CHAPITRE III
Disputes au sujet de la grâce actuelle suffisante et efficace, de la predestination et de la repro- BATION.
Doctrine de Molina sur la grâce suffisante et efficace, de la prédestination et de la réprobation.
Les erreurs des réformateurs et de Baïus découlaient d'une certaine négation de la volonté libre de la créature; aussi les théologiens catholiques eurent-ils à traiter à plusieurs reprises et à expliquer sous tous ses divers aspects la doctrine concernant la grâce et tous les dogmes qui s'y rapportent. Mais de nouveaux dissentiments s'élevèrent entre les théologiens catholiques, particulièrement au sujet des rapports qui existent entre la coopération libre de l'homme et la grâce actuelle efficace : delà les controverses entre les molinistes et les néo-thomistes sur la grâce efficace et suffisante.
Si nous faisons abstraction des erreurs d'Abélard, les Scolastiques ne soulevèrent jamais de discussion sur le libre arbitre. Saint Thomas en avait exposé très clairement l'essence, et tous les théologiens qui le suivirent l'avaient défini vis consentiendi aut dissentiendi. Mais, dans leur lutte contre les erreurs prédestinatiennes de l'époque, les théologiens ne furent plus d'accord entre eux. Les théologiens de la Compagnie de Jésus, alors récemment fondée,
prirent surtout à tâche de défendre contre les attaques des réformateurs la doctrine concernant les forces naturelles et la volonté libre de l'état de chute. Par le développement rapide extraordinaire de leur ordre et par leur influence sur la théologie, ils excitèrent la rivalité des dominicains espagnols, qui jusqu'alors avaient occupé presque exclusivement les chaires de théologie de Salamanque, de Valladolid, etc. Cette rivalité éclata lorsque les jésuites pour défendre le libre arbitre introduisirent dans la théologie quelques expressions nouvelles et s'attachèrent à défendre dans la doctrine de la grâce quelques opinions simplement probables. Ils soulevèrent par là l'opposition des dominicains, qui se manifesta avec éclat en 1581, à l'occasion de la promotion d'un jésuite à l'Université de Salamanque. Banez, qui était professeur à cette même Université, combattit avec une animosité passionnée les thèses soutenues par le jésuite Prudentius de Monte-Mayor. Quelques années après, Bariez commença la publication de son commentaire sur la Somme de saint Thomas ; il y développait sa doctrine de la prédétermination physique, de la grâce efficace, sans négliger maintes opinions « nouvelles » d'autres théologiens. En même temps, il dénonçait au tribunal de l'inquisition de Valladoiid l'introduction de doctrines erronées relatives à la grâce efficace.
C'est alors que Molina publia aussi son ouvrage De concordia liberi arbitrii cum praedestinatione etc. (1588), après en avoir obtenu en Portugal et en Castille la permission du tribunal de l'Inquisition. Dans le but de combattre les erreurs de l'époque, il se proposait de donner toute sa valeur en théologie à la liberté de la volonté de l'homme et de démontrer que la libre détermination de la volonté est une condition préalable indispensable pour l'efficacité de la grâce in actii secundo. Aussi commence-t-il dans sa première et sa seconde dispute par prouver que l'essence du libre-arbitre consiste dans la faculté d'élection.