CHAPITRE IL Le Baïanisme et les développements apportés par
LES SCOLASTIQUES A LA DOCTRINE DE l'EgLISE TOU- CHANT l'État primitif et le péché originel.
Erreurs de Baïus.
Baïus naquit en 1513 à Malines, en Belgique. En 1550 il fut reçu docteur en théologie et en 1551 nooimé professeur de théologie à l'université de Louvain. L'opposition exagérée qu'il fit à la Scolastique le fit tomber dans de nombreuses erreurs sur la doctrine de la foi. Elles avaient leur origine dans un faux mysticisme et présentaient beaucoup d'analogies avec les erreurs protestantes sur le péché originel et lajustifîcation ; elles donnèrentplus tard naissance et appui au jansénisme. L'occasion qui le fit tomber dans l'erreur n'est pas douteuse. L'histoire des dogmes ne montre que trop de cas où la lutte contre un extrême fait tomber dans un extrême opposé. Il reprochait à la Scolastique sa forme abstraite et dénuée de tout charme littéraire ; comme les Scolastiques espagnols, il voulait faire bénéficier la théologie des fruits] de l'humanisme et de la Renaissance ; il ne pouvait supporter la méthode surannée et aride avec laquelle toutes les questions de théologie étaient traitées par les catégories aristotéliciennes de l'école et il plaçait au premier plan des études théologiques l'étude de l'Ecriture sainte et des Pères. Il alla plus loin en-
core et jeta par-dessus bord toute la doctrine scolastique,au moins en partie, sous prétexte de rétablir la pure doctrine de saint Augustin, qui avait été faussée, d'après lui, par une scolastique quelque peu pélagienne. S'il est presque impossible de découvrir les voies qui ont conduit Baïus à ses erreurs, il est très difficile de donner un exposé complet de celles-ci et surtout de les ramener à un principe qui les domine. Le lien qui unit ces diverses erreurs n'apparaît pas au premier abord ; isolées la plupart du temps dans des monographies distinctes, elles avaient été exposées séparément. En vérité Baïus ne se fait pas une idée juste des rapports qui existent entre la nature et la grâce ; son système tout entier et chacune des propositions qui le constituent en particulier ne sont qu'une confusion de la nature et de la grâce, oii les inconséquences ne manquent certes pas. L'erreur en effet n'amène pas un enchaînement logique de conséquences comme la vérité ; elle aboutit nécessairement à des contradictions. Cette confusion primordiale devait naturellement avoir une répercussion funeste dans celle de la justification et des mérites de nos bonnes œuvres Admirateur sans réserve de saint Augustin et de sa doctrine de la grâce, Baïus en vint à donner à quelques propositions du saint docteur une interprétation subjective erronée sur l'efficacité de la grâce dans son concours avec la volonté libre de l'homme. Ainsi se forma son système dont l'incohérence saute aux yeux et la classification môme que fit le pape Pie V (1567)en condamnant ses thèses ne lui a pas enlevé le caractère d'un tout composé de parties hétérogènes. Cette classification en effet est extérieure aux œuvres de Baïus, puisqu'elles ont été tirées de ses écrits particuliers et placées simplement les unes après les autres fl).
(1) Les thèses 1-20 sont tirées de l'ouvrage de Baïus intitulé De meritis operwn, 21-24 de l'ouvrage De prima hominis justitia^ 25-30 du De virtutibus impiorum^ 31-38 du De caritate, 39-41 du De lihero arbitriOt 42-44 du De justitiay 45 du De sacrificio, 46-55 du De peccato originalif 56-58 du De oratione pro defunctis, 59-60 du De indulgentiis.
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m 1. Baïus édifie sa tendance mystique sur une conception pessimiste de l'état de l'homme après la chute : il considère la nature humaine comme totalement corrompue par le péché originel et, dès lors, absolument incapable par ellemême de faire aucune bonne œuvre et d'avoir aucun bon mouvement (1). Cette hypothèse, qui, à mon sens, est le point de départ et le principe de Terreur de Baïus, laisse bien encore place à un certain sentiment religieux basé sur la culpabilité de Thomme et le besoin du secours divin ; mais dans ce sentiment, où les Baïanistes veulent voir une expression d'humilité, on chercherait en vain une explication claire et précise de la volonté libre de l'homme et de sa destinée. Toute faute personnelle suppose dans le pécheur la possibilité morale du bien et de son contraire, comme aussi le devoir d'accomplir l'acte contraire au péché et la destinée imposée à l'homme d'atteindre ce bien et d'arriver ainsi à la possession du bien suprême. En outre latransmission héréditaire d'une telle condition ou d'une nature radicalement corrompue, telle que l'entendait Baïus, répugne à la Providence divine.
En partant de cette conception de Tétat de l'homme déchu, Baïus ou du moins son école réduisirent en formules quelques conséquences ou propositions que nous allons étudier.
2. C'est d'abord l'identification du bien naturel avec le bien surnaturel : celui-ci était, d'après lui, un complément essentiel [boniini naturae debitiim) de la nature humaine- Pour donner une apparence de vérité aux preuves de l'Ecriture sainte et de la tradition qui devaient établir l'impuissance absolue des forces naturelles de l'homme déchu à réaliser le bien moral, Baïus dut substituer le concept de bien en général à celui de bien surnaturel dans l'état de chute. Alors seulement il put invoquer en faveur de son
(1) Cf. Prop. 27 : Liberum arbitrium, sine gratiae Dei adjutorio, nonnisi ad peccandum valet.
hypothèse de l'impuissance de l'homme à réaliser le bien les expressions de la sainte Ecriture, les paroles de saint Augustin et les décrets du second concile d'Orange, où il est dit queThomme, de lui-même, ne peut faire aucun bien, or, il n'y a pas d'acte indifférent in concreto dans la vie morale; par conséquent l'homme de lui-même ne peut que faire le mal. Baïus n'admet pas qu'il y ait pour l'homme un bien naturel dans le monde moral (1), parce que nous sommes tous destinés à la béatitude surnaturelle et que nous ne pouvons réaliser cette fin que par les actes de charité (2). Baïus combat ainsi le pélagianisme ; mais d'un autre côté il rabaisse nos actions surnaturellement bonnes et en fait des œuvres purement naturelles: non pas qu'on puisse faire ces bonnes œuvres sans le secours de la grâce divine, mais dans ce sens qu'elles amènent à la fin suprême à laquelle l'homme a droit et qu'elles sont accomplies avec le secours d'une grâce qui était primitivement due à l'homme dans le paradis terrestre; cette grâce n'est devenue un donum indebitiim mérité par le Christ que parce qu'elle est accordée à une créature souillée par le péché (3).
Dans cette synthèse, la grâce de la justification a un tout autre sens que dans la doctrine de la sainte Ecriture et de l'Eglise. Elle ne transforme plus en effet et ne divinise plus l'être et l'essence de l'homme, elle ne l'élève plus jusqu'à une ressemblance surnaturelle avec Dieu et à une participation à l'être divin ; elle ne sert qu'à contrebalancer l'appétit sensible, éclairer l'intelligence et fortifier la volonté, pour que l'homme puisse observer la loi morale et accomplir les actes obligatoires de charité.
Cette explication ne fait plus ressortir le caractère surnaturel et habituel de la grâce sanctifiante. D'après la doc-
(1) Prop. 34, 36, 87.
(2) Prop. 38 : Omnis amor creaturae rationalis aut vitiosa est cupiditas, qua mundus diligitur, quae a Joanne prohibetur, aut laudabilis illa charitas, qua per Sp. s. in corde diffusa Deus amatur.
(3) Prop. 9.
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trine de la sainte Ecriture, de la tradition et de TEglise, la grâce sanctifiante élève l'homme à la dignité d'enfant de Dieu, en fait un temple de l'Esprit-Saint, un membre du corps du Christ et lui confère ainsi une dignité habituelle et une parenté avec Dieu, qui donnent à ses bonnes œuvres surnaturelles, quand elles sont faites sous l'action de la charité, une valeur spécifique plus élevée que celle des bonnes œuvres des créatures. Mais Baïus n'a pas eu l'intelligence de ces choses. Il reconnaît un besoin de grâce que satisfait suffisamment une grâce actuelle, puisque, d'après lui, la grâce sanctifiante n'est donnée à l'homme que pour contrebalancer la sensualité. Ainsi se vérifie, sous beaucoup de rapports, dans le Baïanisme et le Pélagianisme le proverbe extrema se tangunt»
3. Affirmer que la nature de l'homme déchu est totalement corrompue, en ce sens que l'homme n'est plus capable d'autre chose par lui-même que de pécher, c'est nier la liberté morale. Baïus, il est vrai, n'est pas arrivé jusqu'à formuler une telle doctrine ; il se contente de dire que le mot « liberté » dans la sainte Ecriture désigne ordinairement l'exemption du péché et des misères terrestres, mais il reconnaît aussi d'après l'Ecclésiastique (31, iO) qu'il y a pour l'homme une liberté de nécessité (libertas a necessitate) à laquelle il faut attacher d'autant plus de poids qu'elle est plus niée par les hérétiques (1). Cependant les disciples de Baïus et, plus tard, les Jansénistes ne reconnurent cette liberté de la volonté que dans l'état primitif,au paradis terrestre, et ils se refusèrent à la reconnaître dans l'état de l'homme déchu (2). D'après eux, il suffit pour la moralité et le mérite d'une action de la liberté de coaction [libertas a coactione), c'est-à-dire de la spontanéité pure, telle qu'elle se manifeste en général dans notre tendance vers le bonheur.
(1) Cf. Baïus, de lib. arh. c. 7.
(2) Prop. Baii 39 : Qaod voluntarie fit, etiamsi necessario fiât, libère tamen fit. Cf. Prop. 66, 67.
4. Nier la liberté d'élection, c'était rendre absolument insoutenable la doctrine du mérite de nos bonnes œuvres. Mais Baïus n'entendait pas suivre les réformateurs jusquelà ; il voulait conserver encore à nos œuvres un certain caractère de mérite pour le royaume céleste, quoique dans tout autre sens que celui de l'Eglise. S'il est vrai que le royaume célesteest la fin suprême à laquelle l'homme a, de sa nature, un droit, il devient inutile que Dieu le lui promette comme une récompense. Baïus enseigne en outre que la grâce habituelle de Dieu a pour effet principal de fortifier l'homme contre la sensualité ; d'après lui en effet l'homme n'a pas besoin de la grâce pour être élevé à la dignité d'enfant de Dieu, puisqu'il a été déjà élevé à ce titre par la création ellemême eo ipso . L'homme peut donc déjà avec le secours de la grâce actuelle accomplir des œuvres bonnes et méritoires, quoiqu'il ne soit pas encore absous du péché. La collation de la grâce, c'est-à-dire, dans le langage de l'école, la sanctification positive (appelée justificatio par Baïus) est donc tellement distincte de la justification, qu'elle peut lui être antérieures chronologiquement; celle-ci, au contraire, doitsuivre le sacrement de Pénitence, puisqu'elle consiste, d'après Baïus, dans l'absolution extérieure de la faute et des peines (éternelles et porte le nom de remissio peccati.BdlM^ en arrivait ainsi à professer cette opinion singulière, que l'homme pourrait posséder la charité habituelle et accomplir des œuvres méritoires pour le ciel, quoiqu'il fût encore dans l'état de péché (in reatu culpae) et ne pût, par conséquent, recevoir sa récompense(l). D'après Baïus, pour mériter le ciel, il suffît d'accomplir la loi, que ce soit dans l'état primitif où dans l'état actuel pour un pécheur, c'est-à-dire pour un pénitent chargé de péchés avant la réception du sacrement ou pour un justifié ; et cela parce que Dieu l'a établi une fois pour
(i; Prop. 31. 32. 70.
(2) Prop. 5 : In protnissione facta angelo et primo homini continetur naturalis justitiae constitutio, qua pro bonis operibus sine alio respectu yita aeterna justis promittitur. Prop. 33: Catechumenus juste, recta et
KHREURS DE BAÏUS 245
toutes, au moment de la création (1), par une loi naturelle.
Baïus ne s'occupe pas du mode dont s'opère cet accomplissement, ni s'il procède d'un amour naturel ou surnaturel de Dieu. Pour lui, en effet, il n'y aurait ni acte naturel de vertu ni vertu surnaturelle imparfaite de crainte ou d'espérance, d'amour concupiscentiae -, mais seulement des actes de charité, qui, comme tels, sont toujours agréables à Dieu et méritoires. Il rejette donc toute distinction entre l'accomplissement même de la loi et le mode dont se fait cet accomplissement, pour ne retenir que le premier (2).
La grâce du Christ n'aurait pas d'autre effet que de redonner à l'homme, dans l'état de chute, la possibilité et la capacité de faire des œuvres qui d'après la première disposition de Dieu méritent la récompense céleste (3). La grâce habituelle est donc renfermée dans la grâce actuelle ; elle n'a pas pour effet de changer et de régénérer^ mais seulement d'aider l'homme à faire de bonnes œuvres sous l'inspiration de la charité. A chaque bonne action, la charité prépondérante obtient la victoire sur la concupiscence désordonnée et sur l'amour sensible. Il reste donc dans l'homme, même après la justification, ainsi que l'enseignait Luther, un principe bon et un principe mauvais ; ces deux principes luttent pour se disputer la prédominance dans l'homme, et la volonté libre de Thomme n'a pas dans cette lutte un effet décisif (4). Dieu ne récompense donc que ses
sancte vivit et mandata Dei obserrat ac legem implet per charitatem, ante obtentam remissionem peccatorum, quae in baptismi layacro demum percipitur. Cf. Prop. 43.
(1) De meritis op. 1. I, c. 2.
(2) Prop. 61.
(3) De mer. opp. 1. II. c. 2.
(4) De char. c. 8 : Diximus superius, charitatem nihil aliud esse, quam bonam voluntatera, ex quo manifeste sequitur, initium charitatis nihil aliud esse quam initium bonae voluntatis, quod tune quidem concipimus, quando Deo opérante et meritum omne praeveniente mala voluntas nostra in bonam commutatur, sive quando nobis priua reluctantibus aditus divinae vocationis Dei gratia procuratur ac in nobis jam non reluctantibus «piritus yirtutis accenditur.
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propres œavres, que le Saint-Esprit produit dans notre volonté par l'action de la charité.
5. A la différence de la terminologie de l'Eglise, Baïus appelait la justification fjiislificatio) le progrès continuel de la justice dans la pratique des bonnes œuvres, parce qu'il avait déjà nié que la grâce sanctifiante renouvelle, régénère et divinise la nature de l'homme (1). Le concile de Trente définit l'état de justice : celui dans lequel il n'y a plus rien qui mérite à l'homme la damnation. Baïus ne reconnaissait pas cet état de justice sous prétexte que la concupiscence reste toujours dans l'homme comme quelque chose de mauvais. Il ne veut pas sans doute adopter Terreur protestante, puisqu'il condamne l'opinion d'après laquelle on identifierait la justification avec une pure déclaration extérieure de justice ; mais il ne s'écarte pas beaucoup de celleci, car les réformés, admettaient eux aussi un progrès dans l'amour de Dieu, qui résultait au moins du pardon des péchés par la foi.
Que de ressemblances encore entre la doctrine de Baïus et celle des réformés au sujet de la crainte et de la foi ! Lui aussi enseigne que la crainte est l'effet de la foi et n'atteint le cœur de l'homme qu'à l'extérieur (2) ; que la foi est le commencement de la justification et surtout la foi à la rédemption du Christ (3).
6. De ces diverses doctrines devait découler logiquement l'opinion de Baïus sur l'état primitif. De môme que le péché originel n'a pas été autre chose qu'une corruption totale de la nature humaine, de même l'état primitif que le péché a détruit n'était pas autre chose que l'intégrité absolue de la nature humaine. Il n'admettait pas, au moins dans le sens vrai et généralement reçu, le caractère surnaturel
(1) De justif. c. 1 : Igitur nihil aliud est justificatio, quam continua quaedam progressio tam in operatione virtutum quam in remissione peccatorum.
(•2) De justif. c. 4. — (?) iô
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de l'état primitif et des grâces qui y étaient attachées; il reconnaissait bien que ces grâces étaient accordées par Dieu, mais il affirmait que ces grâces étaient exigées par la nature de l'homme, entant qu'être raisonnable et créé par Dieu comme tel. L'état primitif avec toutes ses grâces était, d'après lui, un 5^a/z<5 naturae debùus; tous les privilèges du premier homme au paradis terrestre avant le péché, la justice et la sainteté (i), l'exemption de la concupiscence, l'immortalité du corps, l'exemption de toutes les maladies, de toutes les peines et misères temporelles (2) étaient, eo ipso, impliquées dans la nature humaine créée par Dieu. Il étayait sa doctrine sur la conscience spontanée de tout homme, qui perçoit clairement dans l'état misérable de chute et dans la privation des biens déjà énumérés quelque chose de contraire à la nature et un châtiment du péché. C'est de ce même sentiment de la conscience, disait-il, que saint Augustin dans ses écrits contre les Pélagiens tirait aussi une preuve pour établir le péché originel.
Baïus expliquait le péché d'Adam tout autrement que les péchés personnels de ses descendants. Ceux-ci pèchent sous une influence nécessitante de la concupiscence ; Adam commit le péché sous la libre détermination de sa volonté. Seul, il a eu une liberté d'élection entre le bien et le mal, en face desquels il a seul joui d'une indifférence antécédente. Lui seul a été doté d'une grâce suffisante (adjutorium sine quo non) pour le bien et pour la persévérance dans le bien avec le pouvoir de correspondre à cette grâce ou d'y résister ; dans l'état de chute, au contraire, l'homme est entraîné par une nécessité intime, soit de la grâce, soit de la concupiscence. Le péché d'Adam ne constitua pas seulement une "dette ; il occasionna encore la perte des grâces qui ornaient son corps et son âme ; il le déprava au point que la peccabilité devint sa nature et la concupiscence mauvaise et dé-
(1) Bails, Déprima homjust. c. 10.
(2) Pro 26 : Integritas primae creationis non fuit indebita humanae oaturae exaltatio, sed naturalis ejus conditio. Cf. Prop. 78. 79.
sordonnée obtint sur tout son être une influence prédominante. Cette nature souillée dont notre premier père par son péché avait été l'artisan en lui-même passe maintenant à sa postérité par la génération charnelle, comme une faute héréditaire ; elle revêt en chacun de nous le caractère de dette, de culpabilité (1) méritant un châtiment, parce qu'elle a son principe dans la faute commise librement par Adam. Bairtis e-nseigne dès lors que la concupiscence, ses mouvements involontaires, même le simple défaut de foi chez les païens sont des péchés (2). D'après lui encore, tous les maux que souffre l'homme sur la terre sont des châtiments de ses péchés et môme la mort de la sainte Vierge (3). Ces mouvements de la concupiscence, sous la domination desquels se trouve nécessairement l'homme tombé et dépouillé de la grâce, ne sont pas seulement des péchés, mais encore des péchés mortels ayant tous un égal degré de malice (4).
Voici maintenant les différentes phases que traversèrent les erreursde Baïus. La bulle du pape Pie V en 1567 n'avait pas mentionné le nom de Baïus ; celui-ci n'en écrivit pas moins au cardinal Simonetta pour se plaindre de la censure de ses thèses. Cependant le pape déclara, dans un nouveau bref (13 mai 1569), que la censure avait été portée à bon escient et qu'elle devait avoir son plein effet. Baïus entra alors en pourparlers avec le vicaire général de l'archevêque de Malines et convint avec lui de rétracter toutes les thèses condamnés par la bulle (1570). Il conserva donc ses fonctions de professeur. Mais dans les discussions qu'il eut avec un calviniste nommé Marnix, Baïus laissa voir qu'il avait au sujet de l'autorité de l'Eglise sur les saintes Ecritures des opinions empruntées aux novateurs, particulièrement celle-ci : que l'Eglise abandonnée à elle-même pourrait facilement sans la sainte Ecriture tomber dans l'erreur (1577).
(1) Prop. 56. — (2) Prop. 67. 68. 74. 7*. (3) Prop. 73. — (4) Prop. 20.
OPPOSITION DK LA DdCTRlNE DK L'ÉGLISE ^41)
Peu de temps après (janvier 1579), Grégoire XUI lança une nouvelle bulle relative aux erreurs de Baïus, confirma encore une fois la censure des thèses condamnées et exigea, par son légat Toletus, que les 79 thèses condamnées fussent abjurées dans une assemblée de tous les professeurs de Louvain (24 mars 1580). Baïus prononça l'abjuration demandée, continua l'exercice de ses fonctions et mourut dans le sein de l'Eglise le 15 septembre 1589.
Opposition de la doctrine de lEglise avec celle de Baïus touchant 1 état primitif et les rapports de la grâce avec la nature.
Les erreurs de Baïus portaient sur les questions qui constituaient le principe matériel des doctrines réformées, c'està-dire le péché, la grâce et la justification. Il n'y avait entre les réformés et Baïus qu'une difïérence, Baïus ne fut jamais un démagogue soulevant les masses du peuple et il ne se détacha jamais de l'Eglise, dont il reconnut toujours solennellement l'autorité. C'est par son opposition àlaScolastique et un retour exclusif à la théologie mal comprise de saint Augustin qu'il fut amené à formuler ses thèses sur le péché et la grâce. Elles avaient une grande ressemblance avec celles des réformateurs et furent généralement combattues en même temps que ces dernières pas les théologiens de l'époque et par ceux qui vinrent dans la suite ; elles avaient été d'ailleurs déjà condamnées en grande partie par le concile de Trente. — Ripalda, que nous avons eu l'occasion de mentionner déjà plusieurs fois, mérite une place à part parmi les adversaires du Baïanisme ; dans l'appendice à son remarquable ouvrage De ente supernaturali, il a placé un traité spécial contre Baïus. Tous les grands théologiens de l'époque et ceux qui vinrent immédiatement après s'occupèrent aussi activement d'établir et de développer la doc-
trine de l'Eglise. L'erreur principale de Baïus consistait dans la confusion de la nature et de la grâce, du péché et de l'anéantissement des perfections et des biens naturels, en d'autres termes dans la méconnaissance du caractère surnaturel de la grâce et du caractère moral et privatif du péché en général et du péché originel en particulier. Les vérités de foi que Baïus avait attaquées et que les théologiens catholiques d'accord avec les censures pontificales devaient défendre et établir solidement étaient le plus clairement exprimées dans les deux propositions suivantes ; la première des Scolastiques : Adam peccato supernaturalibus quidem orbatus, in naturalibus vulneratus est ; et la seconde que l'homme pourrait être créé dans l'état même où il naît maintenant, abstraction faite du péché. Le pape avait proposé cette dernière proposition comme une doctrine de foi en condamnant la 55® thèse de Baïus qui contenait une doctrine contradictoire.
Il s'agissait d'établir avant tout, d'une part, le caractère surnaturel des prérogatives et des grâces données à l'homme dans l'état primitif, de prouver d'autre part que la nature humaine restait intacte avec ses biens essentiels dans l'état du péché originel. Prouver ces deux choses, c'était démontrer la fausseté des autres propositions de Baïus. Il sera plus aisé d'étudier d'abord la seconde proposition; car du caractère privatif des châtiments infligés au péché et du fait que la nature humaine reste après le péché avec ses forces et ses biens essentiels il ressort que ces prérogatives, ces biens que la révélation attribue à l'homme dans l'état primitif, sont revêtus d'un caractère surnaturel.
1. Les opinions pessimistes de Baïus sur la corruption totale de la nature humaine dans l'état de chute, à savoir que la concupiscence désordonnée est elle-même un péché et nécessite la volonté au péché (1), répugnent à la saine raison et sont en contradiction avec les en-
(1) Cf. Prop. bl.