DOCTRINE DU PÉCHÉ ORIGINEL CHEZ LES THÉOLOGIENS
voulant expliquer la transmission du péché originel, ont bien dû retenir comme un principe certain l'unité du genre humain et notre communauté d'origine dans Adam, notre premier père, mais qu'ils ont dû s'attacher surtoutà démontrer l'importance du contrat d'après lequel, par une préordination libredeDieu, Adam représentaittoutle genre humain et à faire de ce contrat un motif prépondérant. Saint Thomas (1. 2. qu. 83. a. 1.) a appelé la génération charnelle la cause instrumentale de la transmission du péché ; mais Suarez ne la prend comme telle que dans un sens large, en ce sens que la génération est la cause instrumentale de la naissance des enfants d'Adam et que c'est par la naissance qu'ils sont engagés dans la dette de leur père. Pour une pure privation en effet il n'y a pas de cause instrumentale agissant d'une manière immédiate (1).
Par rapporta la transmission du péché originel, Suarez émet une opinion qui n'est pas admise expressément par tous les théologiens, mais qui a pour elle une haute vraisemblance. Il estime que le décret de Dieu, établissant Adam comme le représentant de tous ses descendants dans son épreuve et faisant dépendre de l'issue de cette épreuve la dotation de la nature humaine, suppose déjà que celle-ci était destinée à une fin surnaturelle, en d'autres termes que Dieu aurait pu ne pas faire dépendre de la faute de leur père commun la dotation naturelle de tous les hommes. Si Dieu n'avait destiné Adam et tous ses descendants qu'au status naturae purae, Adam n'aurait pu pécher que pour lui-même et non pas pour tous les hommes. Le décret libre de Dieu établissant Adam le représentant de tous ses descendants ne portait que sur la dotation en grâces de la nature humaine et, dès lors, il ne pouvait avoir d'effet sur les éléments constitutifs et essentiels de la nature humaine auxquels tout homme a droit par la création ; il ne pouvait s'étendre qu'aux doua naturae humanae indebiia (2).
(1) De pecc. hab. Disp. 9. sect. 3, 2.
(2) De gr. Prol. V. cap. 6, 2 : Posset etiam alia conditio in eo notari,
Dieu aurait pu encore décréter que, dans le cas où Adam succomberait à l'épreuve,- sa dette et la privation de la grâce sanctifiante passeraient à ses descendants, sans que ceux-ci perdissent les dona integritatis. Dieu aurait pu également ne pas donner l'intégrité au premier homme et le doter cependant de la grâce sanctifiante (1).
Quant aux peines du péché originel, Suarez est principalement un de ceux que soutiennent qu'elles ont un caractère exclusivement négatif et qull y a égalité complète entre le statusnaturae lapsae et le status natiirae purae, abstraction faite de la dette héréditaire. L'ignorance^ la faiblesse de la volonté et la concupiscence désordonnée dans l'état de chute ne sont pas plus grandes qu'elles ne l'auraient été in statu natiirae purae ; les facultés naturelles de l'âme et du corps n'ont pas reçu une inclination plus forte vers le mal. Lorsque saint Thomas (1. 2. qu. 85. a. 1) considère cette inclination vers le mal comme une conséquence du péché, il a en vue les conséquences du péché pour la personne même du pécheur (2).
A ne considérer que sa potentià absoluta, Dieu aurait pu punir le péché de Thomme en lui enlevant les biens naturels ; mais, d'après le cours ordinaire de sa providence. Dieu pour punir le péché originel ne retire à l'homme aucun bien naturel, pas même les impulsions naturelles vers le bien et les moyens naturels de l'accomplir. On peut même dire que l'homme dans l'état de chute a quelque chose de plus que dans le status naturae piirae^ c'est-à-dire les restes de la révélation surnaturelle primitive que la tradition lui a transmis ; et si tout homme naît pécheur, ce n'est pas comme un damnatùs, mais comme un viatorç{\n peut toujours atteindre sa fm naturelle (3).
quod ille lapsus hominisin pura natura constituti esset personalis tantum non capitalis seu totius naturae, quia hoc requirit aliquem statum ultra exigentiam naturae.
(2) De gr. Prol. II. c. 8, 15.
(3) Ih. c. 9, 6 sqq.
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3. Le commentaire des Salmanticeyises, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler plusieurs fois, nous donne une idée exacte de Topinion dominante des thomistes sur le péché orig-inel, son essence et sa transmission. Autre est leur doctrine de la rédemption (1), autre leur doctrine du péché originel. Ici en effet ils affirment qu'il y a identité entre la dette du péché et la perte de la grâce sanctifiante, ou du moins ils n'admettent qu'une distinction virtuelle ; la dette est, d'après eux, un effet physique de la privation de la grâce. Même la faute de tous les descendants d'Adam est un effet physique de la faute de leur père commun et elle se transmet à tous les descendants par la génération charnelle qui est comme une cause instrumentale agissant physiquement.
Voici en abrégé l'explication qu'ils donnent du mystère : Dieu avait porté de toute éternité un décret qu'il a confirmé dans le temps par le contrat fait avec Adam. D'après ce contrat, Adam s'engageait à rester en possession de la grâce sanctifiante qui lui avait été donnée dans la création et à la conserver ainsi pour tous ses descendants ; ceux-ci l'auraient reçue en héritage par la génération en même temps que la nature humaine (2). Mais il est arrivé qu'Adam n'a pas observé ce contrat ; par le péché mortel il s'est séparé de Dieu, sa fin surnaturelle, et il a ainsi détruit physiquement la vie surnaturelle en lui et a perdu la justice originelle ; or la perte de cette justice originelle, qui était une violation du contrat ou conditio sine qiia non de l'ordre surnaturel, constituait une dette à l'égard de Dieu (3). L'homme, affirmaient en outre les Salmanticenses,
(1) V. pi. haut § 22.
(V) De vitiis et pecc. Disp. 14. d. 41 : Quia Adamus ex vi pacti cum Deo in paradiso initi de traductione vel amissione justitiae originalis pro tota posteritate, fuit constitutus morale caput generis humani, fueruntque ex vi illius pacti voluntates suorum descendentium in ipsam Adami Toluntatem ut in capitalem transfusae.
(3) Ib. n. 58 : Culpa enim originalis aufert perfectionem quae primario data est naturae, ut cum natura ad personas descenderet : unde privatio
avait perdu d'une manière physique et la justice originelle et sa domination surnaturelle sur les inclinations charnelles et sur l'acte de la génération ; dès lors, la génération ne produisit plus une nature humaine ornée de grâces, mais une nature dépouillée de toute grâce (1).
Il semble presque que les thomistes aient voulu à tout prix appliquer aux éléments constitutifs du péché habituel et à leurs rapports réciproques la même causalité physique, la même relation physique, qu'ils avaient admises dans la doctrine de la grâce. Le péché grave actuel détourne et sépare de Dieu physiquement et immédiatement la créature intellectuelle. Si la perte de la grâce sanctifiante ne déterminait pas autre chose que cette séparation de Dieu, on pourrait reconnaître qu'il y a entre le péché mortel et la perte de la grâce sanctifiante un rapport de causalité physique. Mais cette perte détermine encore un retrait des biens surnaturels, de la beauté de Tâme et des dons que Dieu nous a accordés, et ce retrait ne peut être causé que moralement par la créature. C'est dans ce sens que saint Thomas a appelé la perte de la grâce une peine du péché ; et c'est à cause de cette perte que les thomistes ajoutaient encore comme explication que Dieu, sous la double détermination de la faute qui subsiste moralement dans le livre des dettes divines comme péché du genre humain et du péché du nouveau-né, est incliné à refuser son concours à la dotation de l'âme par la grâce sanctifiante et, comme punition, à lui refuser la bonté surnaturelle qui était destinée à tous (2).
talis perfectionis, quae est ipsa culpa, débet per eosdem gradus atque adeo a natura ad personas descendere. — Ib. n. 68 : Adamus quatenus per modum capitis deliquit, physice causavit sua voluntate formam expulsivam justitiae originalis a se et a suis posteris ; igitur physice causavit in se et causât in illis privationem talis justitiae, atque adeo peccatum originale.
^- (1) Ib. n. 70: Fuitque haec privatio vigoris in semine et virtute generativa efifectus praedicti peccati physico modo, eo proportionali quo ipsa privatio justitiae originalis.
(2) Disp. 16. n. 148: Quarto denique intelligimus, Deum utroque pec-