‹ Histoire des dogmes (volume 4)Chapitre 54 sur 108 · THEORIES DES PROTESTANTS SUR L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

THEORIES DES PROTESTANTS SUR L'ÉGLISE

des expressions et des témoignages de la foi, à une époque déterminée (1).

Lorsque un théologien duXVIP siècle, Calixte, établit que, outre la sainte Ecriture, la tradition est encore un principe de la foi (2), tous les théologiens de sa confession s'élevèrent contre cette tendance à revenir aux principes catholiques.

Théories des protestants sur 1 Eglise.

La contradiction, que nous avons signalée dans le paragraphe précédent, entre les principes fondamentaux des protestants d'une part et leurs applications particulières et pratiques de l'autre, se révèle plus clairement encore dans leurs doctrines sur l'Eglise. Sur ce point ils n'eurent, dès l'origine, rien moins qu'un système complet, Luther se contenta d'abord d'avancer des opinions négatives et encore progressivement, selon les exigences de l'opposition qu'il devait faire aux vérités que lui objectaient soit les théologiens, soit l'Eglise elle-même, dans les mesures qu'elle prenait contre lui. Ainsi Luther condamna d^abord l'autorité doctrinale du pape, lorsque le pape eut traité d'hérétique sa doctrine de la justification et l'eut frappé lui même d'excommunication. Dès lors l'autorité doctrinale de l'Eglise n'eut plus aucune valeur pour lui, pas plus que son pouvoir de juridiction et son pouvoir législatif. Il rejeta ensuite la confession auriculaire comme sacrement et, bien qu'il voulût conserver l'Eucharistie avec la présence réelle du corps du Christ, il admit la théorie du sacerdoce en général qui est donné à chaque chrétien dans le baptême ; dès lors, il ne pouvait plus reconnaître ni les attributions exclusivement réservées à l'état ecclésiastique, ni le pouvoir donné aux prêtres par le sacrement de l'Ordre.

(1) On le trouve au moins dans la Form. Conc. p. 572.

[1) De art e nova p. 49 (Cf. Haoknbach, Dogmen-Gesch. p. 580).

Luther nia ainsi la hiérarchie ecclésiastique, la constitution de l'Eglise avec la primauté de son chef, les pleins pouvoirs et les prérogatives que le Christ avait donnés à l'Eglise visible. Dans sa doctrine de la justification, le chrétien n'avait nullement besoin de devenir membre de l''Eglise visible pour obtenir le pardon des péchés et le salut ; l'un et l'autre sont communiqués à chaque chrétien par les mérites du Christ et par la confiance qui résulte de la certitude du salut. Une action de l'Eglise n'est pas nécessaire, d'après lui, pour produire un tel acte. En présence des expressions si claires de la sainte Ecriture.ilestcependant obligé d'admettre encore la nécessité du baptême, sans pouvoir toutefois faire accorder cette nécessité avec son principe matériel (i).

Dans le système de Luther, il ne restait donc plus rien des éléments constitutifs et essentiels de l'Eglise, ni de ses prérogatives surnaturelles et de son autorité. Luther substituait arbitrairement à l'Eglise une Eglise invisible, une communion spirituelle des vrais fidèles ou des justes, et il invoquait à l'appui de sa thèse l'article du symbole des Apôtres : Credo sanctoriim communionem. Mais comme cette communion invisible est formée d'hommes et doit se manifester aussi, de quelque façon, extérieurement, l'Eglise invisibledevientnécessairement une église visible etles protestants eux-mêmes définirent l'Eglise une communion des saints dans laquelle l'Evangile est dignement frec^ej enseigné et les sacrements bien (recte) administrés. Telle est la définition donnée par la confession d'Augsbourg (2). Sans

(i) Dans son liyre : Captivité de Bahylone{^à\X. Walch XIX) Luther dit: u Le baptême ne justifie donc personne et ne sert à personne, mais bien la foi en la parole de la promesse, et à cause de cette foi nous conférons le baptême. C'est cette foi qui justifie et accomplit tout ce que le baptême signifie, car la foi est une immersion du vieil homme et une apparition de Thomme nouveau. Voilà pourquoi il ne peut se faire que les nouveaux sacrements soient distincts des anciens sacrements, parce qu'ils ont tous les mêmes promesses divines et le même esprit de foi ».

(2) Art. 7: Est ecclesia congregatio sanctorum, in qua evangelium recte docetur et recte administrantur sacramenta.

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doute on pouvait, au premier abord, tirer de l'essence même de l'Eglise invisible la définition suivante: l'Eglise est la communion des saints dans laquelle le véritable évangile est prêché et les vrais sacrements administrés. Par l'expression u recte,de la manière voulue » les réformateurs entendaient indiquer une note à laquelle on pourrait reconnaître, d'après eux, la véritable Eglise comme une Eglise extérieure. Seulement, ils ne donnaient par là aucune note extérieure, parce qu'il faut avoir précisément des marques extérieures, pour savoir si l'Evangile est enseigné « recte ». D'autre part les auteurs de la confession d'Augsbourg partaient d'une supposition tout à fait gratuite et nullement objective, à savoir qu'ils étaient les seuls à annoncer l'Evangile recte et à administrer les sacrements recte. Enfin les auteurs de la confession d'Augsbourg, s'ils avaient voulu surtout donner les marques de la véritable Église, auraient dû parler expressément de la visibilité, dans la définition précédente, et définir l'Eglise, à peu près en ces termes : l'Eglise est la société visible des chrétiens fidèles etc. ; alors, il est vrai, ils seraient retombés dans la définitioti catholique de l'Église (1).

Les protestants, dans cette explication de la définition de l'Eglise, supposent ordinairement une conception idéale de TEglise, et ils justifient ce concept idéal de l'Eglise, en l'opposant à un prétendu concept empirique de l'Eglise qui supposerait la visibilité de celle-ci. Mais il n'en est pas ainsi : les réformateurs ne comprennent pas mieux le côté idéal que le côté empirique de l'Eglise. L'idéal le plus parfait de l'Eglise, c'est l'Eglise triomphante au cieh dont l'Eglise de la terre est le premier degré et le vestibule, mais non la représentation et l'expression extérieure. Et l'idéal qui s'en rapproche le plus sur la terre, c'est la parfaite constitution et le développement de l'organisme visible auquel

(1) KoLLNKR fait cette remarque [Symh. I. 679) : « Le bien de l'Eglise évangélique exige absolument une autre conception de l'Eglise, que celle donnée par les réformateurs, dans leur opposition avec l'Eglise catholique.

le Christ a donné la vie, dont il a formé les membres, qu'il a orné de prérogatives, qui est son fondé de pouvoirs, qu'il vivifie constamment, en le pénétrant de la force de l'Esprit-Saint. Le Christ se proposait donc bien un idéal, lorsqu'il fondait son Eglise sur la terre, l'organisait et l'ornait, mais nous avons à atteindre cet idéal en union avec le Christ, d'après les principes établis par lui et sans sortir des murs d'enceinte qu'il a lui-même tracés ; nous y atteindrons par l'accomplissement et l'observation de tout ce qu'il a ordonné.

Les catholiques conçoivent l'Eglise invisible de la terre, la communion spirituelle des fidèles dans le Saint-Esprit, comme le degré le plus proche de l'Eglise triomphante à laquelle nous aboutissons, d'après l'ordre établi même par le Christ, par l'Eglise visible comme par une plus large issue. D'après la théorie des réformateurs, au contraire, l'homme placé dans cette communion spirituelle arrive à sa fin sans le secours de TEglise visible ; celle-ci n'est d'ailleurs qu'une manifestation extérieure, temporelle et contingente de l'Eglise invisible, de sorte que les circonstances de temps et les nécessités éventuelles, parfois même les gouvernements civils sont les principaux facteurs de cette manifestation et expression au dehors.

Malgré tout, les symboles des protestants admettent encore les attributs que le symbole de Nicée assure déjà à l'Eglise à savoir: l'unité (1), la sainteté(2)et la catholicité (3).

Ces symboles allèrent jusqu'à revendiquer pour les communautés luthériennes le salut exclusif (extra ecclesiam nulla salus) et l'infaillibilité (4).

Les Sociniens, au contraire, logiques, en ce point, avec les

(i; Conf. Aug. VII, Apol. p. 151. — (2) Art. Schmalc. p. 335.

(3) Apol. 146. 148. 1.^0, — Conf. Belg. 27: Credimus unicam ecclesiam catholicam seu universalem, quae est congregatio sancta seu coetus omnium vere fidelium christianorum. . . Sancta haec ecclesia certo in loco non est sita etc.

(4) Conf. Aug. p. 148. Apol. 156. Form. Conc. 667.

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principes de la réforme, prétendirent que la question de la véritable Eglise était une question oiseuse, puisqu'il suffisait de posséder la vraie doctrine de l'Evangile. C'était nier le fait de l'organisation de l'Eglise par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et faire du Christianisme l'affaire exclusive de chaque individu (1).

Les attributs, déjà mentionnés, de la véritable Eglise ne parurent nécessaires aux protestants que lorsqu'ils furent eux-mêmes obligés de réunir leurs nombreux partisans en une espèce de société organisée. Ils se virent alors contraints d'établir des principes fondamentaux, d'après lesquels devait s'accomplir l'organisation de cette société religieuse.

Ces circonstances amenèrent les protestants à avancer un principe qui contredit non seulement la sainte Ecriture mais encore l'essence même du christianisme, à savoir, que l'autorité ecclésiastique repose originairement dans la communauté et que c'est à la communauté qu'elle a été donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ils affirmaient en môme temps que le Christ est le seul chef de l'Eglise (2). Parla, les protestants entendaient surtout exclure la primauté de révêque de Rome et ils tirèrent à eux ce qui prouve le mieux la visibilité de l'Eglise et même sa constitution externe. L'Eglise catholique reconnaît bien, de la façon la plus form,elle, que le Christ est le chef exclusif de l'Eglise invisible, mais elle enseigne, en outre, conformément à la révélation, qu'il a fondé une Eglise visible avec une constitution monarchique, qu'il a établi saint Pierre pasteur suprême de toute la société chrétienne, dépositaire des clefs du royaume des cieux, docteur et législateur suprême, son représentant visible à qui

(l)SociN. Opp. I, T. 3.

(2) et. Art. Schma'c IV (p. 31?) : Quod Papa non sit jure divino seu secundum verbum Dei caput totius christianitatia (hoc enim nomen uni et soli Jesu Christo debetur). — Cat. maj. p. 499 : Credo in terris 6S«e quandam sanctorum congregatiunculam et communionera ex mère sanciis hominibus coactam sub uno capite Christoper Spiritums. convocatam etc.

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cependant il n'a accordé qu'une potestas ministeriij suivantla doctrine unanime des théologiens du moyen âge (1).

Quant à la doctrine, d'après laquelle l'autorité ecclésiastique reposerait tout entière dans la société des fidèles (2), elle est en contradiction évidente avec la sainte Ecriture. Celle-ci nous dépeint de l'Eglise du Christ sous l'image de la synagogue juive ; elle nous rappelle les prescriptions du Christ aux Apôtres qu'il a choisis et qu'il a envoyés comme lui-même a été envoyé par son Père céleste ; elle mentionne les ordres des Apôtres qui devaient servir de règle à leurs successeurs. La contradiction était si flagrante que les livres symboliques des protestants n'avaient d'autre preuve à mentionner que la coutume antique de faire participer le peuple à l'élection de ses chefs. Cette manière de concevoir l'autorité ecclésiastique comme reposant sur la multitude avait été empruntée, par analogie, à l'organisation de l'Etat et plus encore imposée par les besoins de la situation dans laquelle se trouvèrent les protestants, après qu'ils eurent nié et rejeté l'autorité ecclésiastique de l'Eglise catholique.

Quant aux droits en particulier et aux pouvoirs que la société des chrétiens a reçus du Christ;, les professions de foi protestantes les lui mesurent avec parcimonie, et ceux qu'il reconnaissent sont insignifiants : c'est le pouvoir de nommer les prédicateurs de l'Evangile et les ministres de la parole divine (3), de réunir des synodes ecclésiastiques lorsque s'< l(^vent des opinions diverses et des doutes sur la doctrine, et encore ici les princes ont-ils le droit d'y être convoqués et de prendre part aux décisions synodales (4).

(t) Cf. Hist. des dogmes, III, § 112. — (2) Art. Schmalc. p. 345.

(3) Conf. Aug. XIV : De ordine ecclesiastico docent, quod nemo debeat in ecclesia publiée docere, aut sacramenta administrare, niai rite vocatus. Cf. Art. Schmalc. p. 345. 353.

(4) Art. Schmalc. p. 351 : Cum autem judicia Synodorum sint ecclesiae judicia, non Poritificum : praecipue Regibus convenit, coercere Pontificum licentiam et eificere, ne ecclesiae eripiatur facultas judicandi et decernendi ex verbo Dei.

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