DOCTRINE DU PBGHÉ ORIGINEL CHEZ LES THÉOLOGIENS
Il n'est pas moins inexact d'identifier la perte de la grâce sanctifiante et la dette ou de n'admettre entre les deux qu'une distinction purement virtuelle, ou de faire découler la dette de la perte de la grâce (1). Les Salmanticenses sont d'avis qu'on ne peut pas donner cette explication de la faute grave commise in statu naturae piirae, et, obstinément attachés à leur opinion, ils n'appliquent la définition généralement admise du péché habituel (persistance morale du péché actuel) (2) qu'au péché commis in statu naturae purae. BdiRs leur doctrine sur le péché originel, ils ne tiennent aucun compte des doctrines que leurs frères en religion avaient émises dans le commentaire sur l'incarnation où le caractère infini de la dette était affirmé comme une conséquence de l'offense passive faite à la majesté de Dieu. Les Salmanticenses rappellent tout au plus dans le péché originel qu'Adam, par sa libre séparation de Dieu, a non seulement détruit en lui la vie de la grâce, mais qu'il a eo ipso, c'est-dire physiquement,, contracté une dette, et qu'il en est de même pour tous ses descendants (3).
cato ad punitionem pueri provocatum negare suum concursum collativum gratiae, et hac denegatione causare ipsius gratiae privationem, non ut haec privatio tollit subjectionem debitam Deo ; sed ut tollit perfeetionem promissam et debitam puero illumque in se ipso perficientem, quo pacte diximus habere rationem poenae.
(1) De justif. Disp. 2. n. 38 : Gonfirmatar secundo, quia post actum peccati relinquitur macula, seu peccatum habituale, adjunctis reatu ad poenam aeternam et offensa passiva Dei : atqui haec omni sufficienter excluduntur per gratiam, independenter a favore diverso ab illo actu, qui gratiam commuaicat.
(2) L. c. n. 13 : At in statu purorum non adest, vel non facile explieatur aliquid distinctum a peccato actuali praeterito, in quo consistât peccatum habituale. Unde obligamur concedere, peccatum habituale praedicti status consistere in actu peccaminoso physice praeterito et moraliter permanente, ab eoque homines denominari peccatores si ve habitualiter existantes in peccato.
(3) De vitiis et pecc, Disp. 16 n. 148 : Tertio intelligimus eundem puerum ratiooe utriusque peccati, cum Adami, tum proprii indignum, ut Deus illi gratiam promissam conférât; ac proinde dignum ut denegetur ei ipsa gratia, quatenus est bona eidem puero, ordinaturque ad illum perficiendum.
Gomment Adam peut-il avoir produit physiquement par sa faute actuelle la perte de la grâce pour tous ses descendants et contracté une dette pour eux? C'est un mystère insaisissable et inintelligible (1). Les Salmanticenses n'en dissipent pas l'obscurité en disant que par sa faute actuelle Adam a physiquement banni la grâce de son âme et a, par là même, créé pour tous ses descendants un empêchement physique à la réception de la grâce (2). Ils l'éclaircissent encore moins en prétendant que la génération charnelle imprime d'abord une souillure qui produit dans l'âme, au moment même oti elle s'attache au corps déjà souillé, une indisposition à recevoir la justice originelle (3). Enfin les Salmanticenses n'expliquent pas le lien physique qu'il y a entre le péché actuel d'Adam et le péché hérité par ses descendants, en faisant une simple condition sine qua non du contrat, si souvent mentionné, par lequel Dieu constituait Adam le représentant de tous ses descendants (4). Cette expression en effet n'indique qu'une connexion extrinsèque entre le décret et la transmission héréditaire du
(1)76. Deinde intelligimus, peccatum actuale Adami, prout manet in abominatione Dei irretractatum, respicere hune puerum tanquam membrum ipsius Adami, et hoc respectu physice causare in illo aversionem voluntariam a Deo, seu voluntariam privationem subjectionis debitae ipsi Deo, in qua consistit culpa originalis.
(2) Disp. 14. n. 68 : Igitur physice causavit in se et causât in illis (posteris) privationem talis justitiae, atque adeo peccatum originale.... Igitur causavit physice formam seu obicem expellentem a tota ipsa posteritate praedictam justitiam.
(3) L. c. Tum etiam per illud peccatum eflfecta est in Adamo, et in tota natura humana quaedam prava dispositio, sive corruptio ^irium sensiti- Tarum, quae dicitur concupiscentia, per quam vires istae immoderate tendunt ad bona sensibilia, caroque adversus spiritum rebellât... sed ad hanc pravam dispositionem et corruptionem ex parte corporis et virium' sensitivarum sequitur in anima privatio justitiae originalis. Cf. Disp. 1& n. 16.
(4) Disp. 15. n. 15 : Neque hinc fit, praedictum pactum includi in ipso debito ut aliquam ejus partem : potius enim est omnino extra illud, supponiturque tantum ut conditio sine qua non... Non tamen illud fuit causa vel occasio data ut taie peccatum ut ab Adamo et a nobis in illo committeretur aut nobis imputaretur.
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péché, et précisément les thomistes ne veulent admettre qu'une telle connexion, afin que l'homme paraisse le seul auteur du péché originel, sans que Dieu en vertu du contrat puisse être considéré en aucune façon comme cause de ce péché. Il en serait tout autrement, si le contrat était une conditio qua de la transmission du péché, parce que ce contrat, dans l'intention de Dieu, aurait déterminé la transmission de la grâce à tout le genre humain.
Il ressort de tout cela que la théorie des thomistes venus plus tard n'a jeté aucune lumière sur la doctrine du péché originel, mais l'a rendue au contraire plus obscure en plusieurs points. En admettant une connexion physique entre le péché actuel d'Adam et le péché originel^ de telle sorte que le péché d'Adam pèse dès le premier instant sur chacun de nous, on s'enlève presque toute possibilité d'expliquer l'immaculée conception de Marie.
Les Salmanticenses tentent parfois une autre explication : ils considèrent le péché habituel comme le péché actuel durant moralement dans la sentence de condamnation portée par Dieu jusqu'à ce qu'il soit rétracté, et font dériver de ce péché la privation de la grâce. On pourrait ajoutent-ils, n'appeler que morale cette cause privative de la grâce, pourvu que Ton reconnaisse que le péché actuel seul est l'unique cause effective de la perte de la grâce (1). Cependant quoique la perte de la grâce soit
(1) Disp. 14. n. 99 : Cum ergo influxus Toluntatis Adami in suum primum peccatum fuerit in toto rigore physicus, praedictumque peccatum ut non retractatum fuerit obex, ex quo in tota posteritate per resultantiam ex natura rei inducta est privatio originalis justiciae, non est cur non omnis haec sequela et causalitas physica dicenda sit... Nec propterea circa voces nimium contendemus : dummodo concedatur, quod efficaciter probatum est, videlicet Adamum per taie peccatum propter incompossibilitatem ex natura rei, executive gratiam expellere a quolibet suorum posterorum esseque praedictum peccatum in hac expulsione ut habente rationem culpae rationem sufficientem et adaequatam, ita ut ad nuUam aliam causam principalem praedictae culpae efiectivam pro ejus intro. ductione opus sit recurrere, siye talem infiuxum physicum sive moralem appellas.
nécessairement produite par le péché mortel, on peut dire quil n'y a entre la cause et Teffet qu'un lien moral; et les Satmanticenses eux-mêmes l'accordent, puisqu'ils considèrent la perte de la grâce comme une peine du péché. D'ailleurs la dette du péché implique des moments, tels que la haine de Dieu et le droit qu'il a de réclamer une satisfaction équivalente, qui ne peuvent être produits que moralement par la créature. Les Salmanticenses eux-mêmes font remonter à la dette, comme à sa cause, la privation de la grâce, quand celle-ci est un péché. De justif. Disp. 2. n"". 194. : Sed est (se. terminus odii Dei) carentîa gratiae fundata in culpa, et propter peccatum inflicta.
Sur la question des peines négatives du péché originel \bs Salmanticenses étaient d'accord avec les théologiens des autres écoles.Quelques thomistes seulement, comme Zumel (f 1607) et Alvarez, admirent que le status naturae lapsae était, abstraction faite de la dette, inférieur au status ntz/wr«epwmeetmoins parfait quece dernier, parce que l'homme avait été positivement puni à cause du péché originel dans ses biens naturels.
4. Ripalda n'a pas composé un traité spécial sur le péché originel ; mais dans sa réfutation du Baïanisme et dans sa doctrine de la grâce, il a touché plusieurs points qui jettent quelque lumière sur les éléments constitutifs du péché originel. Nous avons déjà mentionné plus haut (p. 180) sa conception profonde et son explication précise de la dette du péché. U offensa passiva du côté de Dieu forme l'élément constitutif principal de la dette du péché, elle donne au péché le caractère de Tinfîni, établit le droit de Dieu de haïr et de détester le péché, et de réclamer une satisfaction d'une valeur inflnie : tout autant d'effets que la créature ne peut produire physiquement mais seulement moralement. Au sujet du rapport qui existe entre la dette et la perte de la grâce sanctifiante, il s'exprime de la manière la plus exacte dans sa doctrine de la justification : il nie toute connexion physique, en ce sens qu'un nouvel acte de Di^u est néces-
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saire pour retirer la grâce sanctifiante. Mais il ne veut pas admettre non plus une connexion morale dans le sens des scotistes, qui prétendaient que Dieu pouvait laisser subsister la grâce sanctifiante dans une âme souillée du péché mortel. Il admet donc entre les deux une connexion nécessaire, qui tient le milieu entre l'union piiysique et l'union morale. En tout cas, l'homme ne produit pas physiquement, mais seulement moralement, la perte de la grâce sanctifiante puisque cette perte de la grâce s'attache à la dette, qui est la forme du péché, comme un effet nécessaire et partant comme un nouvel élément constitutif du péché (1). Il admet encore moins que le péché actuel d'Adam ait produit physiquement le péché originel, c'est-à-dire le péché affectant dès leur naissance tous les enfants d'Adam ; il ne l'a produit que moralement.
Sur la question des châtiments du péché originel, Ripalda garde un juste milieu entre deux opinions bien distinctes : celle de Suarez, qui n'admettait pour le péché originel que des peines négatives et celle de Zumel et d'Alvarez, d'après laquelle il y aurait aussi des peines temporelles positives infligées aux enfants d'Adam. Il pense que les hommes n'ont pas été positivement punis dans les biens essentiels à leur nature, mais dans ceux qui ne leur appartenaient pas essentiellement (2), tels que la claire connaissance du bien et la grande facilité de Taccomplir. Au reste, Dieu est parfaitement libre de distribuer d'une manière inégale les biens appelés naturels ; s'il les a donnés au status naturae pur ae ^ il peut les dispenser plus parcimonieusement au status naturae lapsae.
5. Les scotistes restèrent fidèles à leur maître dans l'explication de ce dogme (3) ; ils firent même ressortir dans leur définition du péché originel que la dette, s'attachant au péché et donnant un caractère habituel au péché originel
(1) De ente supern. Digp. 85. n. 9. -- (2) Disp. 114. n. 26. (3) Eist. des Dogmes. III, § 93.
en forme le premier moment, auquel s'ajoute comme un effet moral la perte de la grâce sanctifiante. La dette héréditaire pèse sur tous les descendants d'Adam dès le premier instant de leur conception et en fait des enfants de la colère divine. Il ne faut pas chercher la cause de cette dette dans la privation de la grâce qui affecte tout homme né de la génération charnelle ; c'est en vertu du contrat, si souvent mentionné, par lequel Dieu établit Adam le père et le chef moral de tout le genre humain, que la dette d'Adam devient une dette de la nature humaine et se transmet en même temps que la nature à chacun des descendants d'Adam (1). Ce contrat n'est pas simplement une conditio sine qiia non, mais une conditio qua^ c'est-à-dire un motif pour lequel la dette personnelle d'Adam est devenue une dette de la nature humaine. La cause instrumentale qui fait passer la dette de la nature humaine à cliacun en particulier, c'est la génération charnelle de la semence d'Adam ; mais c'est une cause qui agit moralement et non physiquement.
De telles explications étaient plus en harmonie avec la doctrine de l'immaculée conception de Marie, qui était de jour en jour plus universellement admise. Aussi cette doctrine du péché originel fut-elle non seulement défendue par les scotistes, mais encore adoptée par la plupart des théologiens de la Compagnie de Jésus.
6. Bellarmin résume d'une manière remarquable les opinions diverses que nous avons déj à mentionnées, lorsque
(1) Cf. De Rada^ Controy. P. I. contr. 16 : Sane si peccatum Adae in nos transfusum est/ sicut se res habet et fides docet, fatendum est absque dubio illam privationem conformitatis ad legem, quae per modum termini ex actuali peccato Adae resultavit, in ipsoque mansit, acta peccati praeterito, in nos transfundi esseque in nobis peccatum originale ; quia nihil aliud in Adamo habuit rationem peccati, nisi actualis illa priratio conformitatis ad legem violatam... Sicut carentia justitiae originalis in Adam non fuit peccatum, sed ex peccato consecuta est, ita nec in nobis illa secundum se, nisi prout inbibitam habet privationem conformitatis ad legem violatam, rationem culpae habebit.
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parlant de la définition du péché originel donnée par saint Anselme,ilajoute(l):«Quelques-unsdisentque ladette pèse sur tous les descendants d'Adam dès leur conception, parce qu'ils ont tous péché en Adam et que pour cette raison Dieu leur refuse la grâce. D'autres voient dans le défaut de grâce sanctifiante, qui est inhérent à chacun de nous dès la naissance, le motif qui fait de nous un objet de la colère divine et nous rend coupables, parce que Dieu aurait voulu qu'Adam conservât la grâce pour lui et pour tous ses descendants. D'autres enfin disent : le péché originel est le défaut de grâce sanctifiante, en tant qu'il est causé par la faute d'Adam dans tous ses descendants ». Cette dernière définition est identique à la première et à celle de Duns Scot ; c'est aussi celle qu'adopte Bellarmin.
7. Pour confirmer tout ce qui précède nous n'avons besoin que de nommer quelques-uns des plus célèbres théologiens qui vinrent dans la suite.
Le cardinal de Lugo, le plus judicieux des théologiens de la période qui suivit le concile de Trente, fait ressortir l'importance du contrat de Dieu avec Adam, contrat en vertu duquel Adam représentait tous ses descendants et, tout en restant le chef physique de tous les hommes, devenait en même temps leurchef moral. Il ressort de là que le péché d'Adam était aux yeux de Dieu comme le péché de la race et de tous ses descendants et qu'il entraînait au moins une dette pour tous. C'est de là que vient pour tous les descendants d'Adam, ainsi que s'exprimaient certains théologiens, le debitum proximum, c'est-à-dire le péché habituel et la dette contractée au moment même où nous arrivons à l'existence (2). A l'occasion des contro-
(1) De amiss* gr. et statu pecc. 1. 5. c. 17.
(2) Luoo, De inc. Disp. 7. n. 26 : Itaque aicut in peccato personali Petri datur culpa actualis et habitualis, illa transit, haec permanet cum carentia gratiae : ita in primo peccato possumus haec duo considerare, peccatum se. actuale, quod omnes admisimus in Adam, in quo moraliter continebantur omnea nostrae voluntates concurrentes ad illum actum :
verses sur l'immaculée conception de Marie, quelques théologiens affirmèrent que la sainte Vierge, à cause de sa descendance d'Adam, avait été comprise dans le contrat de Dieu avec Adam et qu'elle avait été soumise au debitum proximum^ c'est-à-dire au péché originel. Lugo n'est pas de cet avis et il soutient que Dieu a exclu la sainte Vierge de ce contrat et l'a préservée de ce debitum proximum. Dieu pouvait bien le déterminer ainsi d'avance en toute liberté, puisque son contrat avec Adam avait été entièrement libre (1).
D'après l'opinion de Lugo, le péché originel dérive donc de la faute d'Adam non pas physiquement, mais moralement (2), parce que le premier moment du péché originel, c'est la dette qu'Adam a contractée par son péché au nom de tous ses descendants.
Viva fut un théologien remarquable de la Compagnie de Jésus ; il vécut à la fin du XVIP siècle et au commencement du XVIIP (f 1710). Sa définition du péché originel ressemble à celle des scotistes : d'après lui, en effet, le péché originel est le péché d'Adam qui persiste moralement dans tous ses descendantsen ce sens que le reatiis de la haine de Dieu et des peines éternelles pèse sur chaque nouveau-né et résulte du refus de pardon de la part de Dieu et du défaut de satisfaction de la part de l'homme (3). Quant au con-
et rursus peccatum habituale, quod in singulis manet, quando incipiunt existera.
(1) Ib. n. 37: Habuit ergo Maria ex Ckristi meritis utrumque, se. eligi ipsam in matrem, et eo ipsoexclusam fuisse a communi pacto posterorum. Ib. n. 38 : Ergo si postea Christi meritis eligitur in ejus matrem, redimitur ex iisdem meritis a debito proximo contrahendi maculam, seu quod idem est, ab inclusione in priori pacto generali ubi jam inevitabiliter tenebatur, nisi per electionem in matrem Christi excluderetur.
(2) Ib. n. 4t : Ratio autem a priori est, quod nos non peccavimus physice, sed moraliter in Adamo, id est, positum fuit sufficiens fundamentum, ut illud peccatum censeatur moraliter nostrum, quasi a me ipso personaliter factum fuisset.
(3) L. 8. Disp. 1. qu. 2. a. 1 : Peccatum originale consistit in peccato praeterito Adae a posteris interprétative commisso et persévérante moraliter ininfantibus per reatum odii divini et poenae aeternae damni, cons- ^i tu tum per negationem condonationis et satisfactionis.