LA DOCTRINE DE LA IMUMAUTÉ DU PAPE
scholastica et moralis des théologiens de Wurzbourg, dont le premier volume De principiis directivis fat écrit par Kilber ; elle s'y montre pour le mieux. La primauté de l'évêque de Rome y est défendue et établie, cela va sans dire, tout au long contre le gallicanisme et le fébronianisme. L'union de la primauté, confiée à saint Pierre, et de l'évêché de Rome a été en tout cas réalisée par Pierre ; car c'est à Rome même qu'il a eu son siège épiscopal; il Ta gardé jusqu'à son martyre; il a nommé, encore en vie, son successeur dans sa fonction épiscopale, il l'a pourvu, sur toute l'Eglise, des droits de la primauté que seuls les évoques de Rome ontrevendiqués et exercés dès l'origine et qui leur ont été reconnus par toute l'Eglise. La primauté dans l'Eglise lui est essentielle de jure divino\ cela doit s'entendre aussi de l'union de cette primauté au siège de Rome, quoiqu'elle n'ait été établie là que par Pierre, mais vraisemblablement à la suite d'une inspiration divine ou d'une mission confiée par Dieu. Ce dernier point paraît à Kilber être une sententia probabilior (1), quoique d'autres, notamment Soto, ne reconnaissent là qu'une institution de saint Pierre, de jure ecclesiastico.
Plusieurs des conditions réclamées par divers théologiens pour la validité des décisions papales ex cathedra ne sont point reconnues par Kilber comme des conditiones sine quitus ; ainsi il ne reconnaît pas aux fidèles le droit de considérer les décrets du pape comme dénués de force, parce que, par exemple, le pape n'a pas eu recours à des consultations nécessaires. Cependant, à la différence de Dupasquier, il ajoute la remarque préalable nisi manifeste constet de opposito (2). Cette restriction ne peut porter que sur les conditions essentielles à une décision ex cathedra qui tiennent à l'objet et à la réalité de la décision. Du reste la thèse de
(1) Tom. I. p. 310 (éd. Paris. 1852): Superest itaque, ut Primatum Homanum jure divino institutum dicamus.
(C) Jb. p. 348.
l'infaillibilité du pape est soutenue, d'une façon absolue, contre le gallicanisme (1).
La juridiction épiscopale a été, en général, établie par le Christ, et donc de jure divino, comme un élément essentiel deTorganisme de l'Eglise; mais Dieu dans la collation de cette juridiction aux individus est bien, en un cas concret, l'auteur principal, alors qu'elle est concédée par Dieu, lors de la consécration comme potestas incompleta et qu'elle est complétée par la préconisation faite par le pape, puisque c'est lui qui doit non seulement désigner les sujets de cette puissance, mais aussi déterminer les limites où elle doit s'exercer (2), et cette opinion a été déjà exposée à diverses reprises, au moins en semblable forme, dans l'histoire des dogmes, et elle met d'accord le côté surnaturel du pouvoir épiscopal, l'unité de l'Eglise et la primauté.
4. En Allemagne, l'école thomiste ne se prononça pas si nettement en faveur de l'infaillibilité du pape. Dans la seconde moitié du XVIIP siècle, le gallicanisme poussa ses vagues jusqu'en Allemagne. Gazzaniga, de l'ordre des dominicains, qui enseigna la théologie à Vienne de 1760 à 1782, ne connaît dans sa doctrine des sources de la foi et de la règle de foi que l'infaillibilité de l'Eglise en général ; il laisse celle du pape comme un point de controverse à décider (3).
5. Plus général encore était ce courant chez les théologiens français. Les jésuites et les scotistes restèrent encore ici les plus décidés adversaires du gallicanisme ; bon
(1) Ib . p. 349 : Romanus pontifex e cathedra loquens in materia fidei, morum et factorum dogmaticorum habet suramam auctoritatem ; seu ipse quidem est infallibilis, ejus definitio autem irrefragabilis, etiara independenter a consensa ecclesiae.
il) Ib. p. 331.
(3) Prael. theol. Tom. I. p. 365 (éd. Bonon. 1788) : Quidquid sit de ea quaestione, quae inter Catholicos salva fidei unitate agitatur, illud omnibus ratum fixumque est, concilia generalia aPontifice confirmatr. esse infallibilia.. . Quamquam enim Gallorum judicio concilia légitime celebrata, etiam ante Pontificis confirmationem ut infallibilia habeantur etc.
LE FÉBRONIANISME ET LA PONCTATION d'EMS o29
nombre d'autres n'osèrent le marquer comme hérétique ou erroné, pourvu que fût admise l'infaillibilité du pape en union avec le concile général (1) ; plusieurs firent profession du gallicanisme, comme Régnier dans le traité de ecclesia (2).
§ 55 Le Fébronianisme et la ponctation d'Ems.
A. Le gallicanisme transplanté sur le sol allemand prit théoriquement la forme du fébronianisme et fut adopté peu à peu pratiquement, comme maxime de gouvernement, par la plupart des cours princières. Nicolas de Hontheim, né à Trêves en 1701, fit ses premières études chez les jésuites à l'Université de sa ville natale ; mais c'est à l'Université de Louvain, où il s'attacha à son professeur de droit ecclésiastique, le gallican Van Espen,que ses tendances ultérieures reçurent leur première impulsion.
Revenu à Trêves, où il fut promu docteur en droit, il visita alors Regensbourg, Vienne et Rome où il fut reçu au Collegium Gerinanicum. En 1728, il revenait dans sa ville natale, y recevait les ordres, devenait en 1733 professeur des Pandectes, en 1738, officiai de second rang ; le 16 février 1749, il était sacré évoque sufîragant de Trêves et évoque de Myriophite pour Mayence. Bientôt il fut pourvu du vicariat général pour l'administration supérieure, et en môme temps de la pro-chancellerie de l'Université. En cette qualité, il se préoccupa d'une réformeà introduire dans cet établissement, il s'unit dans ce but avec le parti anti-jésuite pour éloigner les jésuites des chaires de l'enseignement et les remplacer par d'autres professeurs. En outre il employa encore son temps à des travaux littéraires relatifs à l'his-
(1) s. Thomas des Charmes.
(2) Imprimé chez Mionb, Curs. th. Tom. IV. p. 1018 sqq.
toire du diocèse ; même lorsque le prince électeur Jean Philippe de Wallendorf (1756-1768) lai eut confié toute l'administration de l'archidiocèse, il n'interrompit pas ses travaux littéraires et il publia en 1763, sous le pseudonyme de Febronius, qu'il avait tiré d'un événement de famille, chez Esling-er à Francfort, le premier volume d'une œuvre intitulée : De statu ecclesiae et de légitima potestate Romani pontificis liber singiilaris etc. Dans sa préface, il indique, comme auteurs auxquels il s'est particulièrement attaché, Gerson, Bossuet, Noël Alexandre et Fleury ; il s'adresse ensuite au pape en le priant de renoncer à tout ce que ses prédécesseurs se sont attribué de pouvoirs illégitimes. II? avertit les princes de protéger leurs églises nationales et les évêques de défendre leurs droits contre le pape. Pour la publication de son livre, il fut aidé par son ami Krufî (né en 1721 et qui était en quelque sorte devenu son parent par le mariage de sa sœur avec un frère aîné de Honthein) qui traita avec le libraire PJsslinger de Francfort pour l'édition de son livre. Dans la suite, devenu conseiller à Vienne, il n'en resta pas moins le mauvais génie de Honthein dans ses entreprises contre l'Eglise.
A peine lelivre fut-il publié, qu'il fut condamné par Rome et mis à l'Index, le 27 février 1764. Bientôt (14 mars) le pape Clément XIII adressait trois brefs différents contre le livre, l'un au prince électeur de Mayence, le second à celui de Trêves, et le troisième au prince évêque de W urzbourg. Dans le second, la lecture du livre était interdite, et il était commandé à l'évêque de procéder en toute sévérité contre l'auteur quand il le connaîtrait. Le prince électeur interdit bien la lecture du livre, mais il ne fit rien contre l'auteur, pas même quand, en octobre 1764, lenonce du pape, présent à Francfort pour le couronnement de Joseph II, eut appris, de science certaine, que Honthein en était l'auteur et que le prince électeur ne fut plus dans Tincertitude. Hontheim donna une marque de son caractère, quand, dans la « Gazette française » de Cologne, il contesta sa paternité et fit
Lt KÉBROMAMSME ET LA l'ONCTATION d'EMS 531
paraître, l'année suivante il765), une seconde édition. En janvier 1768, mourut le prince électeur, et le 10 février Clément Wenceslas de Saxe, un parent de l'impératrice Marie-Thérèse, lui fut donné comme successeur. Celui-ci non seulement laissa à Hontheim toutes ses fonctions, mais il le nomma, en mars 1768, conseiller d'Etat de la conférence et membre du ministère. Le secrétaire d'Etat Albani protesta, par une lettre au prince-électeur^ contre cette nomination, et lorsque le prince demanda à Hontheim de se justifier, celui-ci déclara, d'une façon plus que diplomatique, que la paternité qu'on lui attribuait avait été contestée dans les journaux et que, dans son administration, il ne s'était jamais inspiré des principes de Fébronius. Évidemment cela ne suffisait pas pour Rome. Hontheim fut sommé de se rétracter, etle prince invité à lerévoquerdeses fonctions. Cependant Hontheim ne put être amené, même par un entretien du nonce du pape à Cologne, Caprara Montécuculi, à présenter une rétractation.
L'avènement de Clément XIV, en mai 1769, donna un regain d'espérance aux gallicans et aux fébroniens ; les trois princes électeurs, dans une conférence tenue par leurs fondés de pouvoir à Coblentz, en septembre 1769, sous la présidence de Hontheim, firent dresser 30 articles pour la destruction de divers abus^ mais, en réalité, ils visaient à restreindre les droits de la primauté du pape. Une nouvelle lettre pontificale demanda aux princes électeurs de prendre de sérieuses mesures contre le livre de Fébronius ; la seule suite qu'elle eut, c'est que le prince électeur fit publiquement la promesse de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour arrêter la diffusion du livre. Le même électeur n'en approuvait pas moins, en même temps, les articles de Coblentz, qui restèrent néanmoins sans effet, parce que l'empereur Joseph H leur refusa sa coopéra lion.
Dans le monde savant, il s'était en même temps élevé plusieurs adversaires contre Fébronius, entre autres Balle-
rini (1), prêtre de Vérone, le Jésuite Zaccaria (2), Antoine Schmidt, professeur de Heidelberg, auxquels Hontheim répondit dans un second, puis dans un troisième et enfin dans un quatrième volume.
Le successeur de Clément XIV, Pie VI, s'éleva avec une grande sévérité contre le Pébronianisme, en donnant à son nonce à Cologne une mission relative à cette affaire. Celui-ci la communiqua sans retard au prince électeur de Trêves. Néanmoins Hontheim publia, en 1777, le Febronianus abbreviatus et suivit, dans une lettre du 6 novembre de cette année, l'exégète rationaliste Isenbiehl dans son explication d'Isaïe 7. 14. Mais le prince électeur inclina peu à peu vers une autre tendance et il profita du dernier écrit de Fébronius pour rompre désormais avec lui. L'année suivante, il exigea une rétractation de Fébronius, et, lorsque l'évêque suffragant s'y fut déclaré prêt, il lui communiqua seize thèses qu'un théologien de Paris avait extraites de Fébronius (3). Après maintes négociations, Hontheim présenta enfin un projet de rétractation au prince électeur :ce projet ne fut pas trouvé suffisant à Rome, on y réclama quelques additions et modifications. Hontheim se prêta à ces modifications et dans sa déclaration, présentée par lettre, il reconnut, entre autres choses^ que le pouvoir des clés qui indique la plénitude réelle du pouvoir de gouvernement est passé, de droit divin, au successeur de Pierre et que, dans les questions controversées qui regardent la foi et les mœurs, le pape est le juge souverain. Il reconnaît l'infaillibilité à l'Eglise unie à son chef et spécialement au concile réuni sous la direction du pape ; il attribue à l'Eglise exclusivement et en pleine indépendance de l'Etat le pouvoir de prendre des décisions en matières de foi, de sacrements et de discipline ecclésiastique.
(t) Entre autres œuvres P. Ballerini (f 1769) écrivit : De m ac raiione primatus rom. pontificum, Veronae 1766, et JDe potestate eccl. summo~ rum pontificum, Veronae 1768, Monasterii 1845.
(2) Antifebronianus, 2. éd. Franc, et Lipsiae 1772.
(3) V. Meier, Fébronius p. 119.
LE FÉBROMANISME ET LA PONCTATION d'EMS 533
Cette rétractation fut accueillie par le pape avec grand contentement; il répondit, le 19 décembre, à l'évoque suffragant et il termine sa lettre par ces paroles : « Nous vous relevons de toute peine canonique et spirituelle et nous vous réconcilions avec nous et avec le Saint-Siège ». A la fête deNoël, le pape ritmention,en plein consistoire, de cette rétractation comme d'un événement joyeux pour l'Eglise universelle, et il le fît porter à la connaissance de tous les évoques d'Allemagne par le secrétaire d'Etat.
Le Saint-Père exprima, en outre, le désir que Hontheim composât un livre spécial pour la réfutation des idées précédemment enseignées par lui. Hontheim déféra à la demande de cette réfutation que lui présenta son archevêque, et il la publia dans une lettre pastorale datée du 4 février 1779 ; de plus il déclara controiivés les bruits qui, dans les journaux, tendaient à mettre en doute que sa rétractation eût été volontaire. Quant à la réfutation de ses erreurs antérieures, il la publia au printemps de 1781, sous le titre de Justini Febronii commentarius in siiam sententiam. Elle ne répondit pas à l'attente qu'on s'en était faite dans les milieux catholiques. Mais le pape en restalà. Bientôt se produisirent d'autres événements qui passèrent au premier plan de l'histoire : la mise en pratique des principes fébroniens par l'empereur Joseph II, depuis 1781, et ensuite la ponctation d'Ems des princes électeurs ecclésiastiques de 1786. Hontheim mourut, le 2 septembre 1790, réconcilié avec l'Eglise.
B. Cette ponctation d'Ems fut un fruit du Fébronianisme et elle fut provoquée par l'érection d'une nouvelle nonciature à Munich, qui eut lieu à la demande du prince électeur de Bavière-Palatinat, Charles Théodore, par la nomination de Zoglio, le 27 juin 1785, et oii les évêques virent une injuste atteinte à leurs droits. Les trois électeurs ecclésiastiques, l'archevêque de Salzbourg et l'évêque de Prisingue protestèrent d'un commun accord et surent gagner Joseph II à leurs intérêts. Quand leurs protestations
n'eurent obtenu aucun effet à Rome, ils firent dresser par leurs députés à un congrès d'Ems (avril 1786) vingt-trois propositions, où le pouvoir épiscopal est présenté comme illimité et où les droits de la primauté pontificale sont réduits à leur minimum et contestés dans leurs éléments essentiels.
Les archevêques approuvèrent par leur signature du 25 août 1786, cette ponctation et l'envoyèrent à l'empereur, en demandant sa protection. Cependant l'exécution de la ponctation échoua aussitôt. Les autres évoques allemands se prononcèrent en sens contraire aux précédents. Charles- Théodore et le gouvernement prussien reconnurent l'exercice des pouvoirs du nonce, et ils déclarèrent même publiquement que la conduite de ces évêques, dans la collation sans mandat des dispenses de mariage, était illégale. Au commencement de 1790, parut à Rome un mémoire officiel intitulé (( sanctissimi domini Nostri Pii Papae sexti responsio ad metropolitanos Moguntinum, Trevirensem, Goloniensem, Salesburgensem super Nuntiaturis apostolicis ; » il contenait une justification fondamentale des droits de la primauté mis en question et de leur exercice partiel par les nonces. Il fut décisif. Communiqué aux députés de la diète de Regensburg, il eut bientôt pour résultat que le prince électeur de Trêves Glément-Wenceslas répudia la poncta- /ion d'Ems et fit savoir à son clergé qu'il allait demander au pape de nouvelles facultés pour cinq ans. Quoique il n'ait pas été divulgué que les autres princes électeurs, ses complices aient agi de même, la Révolution française qui éclata alors et le contre-coup qu'elle eut sur les transformations et modifications des Etats des princes électeurs allemands firent complètement disparaître la ponctation d'Ems de l'horizon politique.
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Le Fébronianisme combattu par les théologiens du temps.
Le Fébronianisme naissait en un temps qui était un des plus tristes non seulement pour l'Eg-lise d'Allemagne, mais pour l'Eglise en général, et qui doit être compté pour une période de décadence dans tous les domaines de la religion pour l'organisation de l'Eglise, pour la vie des ordres religieux, pour la littérature tliéologique ou l'art ecclésiastique. L'organisation ecclésiastique était particulièrement affaiblie en Allemagne. Elle menaçait ruine : on en avait la preuve la plus éclatante dans la manifestation des princesélecteurs ; la réunion sur une même tête de la dignité épiscopale et de la souveraineté politique était devenue insupportable. Le pape Clément XIV avait prononcé la suppression de la Compagnie de Jésus, en cédant à la pression des gouvernements politiques et pour arrêler^par cette première victime, la persécution qui menaçait d'éclater. Par là les écoles ecclésiastiques avaient perdu leurs forces les plus propres à soutenir la lutte contre l'incrédulité et l'hérésie et les plus capables de maintenir et de défendre les traditions des écoles. L'incrédulité, qui s'étendait sur presque toutes les branches du savoir, infectait parfois jusqu'aux écoles catholiques qui, par suite de cela, jouèrentparfois un rôle déplorable et qui, par Teffet de leur méconnaissance de la vieille théologie ecclésiastique, se contentèrent de connaissances bornées et superficielles. Dans l'art ecclésiastique furent abandonnées également les traditions ecclésiastiques ; le crépissage et le rococo régnèrent sans conteste. On n'avait pas seulement perdu l'intelligence de l'art ancien et de son développement au cours du moyen âge ; on avait fait tomber la Renaissance dans la décadence et dans les contorsions. La fin du siècle fut très pauvre en théologiens •de renom : saint Alphonse fut le seul qui comptât, sur l'ho-
rizon de lathéologie,pourune étoile de première grandeur. Cependant il ne manquait pas, surtout en Italie, de théologiens qui entreprirent la lutte contre le Fébronianisme et défendirent les droits attaqués de la primauté. Parmi eux figure l'ex-jésuite Zaccaria ayec son Antifebronianus. Il est bien dans le rôle de l'histoire des dogmes de marquer les plus importants résultats de ces discussions.
1. Pebronius avait exprimé ouvertement les conséquences des principes gallicans ; le pouvoir de juridiction avait été conféré par le Christ à l'Eglise, prise comme une unité, et elle était exercée par le pape et par les évoques au nom de l'ensemble des fidèles (1). C'est ce qu'avait enseigné Edmond Richer (2), Dupin (3) et Van Espen, alors que les premiers gallicans au contraire, notamment Bossuet et Noël Alexandre (4), admettaient que le pouvoir de juridiction avait été conféré au prince des Apôtres, en tant que chef et représentant de l'Eglise, et il devait survivre dans ses successeurs jusqu'à la fin des temps et être employé pour Tutilité et le profit de TEglise. Le pouvoir de juridiction du pape, — et Zaccaria l'enseignait d'autant plus — est donc un pouvoir immédiat, en ce sens qu'il lui a été conféré immédiatement par le Christ. En même temps c'est une suprématie sur les autres Apôtres ; il constitue le pouvoir souverain [suprema] que le Seigneur marque, d'après saint Matthieu (c. 16), dans le pouvoir des clés confié exclusivement à saint Pierre (5). Ce privilège de Pierre résulte tout aussi clairement et même encore plus de la collation réelle de la charge pastorale dans Jean (c. 21). Là le Seigneur s'adresse tout spécialement à Pierre seul, et quand il lui demande, par trois fois, s'il l'aime plus que les autres Apôtres et
(1) Tom. I. p. 32. — (2) De ecclesiastica ac politica potestate.
(3) De antiqua ecclesiae disciplina, diss. VI, § I : Patet autem ex dictis potestatem ecclesiaticam esse pênes ecclesiam ; Romanum autem Pontificem ceterosque Praelatos eam accipere ab ecclesia quoad usum tantum.
(4) Hist. eecl. saec. 1. diss. IV. § 3.
(5) Zaccajiia, Anti/ebr. T. I. diss. II. c. 2.
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quand il lui confère la charge de paître tout le troupeau du Christ (1). C'est donc contrairement à la doctrine de la sainte Ecriture et de la tradition que Febronius soutient que les pouvoirs de tous les Apôtres, y compris ceux de Pierre, sont égaux, et qu'ils ont été exercés par le collège réuni. An contraire, le Christ a donné à son Eglise une constitution monarchique qui comporte essentiellement un seul chef investi d'un pouvoir suprême sur tous les fidèles et auquel il n'est pas de supérieur (2).
2. Quant aux pleins pouvoirs des évoques, Febronius avait bien distingué la potestas ordiids de la potestas jvrisdictionis, mais il avait soutenu qu'elles ne pouvaient être séparées l'une de l'autre et qu'avec la consécration épiscopale était donné nécessairement et de soi le pouvoir de juridiction (3). Il résultait, en même temps, de là que, dans la question de la cause immédiate de la collation du pouvoir épiscopal qui avait été si violemment controversée à Trente, il était da côté de ceux qui luttèrent pour la collation immédiate de la juridiction épiscopale par la consécration. A ce premier point de vue, c'est-à-dire en soutenant rinséparabilité des deux pouvoirs de Tévêque, Febronius compromettait manifestement le dogme, et la conséquence qu'il tirait de là sur la collation des pouvoirs n'était pas moins erronée.
Il n'est pas sans intérêt de montrer comment Zaccaria cherche à éclaircir ce dernier point et quels termes il emploie. Pour lui, la juridiction épiscopale en général a été instituéededroit divin, c'est-à-dire par le Christ (4), entantqu'élément essentiel de l'organisme de l'Eglise. Elle est donc de droit divin dans son origine, en tant que le Christ l'a con-
(1) Ib. c. 4. - (î) Ib. c. 3. — (3) T. I. cap. VIII. g 1. n. 9.
(4) Antifebr. T. I. diss. III. c. 2. p. 438 ; Alterum est, eandem ecclesiasticam jurisdictionem de jure divino esae, quod Deo praecipiente Komanus Pontifex hocce divinum donum non sibi soli servare potest, sed ad alios quoque, quos episcopoa dicimus, prudenti quadam mensura ac modo transferre omnino tenetur.
férée en même temps à saint Pierre dans le ministère pastoral ; elle est de même genre dans son origine, comme dans sa conservation (infieriet in conservarï) (1). Mais le pouvoir de juridiction de chaque évêque en particulier, pour un diocèse déterminé, ne vient pas directement de Dieu : la cause immédiate en est dans le pape (2). La nomination des évêques à l'époque apostolique est présentée par Zaccaria comme une exception, et celle des évêques en Orient par les patriarches ou par les métropolitains comme une concession du pape. Gomment le pape est-il par la confirmation la cause immédiate de la juridiction épiscopale in individuo'î Zaccaria ne l'explique pas davantage. Pour chacun de ces cas, il y a bien d'autres thèses opposées dans Pebronius et toutes incompatibles avec la primauté du pape, par exemple que le pouvoir épiscopal est égal chez tous les évêques et qu'il est indépendant de la primauté de l'Eglise romaine, qu'il s'étend à d'autres diocèses qu'à ceux qui leur sont assignés (3).
3. En ce qui concerne la primauté, il n'importait pas seulement démontrer contre Febronius qu'il était universel, qu'il s'étendait sur tous les fidèles, qu'il était aussi immédiat {'potestas immediata), dans ce sens qu'il pouvait être mis en exercice contre chaque fidèle en particulier pardessus le pouvoir épiscopal (4).
4. La primauté est la juridiction suprême dans l'Eglise, et elle comprend la plénitude du pouvoir ; de là résulte naturellement la supériorité du pape sur le concile général. Febronius, au contraire, avait soutenu la doctrine, que les évêques en concile général pouvaient, comme juges.
(I) Ib. p. 437; Primum est, iurisdictionis donum seu hujus muneris sacramentum, quod Christus, quemadmodum Léo magnus aiiebat, in Petro principaliter collocavit, ut ab ipso quasi quodam capite dona suaj velut in corpus omne diffunderet, non esse ex ulla humana creatave efficientia, sed in fieri et conservari unice a Deo pendere posse, qui illud e1 constituit et servat in ecclesiae suae utilitatem.
(0 là. p. 438. — (3) Ib. cap. 3. 4. — (4) T. II. diss. IV. c. 4.
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non seulement porter un jugement sur les questions qui n'avaient pas été décidées par le pape, mais même sur celles qui avaient déjà reçu du pape une décision. Un pareil jugementappartientréellementauxévêques; mais, dans ce dernier cas, il n'y apdisjudiciimi atictoritatis mais jiidicium iiistructionis et covfirmatiojns. L'examen peut, en effet, s'étendre à la question de savoir si réellement il existe une décision ex cathedra du pape et encore à celle de savoir si et comment la décision du pape s'accorde avec TEcriture sainte et la tradition. Le jugement porté de cette façon par les évêques n'est pas un jugement de confirmation, quoi que puissent imaginer les théologiens, mais un jugement proprement dit dont la promulgation oblige les sujets à le recevoir en conscience (1) ; et un jugement ainsi indépendant, qui n'est pas motivé par la considération de la sentence infaillible du pape, contribue beaucoup à faire apparaître la vérité en un jour d'autant plus clair et à réduire les hérétiques au silence et à les montrer séparés de la communauté chrétienne.
5. L'infaillibilité du pape, que Febronius, comme les gallicans, contestait ou ébranlait par sa distinction entre la chaire épiscopale de Rome et son titulaire ou par sa demande d'une adhésion préalable de l'Eglise, fut démontrée, dans cette controverse, par les théologiens à l'aide des pro messes de Notre-Seigneur dans la sainte Ecriture, des témoignages de la tradition et d'arguments rationnels. Zaccaria montre, en particulier, que la destinée de la primauté étant de former le centre ou l'unité de l'Eglise et la communauté des fidèles, l'infaillibilité de son détenteur, dans la détermination de la foi et des mœurs, a dû nécessairement (2) y ôtre attachée. Le consentement de toute l'Eglise
(1) Ib. T. II. (lias. IV. c. 6. p. 151. Cf. Mauro Capellari, Il triumpho c. 1.^, n. 6 : Soscrivono, è vero, i padri le lettere pontificie, non pero in quanto emanate sieno dalT apostolica Sede, ma soltanto perché conformi si trovano alla tradizione, ai concilii, alla scrittura.
(2) T. ]]. diss. V. cap. 3.
aux décisions papales n'est pas une condition préalable pour l'infaillibilité ; elles sont rendues obligatoires pour tous par le pape et il ne se peut pas qu'elles ne tiennent ce caractère obligatoire que de leur acceptation (1). Quand saint Irénée dit que tous les chrétiens doivent s'accorder dans leur foi avec l'Eglise romaine, il ne fait point dépendre cette obligation de cet accord déjà réalisé, ce qui serait un cercle vicieux, mais de l'autorité particulière {potior princip alitas), c'est-à-dire de la primauté que Dieu lui a conférée. Ce devoir de s'accorder avec la foi de l'Eglise romaine trouva son expression dans les « litterae communicatorine » que les évêques de Rome seuls échangeaient alors avec les autres, quand ils avaient accepté la profession de l'Eglise romaine, et cette profession de l'Eglise romaine était réglée, continuellement surveillée et défendue par l'évêque de Rome qui était, en même temps, le chef de toute la chrétienté.
La distinction, déjà faite par les gallicans, entre le siège épiscopal et son titulaire ou entre Tinfaillibilité de chaque pape et l'infaillibilité imaginaire de la série fut de nouveau étudiée et réfutée par Maur Gapellari, depuis pape sous le nom de Grégoire XVI, dans son œuvre 11 trionfo délia santa Sede (2).
L'histoire de la doctrine de la primauté au XIX® siècle et sa définition au concile du Vatican (1870).
Dans une partie de la Chrétienté, particulièrement en France et en Allemagne, la foi au véritable objet de la primauté avait été troublée par le gallicanisme et le fébronianisme. De plus il n'y avait pas eu, au siècle précédent, de
(1) Ih. c. 4. § 3 : Nimirum ut Pontifex aliquid âde crediendum ecclesîae proponit, illud ecclesia uti âdei dogma suscipere omnino débet ; ne (quod absit) errare illam contingeret.
(2) Cf. c. 9. 10.