine à laquelle était attachée la perte de toute volonté libre pour le bien. Mélanchton affaiblit déjà cette doctrine, et il s'accorda assez dans l'explication du péché originel, telle qu'il la donne dans ses Lod, avec l'Eglise, au moins pour les termes (3) Cependant la perte de la justice originelle n'avait pas, chez lui, le sens que l'Eglise y a attaché, et il ajoutedans la confession d'Augsbourgquela concupiscence est en vérité un péché (4). Avec cet adoucissement un autre vint à la suite ; il avait trait à la coopération de la volonté libre avec la grâce. Car si celle-ci n'est pas anéantie par le péché originel, elle doit coopérer avec la grâce. Là dessus naquirent chez les Luthériens les controverses synergistiques qui se rattachaient tout intimement aux diverses opinions émises sur les facultés morales de l'homme déchu. Mélanchton procéda ici par degrés. Dans l'édition de ses Loci de 1535 il cite, à côté de la parole de Dieu et de la sainte Ecriture, la volonté humaine comme troisième cause de conversion, et dans la confession

(1) Apol. Conf. Aug. I, 52.

(2) Conf. Helv. II. 8. — Cat. Heidelh. 6. — Conf. Belg. art. 11.

(3) Loci V : Peccatum originis est carentia justitiae originalis, id est, est in natis ex virili semine amissio lucisin mente et aversio voluntatis a Deo et contumacia cordis.

(4) Art. 2 : Docent quod... omnes homines... nascantur cum peccato, h. e. sine metu Dei, sine fiducia erga Deum et cum concupiscentia, quodque hic morbus seu vitium originis vere sit peccatum.

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d'Au^sbourg dès 1540 (Art. 18), on lit : « La justice spirituelle est opérée en nous quand le Saint-Esprit nous donne son aide ». Luther néanmoins reste attaché à ses opinions sans se séparer de Mélanchton. Cette séparation n'eut lieu qu'après leur mort; parmi leurs disciples, Pfeffinger et encore plus Victorin Strigel d'Iéna se prononcèrent pour la liberté humaine et la coopération^, Flacius pour les thèses originelles de Luther ; il renchérit même en affirmant que la nature humaine avait été transformée par le péché originel en une substance mauvaise qui ne pouvait qu'opposer de la résistance dans l'œuvre delà conversion (1). La formule de concorde de 1587, qui voulut en général faire revivre la doctrine originelle de Luther, chercha à prendre un moyen terme sur ce point, et elle affirma d'un côté que la nature humaine avait été corrompue dans ses facultés spirituelles, dans sa raison, dans sa volonté libre et dans son cœur. Mais elle déclare contre Flacius que le péché originel n'est pas la nature de rhomme(2). Ce symbole ne put se faire généralement accepter, pas môme chez les Luthériens.

Les symboles des réformés ont abandonné ces vues extrêmes ; elles ne reconnaissent qu'un affaiblissement de l'intelligence et de la volonté libre, au point que l'homme ne peut plus ce qu'il pouvait dans l'état primitif (3), et ils attribuent expressément à l'homme déchu la volonté libre, quand ils ne professent pas le calvinisme.

Les Arminiens niaient, comme autrefois Zwingle, que le péché originel fût une dette ou un châtiment. Les Sociniens renouvelaient le pélagianisme : ils ne voyaient un péché dans la concupiscence que dans la mesure où, par suite des péchés fréquents, elle devenait désordonnée dans l'homme. La mort était d'après eux l'unique punition et Tunique suite du péché d'Adam. Ainsi même pour le péché

(1) De peccato originali (éd. Bas. 1568) p. 655.

(2) Ed. Hase p. 640, 645. — (3) Conf. Helv. II. 9.

originel il est impossible de déterminer ce que maintient la doctrine générale des protestants.

8. La justification devait, d'après la doctrine de Luther, exclure toute sanctification positive à titre d'élément constitutif (1). Quelle méconnaissance de toute la théologie chrétienne n'y a-t-il pas dans cet article à l'aide duquel on prétendait ressusciter le pur christianisme ! Une seule voix s'éleva contre cet article, mais sans trouver d'écho ; ce fut celle d'Osiander (i: 1552) qui, du moins, fit consister la justification et la sanctification dans un acte positif. A. Kœnigsberg sa doctrine trouva un contradicteur dans Joachim Mœrlin; la proposition d'accommodement du théologien Wurtembergeois Brenz, qui, comme quelques théologiens de Cologne, admettait une justice du Christ imputée extérieurement et une justice du Christ intérieurement inhérente comme des éléments se complétant mutuellement dans la justification, n'obtint aucune approbation.

4, Les protestants prétendaient que la justification était produite parlafoi seule, àrexclusiondesbonnesœuvres; elle était une foi de confiance, jointe à une certitude absolue, en sorte que cette foi était la cause instrumentale de la justification. Cet article se retrouve dans tous les symboles des réformés (2). Mais les bonnes œuvres devaient après coup résulter delà foi comme conséquence naturelle, et on devait donc pouvoir reconnaître précisément la vraie foi aux œuvres. La confession d' Augsbourg admet donc la nécessité des bonnes œuvres (3). Les discussions « majoristiques» prirent fin quand Major affirma publiquement, en 1552, que les bonnes œuvres étaient nécessaires

(1) KcELLNER Symb. I. 650 donne ceci comme étant la doctrine des protestants: « La justification n'est pas une communication delà vertu réelle, comme l'admet l'Eglise catholique, mais elle est seulement un actus forensis de Dieu par lequel serait changé le rapport de l'homme vis-à-vis de lui, mais non l'homme lui-même. »

(2) Cf. Conf. Helv. II. c. 16. — Heidelberger Katech. Question 21 (Cf. Hagsnbach, Z)o^. Gesch. page 599).

(3) Art. 20, p. 16.

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