‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 44 sur 108 · DOCTRINE DE BA>EZ · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE BA>EZ

tant qu'être absolu, non seulement a créé et conserve toutes les choses finies, mais encore produit tout ce qui d'une manière quelconque participe à l'être (1). Mais il ne dit pas que Dieu agisse sur les phénomènes du monde matériel de la même façon qu'il agit sur les activités des créatures raisonnables dans le monde moral ; il fait, au contraire, ressortir que Dieu agit dans tous les êtres selon l'essence propre et particulière de chacun (2), et que par conséquent il ne porte aucune atteinte à l'exercice des activités libres de la volonté des créatures (3).

Saint Thomas dit bien, mais seulement en un ou deux endroits, que les choses humaines sont soumises à la détermination (ou prédétermination) divine (4) ; mais il reconnaît toujours aux causes libres créées le pouvoir de déterminer l'influence de la grâce (5). Il affirme bien, il est vrai^ que Dieu, en tant que cause suprême, détermine la volonté humaine à vouloir et opère notre vouloir (6) ; mais Dieu n'impose aucune contrainte à notre volonté libre ; celle-ci doit coopérer librement à la grâce ; elle peut encore lui

(1) C. Gent. 111, 67 : Omnis igitur operatio débet attribui Deo sicut primo et principali agenti.

(1) De malo qu. 3. a. 2 : Sic ergo dicendum quod cum Deus sit primum principium motionis omnium, quaedam sic moventur ab ipso, quodetiam ipsa se movent, sicut quae habent liberum arbitrium.

(3) S. th. 1. qu. 83. a, i. ad 3 : Deus igitur est prima causa movens et naturales causas et voluntarias. Et sicut naturalibus causis movendo eas non aufert, quin actus earum sint naturales, ita movendo causas voluntarias non aufert, quin actiones earum sint voluntariae, sed potius hoc in eis facit ; operatur enim in unoquoque secundum ejus proprietatem.

(4) S. th. 1. qu. 19. a. 3, ad 5 : Dicendum quod causa quae est ex se contingens, oportet ut determinetur ab aliquo exteriori ad efîectum ; sed voluntas divina, quae in se necessitatem habet, déterminât se ipsam ad volitum, ad quod habet habitudinem non necessariam. 76. a. 4. C. Gent. m, 90 : Omnia enim quae Deus agit, ex ordine providentiae suae agit. Quum igitur ipse sit causa electionis et voluntatis nostrae, electiones et voluntates nostrae divinae providentiae subduntur.

(5) C. Qent. III, 66, 5. S. th. I. 2. qu. 9. a. 6. Voir plusieurs passages chez ScHNEBMANN, Conçreg . de aux. p. 66 sqq.

(6) C. Gent. III, 89 : Facit igitur nos velle hoc vel illud.

résister et commettre le péché (1). Il affirme en outre que Dieu par la grâce efficace impose à l'homme une certaine nécessité, mais ce n'est que la nécessité du résultat infaillible {nécessitas infallibilitatis)^ ce n'est pas la nécessité de coaction antécédente [coactionis] (2). Et en effet le résultat de la grâce efficace est infailliblement certain ; seulement cette infaillibilitédécoule delà connaissance de DieufsceV?^/?^ média) et non pas exclusivement de sa toute-puissance.

Lorsque saint Thomas décrit ex professa l'essence de la volonté libre des créatures raisonnables,, il dit clairement que c'est par la volonté que les créatures sont la cause de leurs actes et que par elle aussi elles manifestent leur empire (dominium) sur ces mêmes actes (3). Les créatures finies qui ne reçoivent le mouvement que des autres ne sont libres ni dans leur mouvement ni dans leurs actes ; il n^y a de vraiment libres que celles qui se déterminent elles-mêmes à agir d'après un jugement et qui peuvent réfléchir sur ce jugement (4) : ainsi agissent les créatures raisonnables (5), et c'est précisément là que se trouve la cause de leur mérite (6). En résumé, les thomistes ont forcé le sens de quelques expressions de leur maître ;

(1) s. th. i. qu. 62. a. 3: Inclinatio gratiae non inducit necessitatem, sed habens gratiam potest ea non uti et peccare.

(2) S. th. i. 2. qu. 112. a. 3 : Alio modo potest (praeparatio) considerari secundum quod est a Deo movente et tune habet necessitatem ad id ad quod ordinatur a Deo, non quidem coactionis sed infallibilitatis, quia intentio Dei deficere non potest.

(3) C. Gent. II, 48 : Libertatem autem necesse est eas habere, si habent dominium sui actus... Liberum est quod sui causa est ; quod ergo non est sibi causa agendi non est liberum in agendo. Qusecumque autem non moventur neque agunt nisi ab aliis mota, non suntsibi ipsis causa agendi.

(5) S. th. 1.2. qu. 113. a. 2 : Creatura rationalis se ipsam movet ad agendum per liberum arbitrium, unde sua actio habet rationem meriti ; quod non est in aliis creaturis.

(6) Quaestt. disp. 8. de malo : Opinio qua quidam dicunt voluntatem hominis ex necessitate moveri ad eligendum, nec tamen cogi, est haeretica ; tollit enim rationem meriti et demeriti, subvertit omnia principia Philosophiae moralie.

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ils en ont, au contraire, négligé beaucoup d'autres et ne sont pas entrés dans l'économie générale de son système ; enfin ils ont dénaturé l'essence de la volonté libre, en faisant dériver relTicacité de la grâce uniquement de la toute-puissance de Dieu.

3. Cette conception exclusive des thomistes pouvait aboutir facilement à la négation de la grâce suffisante pour tous et ouvrir ainsi la voie aux erreurs prédestinatiennes dont Baïus et Jansénius furent les nouveaux apôtres. Ces erreurs sapaient Tordre moral tout entier et détruisaient, au moins partiellement, la responsabilité de Thomme dans la faute, qui n'était plus son fait exclusif, puisque le défaut de grâce suffisante était aussi en partie cause de la faute. Nous trouvons chez quelques thomistes l'expression même de ces erreurs. Bafiez, en effet, se prononçait ouvertement contre l'admission de la grâce suffisante pour tous (1), et il déclarait que Dieu connaît déjà infailliblement et uniquement, par son décret de pure permission, tous les péchés futurs de la créature (2). C'est ainsi que se trompèrent aussi d'autres thomistes sur la question de la grâce suffisante pour tous les hommes ; de ce nombre furent Pierre de Ledesma (f 1616) dans son traité De divinae gratiae auxiliis, Godoy (f 1677), également professeur à Salamanque et l'un des plus éminents thomistes, dans le 8^ traité De praedestinationeBisp. 73, et Gonet(f 1681) dans la Disp. 5 de reprobatione. Toutefois la plupart de ces théologiens n'en arrivèrent pas jusqu'à formuler les conclusions contenues cependant dans leur doctrine de la prédétermination physique de la grâce efficace ; ils soutinrent même

(1) In 1. qu. 23 (p. 276 éd. Douai 1614) : Octava conclusio, Deus non dat omnibus hominibus etiam venientibus ad usum rationis auxilium supernaturale gratiae praeparantis vel ad credendum vel ad poenitendum.

(2) Ib. pag. 272 : Si Deus ita se habet circa operationes actuales liberi arbitrii, ut illa sententia opinatur, sequitur, quod ex eo quod Deus permitiat aliquem hominem peccare, non sequitur infallibiliter, quod ille homo de facto peccet.

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expressément que la grâce suffisante comme gratia remote stifflciens pour la vie éternelle est donnée à tous, appuyant leur thèse, sur les expressions de la sainte Ecriture (I Tim. 2, 4), des Pères, tels que saint Augustin, Prosper (De voc. geîitium II, 4) et de saint Thomas (1. qu. 89. a. 6). Parmi ces thomistes on peut mentionner Médina (f 1580), Arauxo (f 1664), Alvarez (f 1635) et tout particulièrement les Salmanticenses (1).

4. L'école thomiste forma une doctrine de la prédestination et de la réprobation qui fut généralement reçue, car elle s'accommodait bien avec la doctrine que cette école avait donnée de la gratia efficax ex se sive ah intrinseco. Les thomistes niaient la scientia média et ils n'admettaient comme lumière éclairant la prévision de Dieu dans son décret que la scie7itia simplicis intelligentiae. La prédestination était donc d'après eux un acte de la volonté divine commandant et prédéterminant, auquel s'ajoutait ensuite (posterioritate rationis) un acte de la prévision divine (scientia visionis) (2). Mais il est difficile de faire concorder cette explication avec celle de saintThomas, au sujet de la connaissance, lorsqu'il dit (S. th. 1. 2. qu. 93. a. 4) que l'acte de connaissance joue le principal rôle. Bien plus la prédestination n'était pour les thomistes qu'une prédestination ante praevisa mérita, sive ante praevisam cooperationem hominis^ c'est-à-dire un décret libre de la miséricorde de Dieu choisissant d'abord et destinant à la fin surnaturelle un nombre déterminé de créatures raisonnables et les menant ensuite à cette fin au moyen de la grâce efficace par elle-même (3). Mais, si la grâce efficace par elle-même est une hypothèse sans fondement, celle qui se base sur les décrets divins par une action prédéterminante sur la volonté libre ne peut pas davantage être admise ; aussi injustifiée est encore .l'explication des fu-

(\) Be gr. actuali, Disp. 6. n. 61 sqq.

(2) Banez, In 1. qu. 23. a. 2.

(3) Salmant. De praed. Disp. 9. 79.

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turs libres par des décrets émanant de la volonté toutepuissante de Dieu, qui en serait la cause première et exclusive.

La contradiction fut encore plus flagrante entre la doctrine de l'école et celle de Bafiez sur la question de la réprobation. Ce théologien distingue, comme Molina, dans le décret de réprobation trois actes ou effets : la permission de la faute, l'abandon du pécheur dans son péché jusqu'à la fin de la vie et l'exclusion du ciel, fin surnaturelle. Mais à la différence de Molina, il ne cherche pas à trouver dans les réprouvés un motif au troisième acte et, d'autre part, il ne considère pas ces actes en Dieu comme simplement négatifs, mais bien comme positifs (1), de refuser ses grâces efficaces et la béatitude surnaturelle et de manifester ainsi sa justice. Seule la réprobation positive, qui consiste dans la condamnation aux peines positives éternelles, suppose la prévision du péché et de la dette comme causa demeritoriay et seule elle est une réprobation/jroyo^^r praevisa démérita ut absolute futiira{2). Mais la simple exclusion du ciel, considérée comme le non-mérite de la béatitude céleste, ne dépend pas de cette prévision (3). C'est par là que les thomistes se séparent non seulement des molinistes, mais encore de la théologie catholique reçue dans l'école ; car ils ne tiennent pas compte de ce fait que tous les hommes en Adam ont été prédestinés à la fin surnaturelle et que Dieu a voulu d'avance les rendre tous heureux. Dieu ne peut donc exclure les hommes du

(1) Qu. 23. a 3. p. 270 : Actus divinae voluntatis circa permissionem peccati reproborum et circa subtractionem auxilii efâcacis, quo posito non peccarent, vel si peccarent, poenitentiam agerent, affirmative explicari débet et non solum négative. Itque Deus habuit hune actum ab aeterno ; volo permittere haec peccata, volo quibusdam non dare auxilia quae si reciperent, non peccarent. Probatur haec conclusio primo, quia permissio peccati bona est et ad bonum finem ordinatur, ergo divina voluntas vult permittere peccatum... p. 271 : Permissio de qua fit sermo, nihil est aliud, quam privatio efjicacis auxilii.

(2) Ainsi Alvarez, élète de Banez, De auxiliis, Disp. 110. n. 15. — Salmànt. Disp. 8. n. 18 sqq. — (3) Ib. n. 27.

bonheur céleste qu'à cause des fautes prévues [post praevisa démérita conditionate futur a). C'est là une conséquence nécessaire des principes énoncés plus haut, que les thomistes, il est vrai, refusent d'admettre. A la place de la volonté antécédente, les thomistes admettent en Dieu le décret antécédent et efficace de manifester sa bonté aux prédestinés dans une mesure telle, qu'elle implique cet autre décret, à savoir que Dieu refuse aux non-prédestinés les grâces efficaces et manifeste ainsi en eux sa justice.

Les théologiens thomistes qui vinrent plus tard trouvèrent ces conséquences trop dures ; elles paraissaient d'ailleurs en contradiction avec la doctrine de la volonté antécédente de Dieu devant nous rendre tous heureux ; doctrine indirectement enseignée par l'Eglise par la condamnation de la cinquième thèse de Jansénius. Ils abandonnèrent donc, com.me par exemple Billuart (1), l'opinion d'après laquelle la réprobation, qui consiste dans l'exclusion du ciel, serait indépendante de la prévision du péché.

La congrégation romaine De auxiliis (1597-1607) ; résultat de son œuvre par rapport à la doctrine de la grâce.

Les théologiens qui furent le plus attaqués dans les luttes soutenues en Espagne au sujet de la grâce furent les jésuites. Le zèle qu'il déployèrent dans la guerre, pleinement justifiée et même nécessaire, qu'ils firent au Baïanisme, alors répandu en Belgique, eut comme récompense les calomnies et les injures les plus violentes contre leur doctrine. L'Espagne fut le champ de bataille où jésuites et dominicains se disputèrent chaudement la victoire; c'est en Espagne, en effet, que ces deux ordres avaient reçu leur plus grand développement. Leur lutte dépassa cependant les frontières de ce pays et Rome devait en en-

0) De motivo reprob. Dissert. 9. a. 9.

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