OPPOSITION DE LA DOCTRINE DE L'ÉGLISE
unis et dans ce sens on les appelait aussi, d'après le vocabulaire de l'école, dona justitiae originalis. Dans l'état actuel en effet le baptême nous confère la grâce sanctifiante sans nous communiquer ces dona integritatis. Sans doute la grâce sanctifiante, comme plus parfaite, était à la base de ces dons ; c'est à cause d'elle que Dieu les avait accordés à l'homme dans l'état primitif; mais entre la grâce sanctifiante et ces dons il n'y avait pas de bien physique, mais seulement un bien moral. Il était convenable en effet que Dieu dotât l'homme élevé à la dignité d'enfant de Dieu plus richement qu'une simple créature (1). Le premier de ces dons de l'état primitif était l'exemption de la concupiscence ; c'est ainsi que la sainte Vierge, comme bénie entre toutes les filles d'Eve, a reçu cette grâce particulière d'intégrité pour toute sa vie terrestre, et cependant elle est restée soumise à la mort et aux autres misères humaines. Il n'y a donc entre les différentes grâces ou dons qui constituent l'intégrité de l'homme aucun bien nécessaire, mais seulement un bien moral.
4. Ces explications sur le rapport de la grâce sanctifiante avec les dons d'intégrité terminèrent à l'avantage des thomistes le différend qu'ils avaient avec les scotistes sur le moment précis de Tinfusion de la grâce sanctifiante. Les Scolastiques étaient unanimes à fixer au moment de la création la collation des dons d'intégrité et, à plus forte raison^ l'infusion de la grâce sanctifiante, qui est le fondement des autres grâces et des autres dons. A la suite des discussions avec Baïus, les scotistes abandonnèrent leur première opinion (2).
5. Les autres erreurs de Baïus sur le lien nécessaire entre la peine et la dette du péché, sur la négation du libre ar.
(1) SuARBz, De gr. Proleg. V, 5. 3.
(2) DuPASQuiER, De homine innocente, p. 89 (éd. Pat. 1706) : Adam non solum habuit gi-atiam habitualem ante peccatum, sed etiam probabilius est eum fuisse creatum cum gratia aanctificante et virtutibus supernaturalibus infusis.
bitre dans l'homme déchu et de la suffisance de la grâce pour tous, viendront mieux à leur place dans la suite de l'histoire des dogmes. Il nous paraît plus conforme au pian de Touvrage de suivre en général dans toute la période qui suit le concile de Trente le développement des autres dogmes concernant le péché originel, la grâce actuelle suffisante et efficace, la grâce habituelle, ses efTets ou fruits ; ce sera aussi utile que de les opposer simplement aux erreurs de Baïus.
Doctrine du péché originel chez les théologiens d'après le concile de Trente.
La Scolastique avait si bien exposé la doctrine du péché originel et le concile de Trente en avait si bien défini les parties essentielles contre les erreurs des réformés qu'il ne restait plus qu'un petit nombre de points sujets à controverse, tels que l'essence du péché originel, qui consiste dans la dette du péché et la perte de la grâce sanctifiante, le mode de sa transmission et enfin les peines temporelles réservées à ce péché. Ces trois points ont entre eux une telle connexion qu'il faut nécessairement les traiter de front, bien que nous ayons déjà presque épuisé le dernier point dans le précédent paragraphe. Non seulement la sainte Ecriture, mais encore tous les Pères, les Scolastiques et le concile de Trente (S. 5.) enseignèrent que l'essence constitutive du péché originel consiste dans la dette du péché et dans la perte de la justice originelle. Il restait cependant une brèche ouverte à la discussion et à des explications diverses, car on ne savait pas quel rapport il y avait entre ces deux moments, on ne savait pas de quelle importance était dans la transmission du péché originel par la génération charnelle le contrat ou décret de Dieu établissant Adam représentant de toute la race humaine ; on se demandait
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encore si le péché originel n'était accompagné que de peines négatives.
1. Vasquez, de la compagnie de Jésus, est un des théologiens remarquables de la fin du XVI" siècle qui défendirent les opinions scolastiques. Dans la doctrine du péché et de la •grâce, il émit plusieurs hypothèses qui ne furent point ^approuvées par les religieux de son ordre. La raison pour (laquelle ses thèses parurent surprenantes et erronées se 'trouve dans une conception fausse du péché : pour lui, l'é- [lément formel du péché consiste dans la perte de la grâce [sanctifiante ; il identifie cette perte avec la dette du péché ^ou du moins il prétend que la dette est une conséquence ^•nécessaire de la perte de la grâce sanctifiante, puisque cette :perte est librement voulue. Il distingue dans le péché habil'tuel trois moments : la perte de la grâce sanctifiante (macula), le mérite du châtiment {dignitas ad poenain)^ qu'il confond presque avec la dette du péché, et l'application du châtiment (obligatio ad poenain). D'après lui, les deux premiers moments dépendraient seuls de la créature et disparaîtraient par l'efïet d'une transformation, c'est-à-dire par la réception positive de la grâce sanctifiante (1), l'application du châtiment, au contraire, appartiendrait à Dieu seul. Si l'on songe que Vasquez attribue au péché in statu naturae purae le même caractère, un caractère impliquant une séparation de Dieu, notre fin surnaturelle ; si l'on songe encore que dans cet état l'homme ne peut obtenir le pardon de ses péchés sinon par une sanctification positive et la réception de la grâce sanctifiante, on voit aisément l'erreur d'une lelle hypothèse, c'est-à-dire de l'identification de la dette du péché et de la
(1) In \.1. Disp. 206. c. ?, 8 : Eadem ratione in peccato ipso per raodum habitus duo distinguimus, alterum est malitia et formalis ratio maculae, a qua dicitur homo maculatus, injustus et inimicus Deo ; alterum est dignitas, quae hanc maculam consequitur, a qua dicitur homo dignus aeterno supplicio ; praeter dignitatem autem est destinatio ad poenam quae dicitur etiam obligatio ad poenam.
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grâce sanctifiante. Gomment peut-on en effet considérer la grâce sanctifiante qui est un donum naturae indehitiirriy comme un moyen absolument nécessaire pourquel'homme primitivement placé par Dieu in statu naturae piirae puisse obtenir le pardon des péchés (1) ? Dans la doctrine de la rédemption, Vasquez arrive à d'autres conséquences erronées (2), que nous avons déjà mentionnées plus haut. Il pensait pouvoir expliquer Je péché originel d'une manière plus juste et mettre cette explication plus en harmonie avec la théologie de l'école, en faisant découler la dette de la perte de la grâce sanctifiante que subit tout homme en naissant. La définition reçue : Peccatum originale est privatio justitiae originalis debitae parvulis inesse indique donc, d'après lui, que la perte de la grâce sanctifiante est le premier moment du péché originel ; si, au contraire, on considère la dette comme le premier moment de ce péché, il ne peut plus être question que d'une dette étrangère, extérieure à l'individu, qui lui est imputée par suite du péché d'Adam (3). De la perte de la grâce sanctifiante on peut bien déduire la dette, quand cette perte est la conséquence d'un péché actuel, et ce péché actuel ne peut être dans l'espèce que le péché d'Adam. Vasquez s'appuie aussi sur le décret divin ou le contrat de Dieu avec Adam pour affirmer que Dieu exige de tous les descendants d'Adam,^ dès leur conception, l'état de grâce sanctifiante. En sont-ils privés, ils sont considérés par Dieu comme ses débiteurs et traités en conséquence. Dieu imposa à Adam, représentant de l'humanité tout entière, comme la première clause du contrat une première épreuve, de l'issue de laquelle
(1) Ih. Disp. 206. n. 21. — In 1. 2. Disp. 97. c. 2 : Nam peccatum mortale etiamsi solum fit contra legem naturalem, nulla alia ratione deleri potest, quam per gratiam et charitatem Dei ; ex illo igitur momento, quo quis peccat mortaliter, debitum incurrit non habendi gratiam et charitatem, qua Deo ut fini supernaturali conjungatur.
(2) Voir pi. haut, §22.
(3) In 1.2, Disp. 132. c. 10 : Nullus autem defectus vel privatio priu» esse possit privatione gratiae habitualis et caritatis.
DOCTRINE DU l'ÉCllÉ ORIGINEL CHEZ LES THÉOLOGIENS 265
devait dépendre pour Adam et sa postérité, ou une collation entière de la grâce, ou une dette à l'égard de Dieu et l'absence de la grâce. Si la dette est impliquée dans la faute actuelle et si l'essentiel de la faute estprécisément dans la dette, alors tous les descendants d'Adam, puisque, d'après les paroles de l'Apôtre aux Romains (5, 19), ils sont tous pécheurs, sont aussi chargés de la dette, dépouillés de la grâce. La transmission de la dette d'Adam à tous ses descendants reste toujours un mystère, mais il n'y a pas de mystère plus grand que celui de la transmission de la privation de la grâce. Avec sa théorie Vasquez explique encore moins la transmission de la dette, car du fait que Dieu exige la grâce de chaque homme dès sa naissance il ne s'ensuit pas que la privation de la grâce constitue une dette. Vasquez devrait plutôt considérer qu'Adam a perdu la grâce et qu'il a mérité de la perdre par sa faute. Avec sa dignitas adpoenam il n'explique pas non plus l'essence de la dette ; d'autres théologiens postérieurs au concile de Trente nous ont donné à ce sujet de meilleures indications. Dans un autre passage, Vasquez mentionne encore dans le péché habituel, outre la perte de la grâce sanctifiante, une autre macula : c'est, d'après lui, une faute actuelle qui dure moralement j usqu'à ce qu'elle soit rétractée parla volonté de Thomme, et il lui attribue aussi le mérite du châtiment (digyiitas ad poenam). Il veut arriver à montrer que le péché véniel produit à son tour une tache habituelle (1). Il aurait pu conclure de là à la distinction réelle entre la perte de la grâce et la dette et placer dans cette dernière l'essentiel du péché. Cet élément se trouve évidemment dans le péché commis in statu naturae purae ; c'est ce qui ressort très clairement de la doctrine de la rédemption, d'après laquelle l'Homme-Dieu a d'abord satisfait pour la dette du péché et nous a seulement ensuite mérité la grâce pour tous. Si l'on identifie strictement la
(1) Disp. 139. c. 5.
dette et la perte de la grâce sanctifiante, il faut considérer comme suffisant pour l'œuvre de notre rédemption le caractère méritoire ou le mérite de la grâce , quoique ce mérite ne dépasse pas peu les forces d'une créature. Vasquez tire ces conséquences et admet que l'acte de charité ne dispose pas seulement à la justification et à la sanctification de Thomme, mais qu'il en est la cause formelle ; d'après lui en effet, le péché mortel actuel est aussi la cause de la séparation de l'âme d'avec Dieu, c'est-à-dire cause de la perte de la grâce sanctifiante (1).
En ce qui concerne les peines du péché originel, Vasquez ne s'écarte en aucune façon de la doctrine générale des Scolastiques ; il affirme donc que ce péché n'entraîne aucune peine positive (/)oe?î« sensus){2). D'après lui, la blessure de l'âme dans ses facultés ud^inv^Wes (vulneratio innaturalibus)^ à la suite du péché originel, n'est qu'un dépouillement des biens de l'intégrité (3), ou un retour au status naturae purae.
2. Le plus grand théologien suir le terrain de la scolastique à l'époque qui suivit le Concile de Trente est assurément Suarez. Il s'est acquis un juste renom par ses explications sur la doctrine de la grâce et des vertus th'éoJogiques ; il en a fait découler des conclusions qui éclairent d'un jour nouveau et dans ses grandes lignes la doctrine du péché.
Le terme de péché habituel ne désigne pas seulement le seul accomplissement de l'acte peccamineux ; il désigne encore le péché qui se continue moralement jusqu'à ce qu'il soit rétracté, qui reste attaché à la volonté libre du pécheur en le tenant éloigné de Dieu et en constituant une macula moralis (4). Cet éloignement de Dieu est en outre
(!) Disp. 217. c. 6. — (2) Disp. i34. c. 3. — (3) Disp. 187. c. (4) De pecc. habituali Disp. 8. n. 11 : Peccatum quod habitu manere n tali homine dicitur, non est physice intelligendum, sed moraliter secundum rectam et prudentem aestimationem, et hoc modo est quaedam aversio a Deo ultimo fine, quae moraliter censetur manere in homine, quia voluntate sua se avertit a Deo et nunquam ad illum conversus est. Ib. n. 13 : In hoc peccatore macula non est aliquid distinctum ab habituali peccato, quod explicuimus.
DOCTRINE DU PÉCHÉ ORIGINEL CHEZ LES THÉOLOGIENS '±tjl
une offense faite à Dieu, une atteinte injuste portée au droit absolu delà majesté divine; il crée par conséquent une dette infinie, soit que nous nous détournions maintenant de Dieu, comme de notre fin surnaturelle, soit que nous nous détournions de lui comme de notre fin naturelle m statu naturae piirae (1). La gravité de l'offense se mesure à la dignité de l'offensé, et la valeur de la satisfaction à la dignité de celui qui satisfait (2). Or, puisque Dieu avait résolu d'exiger pour la rémission de la dette une satisfaction équivalente, aucune créature ne pouvait satisfaire à cette exigence divine ; seul le Fils de Dieu fait homme le pouvait. La doctrine de la rédemption et de la satisfaction de l'Homme-Dieu, en lieu et place de l'homme, se comprend mieuxsi on laplacedans lecadrequiluiconvient : celui de la dette infinie créée par la faute de l'homme.
En dehors de cette dette [macula jnoralis), le péché habituel détermine encore la perte de la grâce sanctifiante dans l'homme destiné à une fin surnaturelle. Il faut appeler cette perte une souillure physique, parce qu'elle s'attache immédiatement à l'essence de l'âme et persiste sans le concours de la volonté libre de l'homme (3).
Suarez admet entre ces deux moments une distinction réelle, soit que l'on considère la sanctification et la justification, soit que l'on considère le péché et la rédemption ; il affirme toutefois que ces deux moments ne sont produits par le pécheur que moralement et non pas physiquement (4). Les thomistes, comme nous le verrons dans la suite, prétendaient au contraire que la perte de la grâce sanctifiante est le premier effet et un effet physique du péché et ils pensaient que par cette perte de la grâce le pécheur détruit lui-même dans son âme la vie surnaturelle.
(1) De gratia VII, c. 14, 46. — (2) Ib. n. 68. 69.
(3) De pecc. hah. Disp. 8. n. 14 : Nunc in homine destinato ad finem supernaturalem habituale peccatum et macula peccati mortalis includit dicta omnia moralia et praeterea realem et physicam privationem gratiae.
(4) Ib. n. 17.
Dans sa doctrine sur le péché originel, Suarez semble parfois vouloir faire découler de la privation de la grâce la dette des enfants d'Adam (1) et, comme d'autres théologiens, appuyer son opinion sur le contrat déjà mentionné de Dieu avec Adam. Ce qu'il y a de certain, c'est que pour expliquer le péché originel il a recours à cette disposition de Dieu d'après laquelle tout homme devait naître dans l'état de grâce. Mais Suarez conclut expressément de cette préordination libre de Dieu que la dette et la perte de la grâce n'ont pas entre elles une connexion nécessaire et physique. Dieu aurait pu en ordonner autrement : il aurait pu établir, par exemple, que la dette d'Adam ne pèserait que sur un nombre déterminé de ses descendants, ou que tous les descendants d'Adam ne seraientredevables de cette dette que jusqu'à un âge déterminé et qu'ils en seraient alors délivrés sans recevoir la grâce sanctifiante, mais d'autres grâces extérieures à sa place (2). Par conséquent, d'une manière générale et même dans le cas particulier du péché originel, une rémission de la dette est possible sans l'infusion de la grâce, au moins de potentia absohita Dei. Les deux moments n'ont entre eux qu'une connexion morale ; la dette ne résulte pas nécessairement de la privation de la grâce. Il n'y a entre ces deux moments qu'une coïncidence qui vient de Tordre actuel, mais librement établi par Dieu. La dette d'Adam, qui implique l'aversion et la haine de Dieu, peut aussi bien que la perte de la grâce sanctifiante se transmettre à tous ses descendants par la voie de la génération, comme par un canal. Il ressort clairement de là que Suarez et les Scotistes,
(i; Ib. Disp. 9. n. 26 : Ex quibus facile intelligitur primo carentiam justitiae et gratiae in qua nu ne nascimur, proprie habere rationem privationis mortalis, quia subjectum proxime aptum erat illam habere et ex lege divina habere illam deberet, et in suo capite jam illam habuit, et per idem caput se illa privavit.
(2) De gr. VIIl, 23, 4 : Et ad hune modum possunt alii modi divini pacti eum humana natura in Adamo cogitari, quibus culpa quoad rationem eulpae tollatur sine qualitate gratiae.