‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 50 sur 108 · ŒUVRES MÉRITOIRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES MÉRITOIRES

tion des commandements divins. On ne peut donc pas reprocher à cette opinion de diminuer ou d'affaiblir les impulsions vers les autres pratiques de vertu. Quant aux actes de pénitence qui précèdent la justification, il est certain qu'ils ne sont pas méritoires du ciel de condignOy mais seulement de congriio^ c'est-à-dire en un sens improprement dit, et donnent occasion à la bonté de Dieu de nous accorder la grâce sanctifiante. Cette doctrine cependant n'est pas faite pour affaiblir l'impulsion aux actes de pénitence, car la pénitence est certainement nécessaire, necessitate mcdii, au pécheur pour obtenir la vie éternelle.

La première opinion, au contraire, repose sur de nombreuses preuves. Elle s'appuie d'abord sur la sainte Ecriture (I Cor. 13, 1 sq.). D'après saint Mathieu (c. 25), Notre- Seigneur nous jugera surtout d'après nos œuvres de miséricorde et mesurera à ces œuvres le degré de la récompense ou de châtiment. Suarez pense, il est vrai, que Notre-Seigneur, dans ce passage, parle des œuvres d'une vertu morale, la miséricorde; mais il est bien certain que Notre-Seigneur ne parle ni d'une vertu acquise, ni d'une vertu morale surnaturelle ; il ne parle que de l'amour théologal du prochain ou de la charité, car il dit luimôme : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même ». Nous lisons de môme dans saint Jean (15, 12) : « Ceci est mon précepte : aimezvous les uns les autres, comme je vous ai aimés ».

Les preuves de raison qu'avait données saint Thomas (1) se retrouvent aussi chez les théologiens d'après le concile de Trente, comme Bellarmin (2). Si la grâce sanctifiante et, avec elle, la charité infuse doivent être augmentées par une œuvre méritoire, il faut nécessairement que la charité se manifeste en quelque façon dans cette œuvre méritoire. Cet argument avait d'autant plus d'importance

(1)5. th, I. 2. qu. 114. a. 4. —2. 2. qu. 124. a. 2. — De ueri<. qu. 26. a. 6. (2) Controv. De justif. V, c 15.

pour les scotistes(l), qu'ils identifiaient la grâce sanctifiante et la charité infuse ; aussi étaient-ils presque unanimes à admettre la nécessité de la charité virtuelle dans le meritum de condigno.

On peut tirer un autre argument de l'essence même du mérite en général, tel que l'expliquaient et le définissaient même des théologiens, comme Suarez et Ripalda, qui étaient pour l'autre opinion. Pour le mérite en général, il faut non seulement considérer la bonté de l'acte qui nous vaut la louange ou la reconnaissance, mais encore Tavantage ou l'honneur qu'en retire le supérieur, à l'égard duquel nous voulons acquérir un droit à la récompense. Or une action morale de l'homme ne peut jamais procurer un avantage à Dieu; elle ne peut tourner qu'à sa glorification et cela précisément par la coopération virtuelle de la charité. C'est le propre de cette vertu de rapporter nos actes à cette fin suprême.

Saint Thomas présente cet argument sous cette forme. Une œuvre méritoire doit établir des droits à l'obtention de la fin surnaturelle ou à l'augmentation de la gloire céleste, et il faut qu'elle soit pour cela dirigée vers cette fin suprême surnaturelle. Or, c'est précisément là l'effet de la charité et de sa coopération, à une action bonne sans aucun retour sur la personne même, si ce n'est par la charité. Dans les autres actes de vertu, Dieu n'est pas exclusivement la fin suprême surnaturelle ; ces actes sont un peu affaiblis par un sentiment réflexe qui les accompagne et qui nous incline aux biens finis; ces actes peuvent cependant être animés et pénétrés par la charité, et c'est alors qu'ils participent à la valeur de la charité.

Les Salmanticenses s'appuyaient surtout sur cet argument pour affirmer que les deux premières vertus théologales n'établissent pas encore la subordination complète de l'homme à Dieu, fin suprême et bien suprême en soi. Mais

(1) DuPASQuiER, De merito disp. 7, concl. 4. 5.

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ils donnent trop d'extension à l'influence virtuelle de l'acte de charité, en disant que l'acte de charité accompli après la justification exerce son influence virtuelle sur toutes les bonnes œuvres subséquentes et sur tous les actes des vertus acquises, tant qu'il n'est pas rétracté par un péché mortel (1). Sans doute un acte de charité peut rester longtemps effectif, comme par exemple lorsqu'une personne mue par un tel acte a fait vœu de faire un pèlerinage à Rome et qu'elle l'entreprend effectivement. Dans ce cas l'efficacité de cet acte dure jusqu'au terme du pèlerinage. Même ici on n'est guère autorisé à croire que l'intention dictée par la charité persiste sans être souvent renouvelée. Cette circonstance que l'acte de charité n'a pas encore été rétracté par un péché mortel ne démontre pas évidemment qu'il existe une influence efficace, persistante de cet acte sur toutes les bonnes œuvres qui sont faites en état de grâce sanctifiante. Une semblable conclusion ne peut venir que de la confusion entre le virtuel et l'habituel. Et, de fait, les Sahnanticenses admettent bien l'opinion de Vasquez, à savoir que Vhabitus infus de la charité suffit à rendre méritoire toute œuvre bonne du justifié. Il est vrai qu'ils supposent,dans une telle bonne œuvre, non pas une grâce de l'ordre naturel, mais une grâce surnaturelle (2). Cependant l'élévation de l'acte d'une vertu naturelle à une sphère supérieure surnaturelle doit être opérée dans le mérite non pas seulement par celui qui donne la récompense, mais aussi par le méritant. Pour obtenir d'ailleurs^, à Tégard de Dieu, un droit véritable à la fin surnaturelle, il faut et que l'action ait avec Dieu une relation voulue et réalisée par le méritant et que cette action serve à la gloire de Dieu et lui soit en quelque sorte offerte en sacrifice. Or, cela ne peut être réalisé que par la charité virtuelle et non pas par une autre intention surnaturellement bonne ; c'est du moins l'opinion qui me paraît, pour le moment, avoir en soi le plus de fondement.

(1) De merito. Disp. 4, 76.

(2) Ib. n. 1.'.3.

A l'avis de Ripalda se rangent les théologiens de Wurzbourg (1), ainsi que Philippe de la Sainte-Trinité, de Técole thomiste. Mais Gonet, le plus remarquable des thomistes du XVIP siècle, combat l'opinion de Vasquez et de Suarez, et embrasse Topinion de saint Thomas, en reproduisant ses arguments en faveur de la nécessité de la charité virtuelle. Il attribue aussi à l'acte de charité du justifié une efficacité virtuelle sur les bonnes œuvres conséquentes, tant que la grâc8 sanctifiante n'a pas été perdue à nouveau par un péché mortel ; car, par cet acte, dit-il, la grâce sanctifiante a été produite au moins simultanément (2).

(1) De char. c. 2. a. 3.

(2) Clypeustheol. Thomist. De raerito justi g 3. n. 154 : In homine autem justo persévérât habitualis et moralis conversio ad Deum, tanquam efifectu» primae dilectionis, qua se in Deum actualiter ordinavit, quamdiu per peccatum mortale non retractatur ; et sic ex vi talis dilectionis omnes actus boni , respicientes fines bonos proximos, in Deum virtualiter referuntur.

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