‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 51 sur 108 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Histoire du Jansénisme et doctrine de la liberté DE LA Volonté humaine.

§ 38 Le Jansénisme.

Le Baïanisme reparut dans le Jansénisme, mais celui-ci revêtit un caractère beaucoup plus dangereux et plus tenace. Comme un ver rongeur il chercha à se maintenir jusqu'au cœur d'une partie de TEglise au moins ; et nous le retrouvons, jusque dans nos jours, constituant encore une petite communauté schismatique. Ce qu'il y eut de commun entre le Jansénisme et le Baïanisme, c'est que leurs chefs, Jansénius aussi bien que Baïus, restèrent attachés à l'Eglise et moururent dans son sein. La doctrine de la grâce et de la justification fut, au XVP siècle, comme l'avait été au IV' siècle le ôaooucioç, l'objet principal des discussions théologiques non seulement en Allemagne, mais en Espagne, en Italie, en France et dans les Pays-Bas. Les opinions les plus diverses se firent jour. Les réformateurs accusaient la Scolastique d'avoir corrompu la doctrine primitive de l'Eglise sur la grâce et d'avoir mis à sa place des dogmes purement humains, et ils faisaient appel au monde catholique tout entier, pour l'explication et la défense de la foi véritable.

Les époques agitées par un plus grand mouvement des esprits sont aussi les plus fécondes en erreurs et en folies. On le constate au XVI' siècle, dans le domaine religieux et ecclésiastique. Le Jansénisme appartient sans

;iS4 HISTOIRE DES DOGMES

doute au XVIP siècle, mais il n'est en réalité qu'une seconde édition du Baïanisme et il a bien ses racines dans le XVP siècle.

Cornélius Jansénius naquit à Accoy en Hollande; il fit ses études à Utrecht et reçut sa formation théologique à Louvain, sous la direction du Baïaniste Jacob Jansonius. C'est là qu'il fit la connaissance de Jean Duvergier, plus tard abbé de Saint-Cyran, près Poitiers. Il profita de cette situation pour étudier, d'une manière plus approfondie, la doctrine de saint Augustin ; il continua encore Tétude de cette doctrine après son retour à Louvain, oii il fut promu docteur en théologie en 1619 (1) et nommé professeur de théologie en 1630. Il devint évêque d'Ypres en 1635 et mourut en 1638, au moment même oii il venait de terminer le manuscrit de son ouvrage VAugustimis, auquel il avait travaillé 22 ans. Dans la préface (c. 29), il déclare qu'il est décidé à suivre, en tous points,la doctrine de l'Eglise romaine et du successeur de saint Pierre ; mais dans le 30® chapitre il dit aussi que la parfaite intelligence de la doctrine de saint Augustin sur la grâce (il ne dit pas la vraie foi) était restée jusqu'alors cachée non seulement à la scolastique^ mais à l'Eglise elle-même. Il avait eu d'abord l'intention de donner pour titre à son ouvrage « Apologie de Baïus ». Mais il aurait ainsi d'avance rendu impossible l'écoulement de son livre. Il pouvait, au reste, bien prévoir qu'il trouverait de l'opposition du côté de l'Eglise et il le prévit, en effet; car, en 1635, il écrivit à son ami, l'abbé de Saint-Cyran, que son livre n'obtiendrait pas l'approbation de rEglise(2). Cependant quelque temps avant sa mort, lorsqu'il eut désigné l'éditeur de son ouvrage, il fit cette déclaration : « Si tamen Romana sedes aliquid mutari velit, sum obediens filius et illius ecclesiae, in qua semper vixi usque ad hune lectum mortis, obediens sum ». Pendant l'impression (3)

(1) Cf. JuNGMANN, Dissent, t. VII, 224.

(2) Cf. TuRNEL. De ^rr. qu. 3.

(3) Cf. JUNGMANN 1. c. p. 239.

môme de l'ouvrage, on en soumit au fur et à mesure les épreuves à la censure romaine, ce qui explique comment, à la fin de l'impression en l'année 1641, le pape Urbain VIII pût prononcer, dans la bulle In eminentiy la condamnation de l'ouvrage du double chef qu'il contenait de nombreuses erreurs renouvelées de Baïus, et que malgré la défense des papes l'auteur avait remis en discussion les questions relatives à la grâce efficace (1). Ce n'est qu'en 1648 que le pape suivant. Innocent X, réussit à obtenir que l'archiduc Léopold publiât en Belgique la bulle de condamnation.

En France la publication en fut faite un peu plus tôt ; au moins la faculté de théologie de Paris publia la bulle, le 15 janvier 1544, après l'avoir reçue du roi. D'ailleurs Isaac Habert, professeur à la Sorbonne, était déjà entré en lice contre VAugustùnis dans un discours et par son écrit Defensio fidei catholicae.

C'est à Paris que la lutte de l'Eglise contre le Jansénisme revêtit un caractère de particulière acuité, quand le syndic Cornet eut extrait de V Augustinus sept propositions et en eut demandé la censure à la faculté de théologie. La faculté et le parlement ne l'accordèrent point encore et le parlement refusa d'examiner les propositions. Mais les évoques de France réunis en assemblée^ au nombre de 85, saisirent cette occasion pour s'adresser au pape Innocent X et lui demander la condamnation des cinq premières thèses (2)

(1) Petau fut le premier de la série des théologiens qui, aussitôt après la publication de Y Augustiyius engagèrent la lutte contre le Jansénisme, En 1644 il publiait en eflfet les trois premiers volumes de ses Dogniata. Au traité des anges, de lœutre des six jours, de l'histoire de l'hérésie pélagienne et de l'hérésie semipélagienne, il ajoutait, dans le troisième Tolume, trois livres sur le libre arbitre; il y combattait Jansénius, sans le nommer cependant.

(2) 1. Aliqua Dei praecepta hominibus justis, volentibus et conantibus «ecundum praesentes quas habent vires, sunt impossibiha ; deest quoque lis gratia, qua possibilia fiant.

2. Interiori gratiae in statu naturae lapsae nunquam resistitur.

3. Ad merendum et demerendum m statu naturae lapsae non requi-

de Cornet, faisant abandon des deux dernières (1). Le 12 avril 1551, le nonce français remit au pape la lettre des évêques. Le pape soumit alors la lettre à une congrégation spécialement réunie à cet effet, bien que quinze prélats français, désapprouvant ainsi la démarche de leurs collègues, eussent demandé au pape de ne pas le faire.

Les cinq propositions n'avaient pas été prises au hasard dans VAugustinus; elles constituaient bien les principes fondamentaux de tout le système janséniste. C'étaient exactement encore les principes mêmes de Baïus, mais qui n'avaient pas encore été expressément condamnés, parce qu'ils n'avaient pas été expressément formulés sous la forme de thèses. Cornet avait réellement touché au cœur l'hérésie, ainsi que le démontrèrent bien les événements postérieurs.

La congrégation romaine dont nous avons parlé tint 36 séances dans l'espace de deux années et elle admit à une séance, le 19 mai 1653, quelques députés du parti janséniste, pour leur permettre d'expliquer oralement les mémoires justificatifs (2) qu'ils avaient présentés.

Le 31 mars 1653, la constitution « Ciim occasione » condamna les cinq propositions, qui étaient reconnues comme étant de Jansénius et déclarées hérétiques, dans le môme sens que celui-ci avait en vue. Le pape envoya cette bulle

ritur in homine libertas a neeessitate, sed sufficit libertas a coactione.

4. Semipelagiani admittebant praevenientis gratiae interioris necessitatem ad singulos actus etiam ad initium fidei : et in hoc erant haeretici, quod vellent eam gratiam talem esse, cui posset humana voluntas et obtemperare.

5. Serai pelagiaûum est dicere, Christum pro omnibus omnino hominibus mortuum esse aut sanguinem f udisse.

(1) 6. Sensit olim ecclesia, privatam sacramentalem poenitentiam pro peccatis occultis non sufficere.

7, Naturalis attritio sufficit ad sacramentum Poenitentiae.

(2) Parmi eux figurait la : Brevissima quinque propositionum in varias sensus distinction ordinairement appelée scriptum trium columnarum^ parce que là, étaient rangés, côte à côte en 3 colonnes, d'abord le sens calviniste des cinq propositions, ensuite celui que Jansénius avait en vue et soi-disant identique à la doctrine de saint Augustin et enfin les cinq propositions opposées, selon la doctrine moliniste.

au roi de France, à l'empereur et autres princes; il l'adressa égalenaent aux évoques de France en y joignant une lettre particulière d'éloges, les félicitant d'avoir eu recours au pape dans une affaire si importante. Ceux-ci se réunirent bientôt en assemblée et adressèrent leurs remerciements au Saint-Père, dans une lettre du 15 juillet. Ils faisaient allusion aux papes Damase et Innocent P"", professaient dans cette lettre leur foi à l'infaillibilité du pape et considéraient les décrets dogmatiques du pape comme la régula fidei à laquelle tous les fidèles étaient obligés de donner l'adhésion intime de leur foi, comme à une autorité divine (1).

Le Jansénisme n'était cependant pas encore enterré; ses partisans se tournèrent alors contre l'autorité de l'Eglise, imaginèrent la distinction de la question de droit et delà question de fait; ils entendaient soustraire à la décision infaillible de l'Eglise les questions défait: dans l'espèce, la question de savoir si les cinq propositions étaient de Jansénius et dans quel sens elles étaient enseignées. En même temps ils firent dans la pratique un usage illimité de la restrictio mentalis, toutes les fois qu'il s'agissait de souscrire à un décret pontifical ou de confirmer par serment une profession de foi.

Les évoques de France envoyèrent à Rome, le 28 mars 1654, un rapport relatant tous ces faits et le pape Innocent X répondit le 29 septembre de la môme année que les propositions avaient été extraites de VAugustinusei condamnées dans le sens même qu'avait eu en vue Jansénius. Son successeur Alexandre VII fit publier, le 16 octobre 1656, une

(1) Cf TuRVBL. /. c. : Perspectum enina habebat ([nnocentius I.), non â'.lum ex Christi Domini nostri pollicitatione Petro facta, sed etiam ex actis priorum Pontificam, et ex anathematismis adversus Apollinarium let Macedonium, nondum ab nlla Synodo Oecumenica damnatos a Damaso ipaulo ante iactis, Jadicia pro sancienda régula fidei a SS. Pontifîcil>us ilata.. dÎTinu aeque ac summa per universam ecclesiam auctoritate niti • Icui Cbristiani omnes ex offtcio ipsius quoque mentis obsequium praestare itoneantur.

autre constitution tout à fait dans le même sens. Quelques jansénistes écrivirent en faveur de la fameuse distinction : Biaise Pascal (f 1662), entre autres, fit preuve d'une remarquable habileté dans ses Provinciales (1656). Avec d'autres amis, il transportala dispute dans le domaine de la morale. Les jésuites^, qui étaient les plus violents adversaires du Jansénisme, offraient en effet quelques points d'attaques ; leur probabilisme, exagéré par quelques-uns, avait introduit le laxisme dans la morale. Avec les armes du ridicule et du persiflage, Pascal flagella donc ses adversaires et il leur enleva en France une grande partie de leur considération. Les jansénistes tombaient, au contraire, en morale dans l'extrême opposé, le rigorisme. Leur chef avait déjà préconisé cette doctrine dans son introduction au second livre de YAugustinus, Le docteur Antoine Arnauld, successeur et partisan de Duvergier (f 1643), la défendit aussi avec la plus grande énergie. Avant même Tapparition de YAugustinus, cette doctrine était entrée à Port-Royal, en 1620, avec le traité « Delà fréquente communion ». Duvergier avait pris soin d'y introduire aussi la pratique de ces principes rigoristes. Après sa mort, Arnauld devint le chef des jansénistes en France et les membres de sa famille en assurèrent la survivance dans l'abbaye de Port-Royal, près Paris, qui devint le foyer du Jansénisme. L'idée que se formaient les jansénistes de la grâce sanctifiante et de la vie surnaturelle, dans l'homme, vie qui devait consister dans un plaisir du bien, inspiré d'ailleurs par TEsprit-Saint, impliquait qu'on ne devait attribuer une valeur qu'aux actes de l'amour de Dieu et qu'on devait tenir tous les autres actes pour des fruits du plaisir sensible et pour des péchés. D'après cela il n'y avait que la contrition parfaite qui fût suffisante pour assurer la réception valide du sacrement de pénitence.

Si dangereux et si funestes à la vie morale, que fussent les principes rigoristes des jansénistes, si certain qu'on fût qu'ils auraient fait plus de mal, s'ils avaient pris une

LE JANSENISME

plus grande extension, les mœurs n'en avaient pas moins à souffrir du laxisme de plusieurs théologiens de l'Eglise. Les papes Alexandre VII (1665) et Innocent XI (1679) condamnèrent donc plusieurs opinions laxistes de divers théologiens.

En attendant, les évoques de France avaient décidé, dans leurs assemblées de 1660 et 1661, d'exiger de tous les prêtres qu'ils acceptassent les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII contre les subterfuges des jansénistes.

A rencontre de cette désision, les vicaires généraux du nouvel archevêque de Paris déclarèrent publiquement, en 1661, que sous le pape Innocent X on n'avait pas examiné autre chose à Rome que la vérité objective des cinq propositions (c'était la simple quaestio jurisj. Mais aussitôt Alexandre VII s'opposa à leurs déclarations et leur ordonna de les rétracter.

Malgré tout, les jansénistes continuèrent la lutte et formulèrent cinq autres articles dans lesquels ils exprimaient d'une manière voilée leur doctrine erronée et ne donnaient aux constitutions pontificales qu'une approbation extérieure, jointe à un silence respectueux, sans acte intérieur de foi correspondant. Là-dessus Alexandre VU détermina lui-même, dans une constitution du 15 février 1665, la formule à laquelle tous les clercs de France devaient souscrire. Les jansénistes y souscrirent en faisant la restriction qu'ils ne reconnaissaient l'infaillibilité du pape que dans la question de droit, mais non dans la question de fait. Les quatre évêques d'Alet, d'Angers, de Beauvais et de Pamiers résistèrent aussi et rédigèrent une autre formule dans laquelle ils déclaraient ne vouloir observer, à l'égard de la question de droit, qu'un silence respectueux. Dix-neuf autres évêques intercédèrent pour ces quatre évêques auprès du roi et du pape. Us écrivirent làdessus à Rome, en 1668, quatuor illos episcopos optima fide egisse, damnasse propositiones ciim omni sinceritate absque ulla prorsus exceptione seu recîrictione et in eo omni

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sensu, quo sunt ah ecclesia damnatae. Le pape ne répondit pas à ce rapport, mais bien à un nouveau rapport de l'évêque de Ghâlons, disant que les quatre évêques avaient accepté, sous une seconde formule et sans aucune restriction, les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VIL Alors le pape Clément IX, dans une lettre du 19 juin 1669, exprima là-dessus au roi toute sa joie, sans exiger que la première formule fût formellement rétractée par les quatre évêques. Les jansénistes profitèrent de cette circonstance que le pape n'avait pas expressément condamné la première formule des quatre évêques, pour prétendre que le pape considérait comme permis le simple silence respectueux à l'égard de la question de fait ; la conclusion était fausse. Dans l'intérêt de la paix, le pape pouvait bien se tenir satisfait de ce que les quatre évêques en souscrivant à la deuxième formule avaient tacitement rétracté la première. D'ailleurs les quatre évêques n'avaient touché à la controverse de l'infaillibilité de l'Eglise dans les décisions sur les questions de fait, qu'en se refusant à considérer comme objets de fides divina tous les faits visés dans les décrets de l'Église. Pour quelques-uns de ces objets, qui ne sont pas des facta dogmatica, c'est-àdire des faits intimement unis aux vérités de foi ou à la discipline de l'Eglise, les théologiens n'admettaient et n'admettent encore qu'une fides ecclesiastica, ainsi que nous le verrons plus en détail, dans la quatrième partie de l'histoire des dogmes. Il faut ajouter aussi que deux de ces quatre évêques, celui d'Alet et celui de Pamiers, prirent très résolument parti pour le pape dans la dispute du droit de régale qui s'était envenimée depuis 1673.

Le pape Clément XI mit fin cependant à tous les subterfuges, auxquels avaient recours les jansénistes pour interpréter en leur faveur la conduite de Clément IX, en publiant, le 15 juin 1705, sa constitution Vineam Domini, dans laquelle il insistait sur le parfait accord de Clément IX avec Innocent X et Alexandre VIL Un fait particulier avait

d'ailleurs donné occasion au pape de publier cette nouvelle constitution.

En 1701, un cas de conscience fut proposé à plusieurs professeurs de la Sorbonne dans un écrit intitulé Casus conscientiae. Il s'agissait de savoir si un pénitent qui n'observait qu'un silence respectueux à l'égard des constitutions pontificales relatives à la question de fait était dans les dispositions nécessaires pour recevoir l'absolution. Quarante docteurs se prononcèrent pour l'affirmative. Mais Clément XI condamna cette décision dans une constitution du 13 février 1703, et l'archevêque de Paris, Noailles, exigea des professeurs une rétractation de leur sentence. L'un d'eux refusa et fut pour ce motif rayé de la liste des professeurs. Le livre du cas de conscience fut encore une fois censuré dans la constitution Vineam Domini f 1705), qui fut acceptée et publiée par les évêques de France réunis en assemblée. Dans l'intervalle avait surgi un nouveau point de dispute. Les considérations édifiantes sur la sainte Ecriture de l'oratorien Pasquier-Quesnel^ publiées pour la première fois en 1671, avaient reçu l'approbation de Noailles, alors évêquede Ghâlons, et aussi de Bossuet. Or, à une critique plus minutieuse, les théologiens trouvèrent dans ce livre beaucoup d'erreurs jansénistes, et l'auteur fit, au reste, cause commune avec les jansénistes en refusant de souscrire au formulaire anti-janséniste proposé par Rome. Après la mortd'Arnauld (1694), Quesnel devint lui-môme le chef et le coryphée de tout le parti janséniste, auquel il resta opiniâtrement attaché jusqu'à sa mort (1719).

Les jésuites qui considéraient comme une des plus importantes missions de leur ordre de combattre le jansénisme furent aussi les principaux adversaires de Quesnel. Le livre de ce dernier fut condamné à Rome par la bulle de Clément XI du 13 juillet 1708. Mais on prétendit qu'un examen approfondi de quelques propositions était encore nécessaire ; une commission spéciale fut réunie à Rome de laquelle les jésuites furent exclus, et l'on proposa au

pape 101 propositions qu'il censura dans sa bulle Unigenitus (8 septembre 1713). L'archevêque de Noailles toutefois n'accepta que la condamnation générale du livre de Quesnel et refusa de publier la bulle Unigenitus. Il eut pour lui quatre évêques et beaucoup de docteurs de Sorbonne.

Cependant les 101 thèses renfermaient en termes exprès les principales erreurs de Quesnel et étaient littéralement extraites de son livre. Elles se rapportaient aux trois points les plus saillants de l'erreur janséniste : les idées erronées sur la grâce de Dieu, sur les vertus théologiques et sur l'Eglise. Les 43 premières thèses ont trait à l'erreur janséniste sur la grâce : celle-ci aurait été pour Adam un donum naturae debitum^ elle serait pour nous une grâce de Dieu, extérieure à nous, absolument nécessaire à tout bien et efficace par elle-même; les 28 autres renferment les erreurs concernant uniquement la vertu de charité, sans laquelle toute action morale de l'homme n'aurait aucune valeur et serait un péché ; les 30 dernières enfin se rapportent aux erreurs relatives à l'Eglise et à la discipline ecclésiastique. Quesnel ne veut reconnaître qu'une Eglise invisible et il refuse aux chefs de l'Eglise visible l'autorité nécessaire pour porter une excommunication et définir la foi.

Beaucoup de jansénistes observèrent à l'égard de cette constitution leur vieille tactique et prétendirent qu'il fallait d'autant moins lui donner l'assentiment intime de la foi qu'elle n'était nullement dogmatique, mais seulement disciplinaire. Les thèses, en effet, disaient-ils, n'avaient pas été condamnées en bloc comme hérétiques, mais comme sententiae fahae, captiosae, maie sonantes, piarum aurium offensivae^ scandalosae^ perniciosae etc. Cependant la bulle se rapportait évidemment à des vérités dogmatiques et elle était adressée à toute l'Eglise, puisqu'elle fut publiée, pour être exécutée et obéie, non seulement par les évêques de France, mais aussi en Allemagne et dans les Pays-Bas. Mais

l'opposition intérieure à la bulle ne devait pas sitôt disparaître. Les jansénistes reprirent un nouveau courage après la mort de Louis XIV (1715), pendant la régence de Philippe d'Orléans (1715-1723). Le 1" mars 1717, quatre évêques français s'unirent pour en appeler officiellement ad Pontificem meliiis edoceiidum et à un concile général. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, se joignit à eux. Depuis lors on nomma les jansénistes les appelants. Benoît XIll ne fit qu'exiger plus rigoureusement l'acceptation de la bulle, et, dans un concile tenu à Rome en 1725, il l'imposa comme régula fidei. Le dominicain Graveson assistait à ce concile ; après son retour en France, il détermina l'archevêque de Noailles à abandonner le parti des «jOyoelants.k rétracter son instruction pastorale de 1719 et à accepter sans aucune restriction la bulle Unigenitus^ dans une nouvelle ordonnance du 11 octobre 1728 (1).

Tous les jansénistes n'obéirent pas à l'ordonnance de l'archevêque. Beaucoup demeurèrent refractaires^ ils invoquèrent en faveur de leur opinion les prétendus miracles qui s'étaient opérés, au cimetière Saint-Médard, sur la tombe d'un janséniste, François de Paris. Le gouvernement mit fin à ce fanatisme en fermant le cimetière (1732), et Beaumont, archevêque de Paris, déclara, après enquête, que ces prétendus miracles étaient des inventions et des faussetés (1757) (2).

Entre temps, le jansénisme s'était développé dans les Pays-Bas et y avait abouti à un schisme. Le chapitre de la cathédrale d'Utrecht ne voulut recevoir ni la bulle Unigenitiis ni le vicaire apostolique Godde, nommé par le pape î il élut pour archevêque, en 1723, un janséniste, Steenho-

(1) Cf. WiRCKBURO. De gratia n. 248 : Idcirco coram Deo et invocato Dei sanctissimo nomine, cum sincerissima submissione ac reverentia accepto Gonstitutionem Unigenitus. . . Insuper autem moneo cunctos fidèles utriusque sexus, qui sunt de mea Dioecesi, neutiquam licitum esse, sentire contrarium iis, quae per predictam Gonstitutionem sunt definita.

(2) Cf. Lambkrt. Decanoniz. Tora. IV. c. 7.

ven, qui reçut la consécration d'un évoque coadjuteur suspens, nommé Varlet. L'archevêque janséniste, pour perpétuer le schisme, consacra deux autres évêques qu'il nomma à Harlem et à Déventer.

En France, le jansénisme se signale, surtout au cours du XVII^ siècle, par son esprit d'opposition à l'Eglise ; il fit cause commune avec les défenseurs de la doctrine de l'Eglise nationale et le faux libéralisme. Le propre du jansénisme^ depuis ses débuts ou au moins depuis le moment où les papes avaient condamné Y Aiigustinus , était de nier ou de limiter l'autorité doctrinale et pastorale de l'Eglise. Mais, pendant le long règne de Louis XIV, le jansénisme ne trouva aucune protection auprès du roi ; bien plus il fut traité par le roi absolument de la même façon que parles papes. Lorsque le roi souleva sa querelle au sujet des droits de régale, deux évêques jansénistes lui firent une très forte opposition. Mais les jansénistes avaient, depuis le commencement, leurs amis et leurs partisans dans les parlements, qui se chargèrent de faire entendre leurs plaintes et leurs revendications, de leur prêter l'appui nécessaire et de leur susciter des compagnons de lutte contre les jésuites. Dans la doctrine de la grâce, les jansénistes admettaient, il est vrai, un point de vue surnaturel et prenaient ainsi la contre-partie du libéralisme et du rationalisme des parlements. Mais ces deux extrêmes s'unissaient dans une lutte commune contre l'autorité suprême de l'Eglise et de l'Etat, puisque l'un gagnait ainsi en force et consistance, tandis que l'autre prenait l'apparence du zèle dans les choses morales.

D'un autre côté, le roi prêta la main aux jansénistes en protégeant le Gallicanisme et en introduisant dans sa politique les articles gallicans ; il favorisa les jansénistes en niant avec eux l'infaillibilité du pape. Ainsi le jansénisme se fondit peu à peu avec le Gallicanisme et le Pébronianisme, comme avec le libéralisme et la doctrine de l'Eglise nationale.

LUTTK 1)F. TOURNELY 395

C'est ce qui se manifesta particulièrement au synode de Pistoie (1786), que présidait Scipion Ricci, évêque de Prato. Celui-ci fit accepter une foule de décrets, empruntés à Quesnel et à Fébronius, qui d'une part prêchaient le rigorisme et s'inspiraient d'une apparence de zèle pour le rétablissement de la vie primitive de l'Eglise, mais d'autre part présentaient l'autorité de l'Eglise et la hiérarchie comme une résultante de l'esprit résidant dans l'ensemble des fidèles.

Pie VI a condamné les décrets de ce synode dans la bulle Aiictorem fidei (1795), et, à la suite de cette condamnation, le jansénisme n'a plus donné signe de vie, si ce n'est dans la petite église schismatique des Pays-Bas.

Lutte de Tournely, Kilber etc. contre le Jansénisme. — Doctrine de la liberté de la volonté opposée à la doctrine de la délectation victorieuse.

La plupart des propositions de Jansénius étaient empruntées à Baïus ; nous les avons déjà précédemment expliquées, enmême temps que nous traitions de la doctrine opposée de TEglise sur la grâce, au moins dans ses principales parties essentielles. Mais l'idée que Jansénius se faisait de la grâce efficace dans l'état de chute et qu'il avait tirée de la doctrine mal comprise de saint Augustin présentait cependant quelque chose de particulier et formait le principe fondamental de tout son système. D'après Jansénius, la volonté de l'homme dans l'état de chute a complètement perdu, par le péchéoriginel, le pouvoir de choisir entre le bien et le mal et elle dépend de l'une des deux forces, ou bien du plaisir céleste de la grâce ou bien du plaisir de la concupiscence désordonnée. Elle doit suivre nécessairement l'un ou l'autre de ces plaisirs, c'est-à-dire

celui qui dans un cas concret exerce l'influence prépondérante (1). C'est dans ce sens qu'il croyait devoir entendre ces paroles de saint Augustin : Secundum id operemur necesse est, quod amplius nos delectat. Saint Augustin n'enseignait nullement comme Jansénius ni une telle nécessité de pécher dans l'état de chute, pas plus qu'il n'admettait une cessation de la volonté libre et du pouvoir d'accomplir le bien moral naturel (2). Il ne supposait pas davantage que toute grâce s'aflirrae sous la forme d'un plaisir céleste ; n'y a-t-il pas, en effet, une grâce d'illumination pour la connaissance et est-ce que toutes les affections si diverses de la volonté ne peuvent pas être dirigées par la grâce, quoique la grâce puisse se produire d'une façon tout opposée aux mouvements de la sensualité? D'ailleurs Jansénius s'exprime trop clairement dans son Avgustinus, pour qu'on ne puisse pas douter qu'il s'écarte de la vraie doctrine de saint Augustin (3). Lorsqu'on demandait à ses partisans comment on pouvait admettre un parfait accord entre la négation absolue de la volonté libre, dans l'état de chute, la doctrine de saint Augustin et celle du concile de Trente, ils répondaient toujours à cette objection en distinguant la puissance absolue et la puissance relative de la volonté. La puissance absolue de la volonté, celle de pouvoir faire le bien, ils l'attribuaient encore à l'homme déchu ; en général, c'était là une puissance de pouvoir faire le bien avec le secours d'une délectation céleste victorieuse, quand celle-ci lui était accordée ; mais la puissance relative, celle qui dans un cas donné, permet de faire le bien sans le secours de la délectation victorieuse, ils la déniaient à Thomme déchu. A la faveur de cette distinction, les jansénistes en

(1) Jans. De gr. Chr. II. c. 3 ; VI. c. 3.

(2) Cf. Hist. des Dogmes. Il, §.60.

(3) Degr. Chr. IV. c. 7 : Ex quo fit, ut si illa (delectatio) desit, voluntas veluti torpens ac mortua nihil omnino boni amplecti possit ; quemadmodum etiam e contrario, nihil in carnalibus diligendis prosequi potest nisi quod eam ante delectaverit.

LUTTE DE TOURNELY 397

arrivaient à condamner avec une restriction ctiacune des cinq propositions qui leur étaient reprochées. La première, ils la condamnaient en disant qu'il suffit en effet d'admettre la possibilité absolue d'observer les commandements de Dieu dans l'état de chute, mais ils niaient la possibilité relative: c'était juste ce que condamnait l'Eglise. Le pape avait bien censuré cette thèse en la prenant dans le sens de Jansénius.

Les jansénistes ne pouvaient davantage se justifier en invoquant la doctrine des thomistes sur la pure possibilité de la libre élection, d'après laquelle la volonté humaine pouvait résister in sensu divisa et ne résistait pas in sensu composito. Us prétendaient que cette doctrine n'avait pas été censurée par l'Eglise, mais la doctrine des thomistes était toute différente de la leur. Les jansénistes font de la délectation céleste victorieuse un principe dominant dans l'homme, principe qui n'est devenu nécessaire que dans rétat de chute. Ce plaisir céleste produit sans doute toujours quelqu'effet,mais il ne devient victorieux que lorsque le plaisir sensible est plus faible. Il exclut alors dans sa victoire la coopération libre de l'homme, comme il exclut aussi l'indifférence antécédente de la volonté humaine. Les thomistes, en tout cas, condamnaient toutes ces propositions jansénistes. Ils admettaient expressément l'indifférence antécédente et une grâce suffisante et réclamaient encore, comme un complément nécessaire à la prédétermination physique, qui d'ailleurs dut exister aussi bien dans Tétat primitif que dans l'état de chute, le libre assentiment de la volonté humaine.

La polémique contre les jansénistes dut donc se concentrer sur un point : il fallait démontrer que pour la liberté de la volonté et pour la manifestation de cette liberté il faut nécessairement une indifférence de la volonté, même après que tous les éléments requis et toutes les conditions préalables sont réunis ; et cette indifférence précède immédiatement l'acte de la volonté, en sorte que

celle-ci garde encore, à ce moment même, la faculté de se déterminer à ceci ou à autre chose (1). Cette condition préalable, c'est-à-dire cette indifférence, est suivie d'un acte de détermination propre de la volonté, ainsi que le font remarquer, à bon droit, les défenseurs de la liberté de la volonté. C'est précisément dans cette détermination spontanée que se manifeste l'activité de la volonté libre, ainsi que l'avait si judicieusement démontré Ripalda contre les Baïanistes (2). Dans cette défense de la volonté libre^ d'autres théologiens insistèrent avant tout sur le pouvoir des créatures raisonnables et sur son double caractère passif et actif, comme par exemple celui de la connaissance. Le caractère passif se révèle lorsque la volonté se laisse impressionner par le bien que lui propose la connaissance et, grâce au plaisir qui en résulte, tend à son acquisition avec une nécessité interne: son caractère actif se manifeste lorsque la volonté se détermine ensuite elle-même à conquérir ce bien, quoiqu'elle puisse se déterminer aussi à son contraire (3). C'est la volonté libre qui donne à l'homme un domaine [dominium) sur ses actes moraux et les produit par la libre élection et la détermination propre.

Toutes, ces explications sur la volonté libre étaient alors nécessaires pour déjouer les ruses jansénistes ; elles ont même reçu l'approbation indirecte de l'Eglise dans la condamnation des propositions jansénistes, puisque la contradictoire de la seconde proposition revendique pour la volonté libre le pouvoir de résister à toute grâce, celle-ci fût- elle plus forte que le plaisir opposé qui nous entraîne au mal. Il en est de même de la doctrine opposée à la troisième et à la quatrième proposition; quant à la cinquième, qui prétend que le Christ n'est pas mort pour tous, elle est formellement hérétique.

(1) Ainsi TuRNEL. De gr. Chr. qu. 3. Ripalda, App. Disp. tô. n. Î36. (2.) De ente supern. Disp. 74. — Append. Diap. 15 s^q. (3) Ainsi Kuiz, De se. div. Disp. 50. n. 19.

LITTE DE ÏOLH.NELY 39î>

Il ressort encore de l'exposé que nous avons fait précédemment de la doctrine concernant la grâce habituelle et la grâce actuelle que Jansénius ne se faisait pas une idée juste de la grâce divine et qu'il ne considérait celle-ci que comme l'opposé de la concupiscence désordonnée.

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