I.A VKTlMi: i:i CIIAHISTIOIK
sanglante et le renouvellement mystique de la mort violente du Christ sur la croix, qui a consisté justement dans l'effusion du sang et la séparation du corps et du sang, et le renouvellement du sacrifice de sa mort dans la consécration des deux espèces séparées^ à la suite de laquelle le corps devient présent sous les espèces du pain et le sang sous celles du vin (1). Quand on lui objecte que dans tout sacrifice doit se trouver une réelle destruction de la victime^ Vasquez répond, entre autres choses, que l'essentiel de l'action sacrificatoire, c'estla reconnaissance de la justice divine et de son souverain domaine sur la vie et la mort; là est l'affaire principale et elle est exprimée par la séparation mystique du corps et du sang, et c'est là ce que le Seigneur a établi comme sacrifice extérieur (2). L'Eucharistie ne peut donc être appelée une représentation simplement figurée d'un sacrifice ; car l'offrande sacrificatoire, à savoir le corps et le sang du Christ, est vraiment et essentiellement présente sur l'autel et l'action n'est pas une réelle séparation du sang et du corps, mais une action sacramentelle (3). Si cette explication est la bonne, il en résulte, d'un côté,
(1) D;sp. 222. c. 7 : Dico igitur, actionem consecrationis eatenus solum sacrificium seu actionem immolandi esse, quatenus per illam efficitur, ut ipso corpore et sanguine Christi consecrato, et realiter ibi contento cruentum illius sacrificium, quod in cruce oblatum est, repraesentetur.
(2) Ib. c. 8. n. 65 : Immutatio non est ratio formalis sacrificii, sed quid ex parte materiae illius necessario requisitum : ratio autem sacrificii in aignificatione omnipotentiae Dei auctoris vitae et mortis formaliter posita est : ac proinJe, si sit oblatio aliqua, per quam absque rei oblatae immutatione vera et reali Deus auctor vitae et morlis denotari et coli possit, vere et proprie sacrificium dici débet : hujusmodi autem est consecratio corporis et sanguinis Christi absque reali immutatione ipsius Christi ob solam repraesentationem mortis ejus, illa igitur vere et proprie sacrificium erit.
(3) Ib. n. G7 : Geterum cum ipsemetChristus sit sub speciebus panis et vini et circa illumactio sacerdotis ofiferentis ipsa ita versetur, ut ipsemet per species panis et vini ex modo peculiari quo a sacerdote consecratur repraesentet cruentam et realem mortem sui ipsius et ea repraesentatione denotet Deum auctorem vilae et mortis, quamvis non dicatur reipsa et vere, sed in sola figura et similitudine occidi et inori, tamen vere et re ipsa immolan et in sacrificium oderri diciiur.
que îa communion du prêtre n'appartient pas à l'essence du sacrifice eucharistique, et encore moins celle des autres fidèles et, d'autre part^ que la consécration d'une unique espèce ne suffît pas à l'essence du sacrifice.
Le premier point est clair jusqu'à l'évidence, si on réfléchit que la communion, comme telle, n'est pas une destruction de l'offrande, mais opère une union inlime du communiant et de l'Homme-Dieu, pour l'âme et le corps, pour l'humanité et la divinité, et que par elle les espèces seules perdent leur être propre, mais qu'elles-mêmes ne sont pas détruites, au moment de la communion, mais seulement après son absorption ; ce qui n'est pas plus une offrande que ne l'est une autre destruction par le feu ou par la décomposition naturelle. La communion n'est pas une action sacerdotale, mais la réception d'un sacrement, ce qui appartient à toutfîdèle (1). Dans la communion, le Seigneur se donneaux fidèles ; dans le sacrifice, il doit se faire une offrande à Dieu.
Sur la nécessité des deux formes séparées pour l'essence du sacrifice eucharistique se sont produites trois opinions différentes. Quelques-uns l'entendaient comme une simple obligation {necessitate praecepti), que l'Eglise avait imposée aux prêtres (ex jure ecclesiastico), en sorte qu'elle peut les en dispenser en certains cas. Ils allèguent l'exemple du Sauveur à Emmaûs,oii il ne consacra que le pain, le rompit à ses disciples et disparut, une fois qu'ils l'eurent reconnu : Cependant si nous admettons que le Seigneur, à Emmatis, a consacré le pain, il résulterait de là seulement la validité de la consécration d'une seule espèce, cela ne suffit pas pour le sacrifice eucharistique, car il n'est pas marqué du Seigneur qu'il ait offert un sacrifice. Ou plutôt c'était assez de la consécration d'une seule espèce pour la communion des disciples et pour l'intention de se faire connaître. Il ne résulte donc pas de là que le Christ a laissé à son Eglise le soin de célébrer le sacrifice sous l'une ou l'autre des deux
(1) Disp. 223. c. 9.
LA VK.TIMK Kl CIlAKlSTiyLE 019
espèces. Ceci ne snurait s'autorisep d'une prétendue dispense d'Innocent VIII qui aurait accordé aux peuples du Nord de consacrer le pain sans le vin, car la mention d'une telle dispense est tout à fait controuvée (1). Au contraire, l'Eglise non seulement n'a jamais dispensé, mais elle a reconnu comme une prescription divine que le saint sacrifice devait toujours être célébré sous les deux espèces et que, dans certaines circonstances et dans des cas de collision, la loi ecclésiastique du jeûne, en vue de la communion, devait céder le pas à la loi du Christ de célébrer l'Eucharistie sous les espèces séparées. Si un prêtre par mégarde avait pris de l'eau au lieu du vin et s'il le remarque seulement au moment de prendre le cnlice;, il doit, quoiqu'il ne soit plus à jeun, accomplir la consécration du vin et assurer ainsi l'intégrité du sacrifice eucharistique. Et si un prêtre, après la consécration, était prisd'appoplexie un autre prêtr e, même sans être à jeun, devrait compléter le sacrifice par la consécration du calice. Cette prescription des rubriques répond aux paroles de la sainte Ecriture : faites ceci en mémoire de moi, oii est donné au prêtre le précepte d'une double consécration ; elle répond à la doctrine des Pères, aux décrets des conciles et à la doctrine des Scolastiques (3). Vasquez, à la suite de son explication du sacrifice, tient la consécration des deux espèces non seulement pour uneobliga.i\on ei même ex jWe div 1710, rridiis aussi pour essentielle et indispensable au sacrifice eucharistique. La consécration n'est pas, en efïet, essentielle sous prétexte que par elle le corps du Seigneur est présent sur Tautel comme un corps sacrifié ; c'est là une préparation etune introduction à l'action sacrificatoire, mais ne la constitue pas. Elle n'est donc pas
(l)Di6p. 223. c. 3. — (0 Cf. Conc. Tolet YII, 2; XI, 14.
(3) Cf. Thom s. th. 3. qu 80. a. 12 ad 3 : Dicendum quod repraesentatio dominicae passionis agitur in ipsa consecratione hujus sacramenti,in qua non débet corpus sine sanguine consecrari; potestautem a populo corpus sine sanguine sumi ; nec exinde sequitur aliquod detrimentum, qui sacerdos in persoua omnium sanguinem oflfert et Bumit.
6^0 IIISTOIRK DES DOGMES
essentielle, même comme transsubstantiation, sous prétexte que par là le pain et le vin sont transformés : car le sacrifice a lieu non sur le pain et le vin, mais sur le corps du Seigneur. En outre, la transformation de la substance du pain au corps, même pour le pain ne saurait être considérée comme un sacrifice, car la substance du corps n'est point amoindrie par là, mais élevée et transformée en une substance céleste- Mais dans le sacrifice, notamment dans le sacrifice expiatoire, le sacrificateur doit exprimer la reconnaissance delà justice divine, en subissant quelque abaissement pour sa propre personne. Dans Tune comme dans l'autre conception, la consécration d'une seule espèce suffirait pour l'essence du sacrifice, car dans l'unedes deux consécrations se produit déjà la présence du corps immolé, tout comme la transformation substantielle d'une substance matérielle : mais c'est là confondre les préliminaires du sacrifice avec ses éléments essentiels.
On ne peut même pas prétendre que le sacrifice eucharistique doive représenter la mort du Seigneur, à savoir la séparation de 1 ameetdu corps, et que cela se produise déjà simplement par la consécration du corps, sous prétexte que par elle, ex vi sacramenti, le corps seul du Christ devient présent, tandis que l'âme et la divinité du Seigneur sont présents par concomitance. Admettons que l'existence sacramentelle du corps du Christ offre également, sous les espèces du pain, une représentation de la mort, — nous ne voulons pas dire la mort elle-même, — il n'y aurait pas même encore une claire désignation de la mort du Christ. La mort de l'immolation était sanglante, était une séparation violente du corps et du sang, l'effusion du sang fut l'essentiel du sacrifice sur la croix. Dans sa représentation il faut donc trouver une indication de la violente séparation du sang et du corps. La mort de l'immolation est alors marquée comme une conséquence de cette violente séparation de l'âme; mais la mort comme telle, en tant que séparation de Tâme etdu corps, n'est pas le sacrifice proprement dit, pas plus que-
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la mort delà victime, dans lus sacrifices de TAncien Testament, ne constituait l'action sacrificatoire. Admettons donc même que la consécration du pain etsatranssusbtantiation au corps du Seigneur indique seule, ex vi verborum^ le corps du Seigneur, même le corpus e x anime ; elle ne figure pas cependant \^ corpus exsangue. Ceci ne se produit que quand survient la consécration du calice, à la suite duquel le sang du Seigneur est séparé sacramentellement du corps (1).
La théorie de Vasquez sur l'essence du sacrifice eucharistique amène ainsi à admettre que le Christ Notre-Seigneur n'a pas lait seulement de la consécration des deux espèces un commandement /lecessarmm ex îiecessitate praecepti, mais même l'élément essentiel du sacrifice eucharistique, si bien que la sainte messe, en tant que sacrifice, est invalide sans eux. Klle ne devient pas invalide par la nature des choses, mais ex jure divino positivo, parce que le Christ a établi cette loi, tout comme il a établi pour les sacrements des signes extérieurs déterminés pour la validité. Il est donc admis que le Christ aurait pu établir la consécration d'une espèce comme sacrifice eucharistique, mais alors il n'aurait pas institué un renouvellement de son sacrifice aussi clair et aussi convenable qu'il l'a fait (2). La représentation non sanglante de sa mort d'immolation ne dure pas aussi longtemps que les deux espèces subsistent sur Tautel. Le sacrifice est une action (m fieri) et quelque chose de passager ; seule, la victime reste sur l'autel autant que les espèces s'y trouvent (3).
D'après tout cela, les paroles de la consécration, sur les lèvres du prêtre, peuvent être comparées au glaive du sacrificateur, car c'est par elle comme par un instrument qu'est
(1) Disp. 223. n. 46. — (2) Ib.
(3) Ib. n. 40 : Dixi in ea separatione considerata ut actione, rationem sacrificii hujus et essentiam consistere, nam existentia illa sub speciebus virtute verborum prout permanens in facto esse non est ipsa immolatio et actio sacriiicandi, sed Christus eo modo permanens dicitur sacrificium pro re immolata.
produite la séparation mystique du sang- et du corps du Christ surl'autel : c'est là une comparaison qui se rencontre chez les Pères, comme chez les théologiens postérieurs (1).
En tant que victime cependant, le corps du Christ qui est envisagé dans cet essai d'explication est le même qui a été offert pour nous sur la croix. Et pour établir complètement cette identité de la victime que le concile de Trente marque expressément, Vasquez n'entend pas dire seulement du pain et du vin que ces substances n'appartiennent point à la victime eucharistique ; il en exclut même les espèces du pain et du vin et ne veut voir en elles que les éléments de l'action sacrificatoire ; car la séparation mystique du corps et du sang du Christ ne peut être accomplie que sous les espèces visibles du pain et du vin (3).
Jusque-là l'exposé de Vasquez paraît en complet accord avec la doctrine de la sainte Écriture sur le sacrifice en général ; sur le sacrifice de la croix, comme sur le sacrifice eucharistique, d'accord aussi avec la doctrine des Pères et de l'Eglise au concile de Trente, comme avec l'usag-e de l'Eglise, il est donc démontré comme hautement invraisemblable que la consécration des deux espèces séparées constitue Tessence du sacrifice eucharistique.
Sur deux points seulement il est en désaccord avec les théologiens venus depuis. Il pense que l'Eucharistie présenterait en soi le caractère d'un sacrement, quand môme le Seigneur n'aurait voulu et établi que la seule présence de son corps m, ciim, siib panc^ c'est-à-dire une présence telle que Luther la supposait. Vasquez veut seulement tirer une conséquence de ce cas possible. Le Christ aurait pu en décider ainsi, mais nous n'aurions paseualorsunsacri-
(l) V. Hist. des Dogmes, II, i044. — (2) Lessius ; voir plus bas § 65.
(3) Diap. Î23. n. 4.3 : Deinde pronuntio species panis et vini, quae in hoc sacramento maaent, non pertinere essentialiter ad rem oblatara, ut quidam asserunt, sed ad ipsam oblationem et actionem sacrificandi, nam etsl ad rem oblatam pertinerent, non esse idem omnino id quod oflfertur in hoc sacrificio et id quod in cruce oblatum est etc.
LES ESSAIS d'explication DU SACRIFICE EL'CIIARISTIQUE 623
fice, tel que nous l'avons maintenant. Le corps du Christ serait simplement présent dans et à côté de la substance du pain, comme dans un vase ; l'offrande, l'adoration et la main du prêtre atteindraient tout d'abord le vase, puis après seulement le corps du Seigneur, en tant que le Seigneur aurait par sa libre volonté trouvé cela bon. Admettons de plus que lo prêtre consacre et opère;, en tant qu'organe et instrument, au nom du Christ, il paraît absolument inconvenant que le Seigneur ait offert son corps dans un vase. Vasquez pouvait ne rien voir là de si inconvenant, parce qu'il s'était prononcé pour l'action simplement morale des sacrements et qu'il ne considérait pas le Christ Notre-Seigneur, comme le prêtre proprement dit du sacrifice eucharistique. De ce dernier point il sera particulièrement question ci-après.
Si on fait abstraction de ce point de vue, on ne peut regarder l'essai d'explication donné par Vasquez du sacrifice eucharistique que comme exact et bien réussi, et il a été accepté, dans ses parties essentielles, par tous les théologiensvenus depuis, quoique quelques-uns aient cherché à le compléter en essayant de montrer encore, dans la sainte Eucharistie, une réelle destruction de la victime.
Les essais d'explication du sacrifice eucharistique par les théologiens postérieurs.
1. Sur le point de vue étudié jusqu'ici se meut un contemporain et un confrère de Vasquez, Suarez. Il regarde la représentation de la mort du Christ par la consécration des deux espèces séparées comme essentielle et indispensable pour le sacrifice eucharistique (1), mais de plus il tient, comme étant de l'essence de ce sacrifice, la destruction
(1) In Thom. III. qu. 83. a. 1. Disp. 74. sect. 6.
réelle de la victime, à savoir la transformation substantielle du pain et du vin au corps etau sang du Christ (1). Mais cela se heurte à ce que Vasquez avait déjà fait ressortir, à savoir que le pain et le vin n'appartiennent pas à la victime dans la sainte Eucharistie etque la transformation substantielle qui s'accomplit en eux ne peut former aucun élément essentiel du sacrifice. Cette transformation essentielle, en tant que moyen de rendre la victime présente, appartient bien à l'intégrité du sacrifice, mais extérieurement seulement, non intérieurement, comme le pense Suarez ; elle n'est que la condition sine gua non du sacrifice et le précède ratione, quoique le sacrifice s'en suive au même moment. Il faut en dire autant de la substance du pain et du vin ; ils forment bien le terminus u quo de la transsubstantiation, mais ils ne sont, comme elle, que la préparation de la victime, comme de l'action sacrificatoire.
2. Lessius veut également ajouter une destruction réelle au renouvellement symbolique de la mort par immolation ; seulement il n'admet pas que le pain et le vin soient le sujet de cette destruction, mais bien le corps céleste du Christ, qui, par la consécration, descend du ciel sur l'autel, sous les espèces sensibles du pain et du vin (2). Mais cela non plus n'est pas admissible, quoique Lessius ne tienne pour nécessaire qu'un complément du renouvellement mystique de la mort par les espèces séparées ; car le corps céleste du Seigneur reste au ciel, sans qu'il se produise en lui un change-
(1) 76. : Dico tertio : Actio essentialis hujus sacriflcii necessario includit consecrationem, prout continet transsubstantiationem panis et vini in corpus et sanguinem Christi ; unde illi duo termini se. destructio panis et vini quoad substantiam et praesentia Christi sub speciebus, etiam suo modo pertinent ad essentiam hujus sacrificii. . . quia sine hac actione impossibile est Christum ofiFerri sub speciebus ; est ergo necessaria ut intrinsece pertinens ad essentiam sacrificii.
(2) De perf. div. XII, 13, 95: Unde verba consecrationis sunt instar gladii, Corpus Christi, quod nunc est in caelo vivum, est instar hostiae vivae etimmoldndae ; corpus ut positum sub specie panis et sanguis sub specie vini se habent ut corpus et sanguis agni nunc immolati. Unde se habent ut terminus immolationis seu actionis sacrificandi.
LES ESSAIS d'explication DU SACRIFICE EL'CIIARISTIOVE 625
ment préalable; le corps présent sur l'autel est la victime sur laquelle le sacrifice doit être accompli.
3. Cependant Lugo a poussé plus loin la pensée de Lessius et établi une théorie particulière qui a trouvé plus tard beaucoup de partisans ; si bien que la question se pose principalement entre elle et celle de Vasquez. Tout d'abord, il critique les définitions du sacrifice usitées jusqu'alors; pour lui, il fait consister la dilTérence entre le sacrifice et l'oblation en ce que, dans le premier, l'action sacrificatoire a été établie, que ce soit par Dieu ou par une autorité humaine publique, comme un rite religieux en vue de cette fin (1) ; aitisi les sacrifices païens ne tombent pas sous l'idée du sacrificium. Gomme le but de toute action religieuse est la reconnaissance de la majesté divine, le but spécial du sacnficium est la reconnaissance de la puissance divine et de son domaine souverain sur l'être et le nonêtre (et non pas sur la vie et la mort), ce qui est exprimé par une destruction de la victime (^2). Il résulte de là qu'il n'y a qu'un sacrifice dans l'Eglise de Jésus, à savoir le renouvellement eucharistique non sanglant du sacrifice sanglant de la croix ; cependant il faut reconnaître à l'Eglise le droit de célébrer, même comme sacrifice (3), la sainte Eucharistie, alors même que le Christ l'aurait établie seulement comme sacrement, sans établir de réglementation expresse sur le sacrifice eucharistique ; et cela parce que l'action eucharistique est, de sa nature, propre à servir de sacrifice. Par là aucune atteinte n'est portée au sacrifice de
(1) De euch. Disp. 19 n. 10 : Certum etiam videtur ex natura rei non requiri institutionem divinam, sed sufficere humanam ad essentiam sacrificii, quia cum haec sit signi&catio ad placitum, potuerunt hominea baec vel illa signa assumere ad hoc significandum.
(2) Ih. n. 5 : Sacrificium esse protestationem qua homo profitetur se ; habere totum suum esse a Deo et ideo dignum esse Deo, in cujus honorem
et cultum idem esse et eadem vita consumatur et destruatur ; quod quia regulariter non licet, oflertur pro vita {)ropria vita seu entitas alterius rei, protestando eodem modo nostram vitam oblaturos, si liceret et oporteret.
(3) Ib. n. 32.
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la croix, ou plutôt sa valeur infinie et son inépuisable fécondité sont reconnues par ce fait qu'il se prête, pour l'application de ses fruits, à être renouvelé jusqu'àla fin des iemps(l). De ce que nous venons de dire il résulte que Lugo n'entend pas rejeter l'explication, donnée par Vasquez, du sacrifice eucharistique. Il cherche à la réunir à celle de Lessius (2), et il trouve ensuite, dans la consécration et la communion, l'essence de Paction eucharistique (3), en regardant le corps du Seigneur présent au ciel et glorifié comme la res offerenda ; et ce corps devient, en outre, par la consécration, présent sur nos autels sous les espèces passagères du pain et du vin, alors que le Christ ne cache pas seulement sa divinité, mais aussi son humanité. Par cette descente du ciel sur la terre, le corps du Christ s'abaisse et passe d*un état parfait à un état moins parfait : le Christ devient donc présent, sous les espèces d'un aliment de sacrifice, et il se donne comme tel à tout fidèle dans la sainte communion. Cet abaissement représente, pense Lugo, la destruction réelle de la victime qui est essenlielle à tout sacrifice, si bien que la consécration correspond à l'immolation des victimes et la communion à leur destruction par le feu, c'est-à-dire à leur complet anéantissement (4). En outre, Lugo s'exprime ailleurs, comme s'il
(1) Th. n. 30 : Quo sane modo non ofifertur missae sacrificium, sed a Christo non jam stante, sed sedente in dextera Dei, hoc est non amplius merente aut saiistaciente, sed applicante meiita et satisfactionem prioris sacrificii, per oblationem quotidianam sacrificii incruenti, quae repetitio ostendit maxime efficaciam infinitam praecedentis sacrificii, cujus virtus exhauriri vel diminui non potest per tôt alias applicationes ejusdem virtutis.
(2) Ib. n. 64 : Fundamenta tertiae (Vasquezii) et quartae (Lessii) sententiae supra posita satis ostendunt probabilitatem utriusque ; quare illa mihi magis plaçai, quae utramque ita conjungat, ut neutrius fundamenta habeat contra se.
(3) Ib. n, 64: Verisimilius ergo existimo, utramque actionem, consecrationem se. et consumptionem pertinere ad substantiam hujus sacrificii.
(4) Ib. n. 68 : Cum hoc tamen stat ipsam sumptionem pertinere ad substantiam et integritatem hujus sacrificii : nam per ipsam adhuc magis
LES ESSAIS irEXI'LICATK» DU SACHTFTf.F. ErriIARTSTÎOl'E 627
faisait consister l'essence du sacrifice dans laconsécration seule, et considérait la communion comme partie intégrante du sacrifice (1) ; il ajoute cependant que la communion complétait, d'une autre manière, le sacrifice, comme la satisfaction pour le sacrement de Pénitence, alors que, dans le premier cas, il s'agit d'un élément tout à fait important et, dans le second, d'un autre sans grande importance (2).
Cependant ceci change peu de chose à sa conception du sacrifice eucharistique. Quoique il considère la répétition de la mort par la consécration des deux espèces séparées comme essentielle pour le sacrifice de la messe, si bien qu'elle ne peut être célébrée validement sous une seule espèce, il tient pour nécessaire d'achever ce sacrifice mystique par quelque destruction réelle d'otïrande sacrificatoire ; et celle-ci doit consister dans l'abaissement du corps du Christ, qui, quoiqu'il n'abandonne pas le ciel, n'en devient pas moins présent sur nos autels, sous les formes d'un aliment de sacrifice (3). Ce changement du corps sacrifié
consumitur et destruitur victima. Nec repagnat aliquam victifnara in eodem aacrificio duplicem destructionem subira ; imo in holocauste necesse erat victimam nrius occidi, postea adhuc magis destrui per totalem combustionem.
(1) Ib. n. 73 : Secundo composilio est qua componitur ex consecratione et sumptione, et haec est quasi ex partibus integrantibus heterogeneis, ut homo componitur ex capite, manibus etc. : quare sicut homo sine manibus esset essentialiter homo, sed incompletus, ita hoc sacrificium in consecratione est essentialiter sacrificium, sed adhuc incompletum, donec integretur et compleatur per sumptionem.
(2) Ib n. 76.
(3) Ib. n. 67 : Hoc supposito, facile erit explicare quomodo consecratione ipsa sacrificetur corpus Christi : nam, licet ipsa consecratione non destruatur substantialiter, sed taraen destruitur humano modo, quatenus accepit statum decliviorem et talem quo reddatur inutile ad usus humanos corporis humani, et aptum ad alios diversos usus per modum cibi ; quare humano modo idem est ac si fieret verus panis et aptaretur et condiretur in cibum, quae mutatio sulflciens est ad verum sacrificium. Fieri enim comestibile illud quod non erat comestibile, et ita fieri comestibile ut jara non sit utile ad alios usus, nisi per modum cibi, major mutatio est quam aliae quae ex communi hominum mente sufficiebant ad verum sacrificium.
628 IIISTOTRE DES DOGMES
n'est pas, il est vrai, un changement substantiel, mais il est suffisant pour le sacrifice, parce qu'il est véritable et cnoral, c'est-à-dire produit par la volonté du Christ. Il présente le caractère d'un renouvellement de la mort par immolation, en tant que l'aliment du sacrifice suppose la mort de la victime (1).
Si profond que puisse paraître cet essai d'explication, il y a beaucoup à dire contre sa justesse quand il fait consister l'élément essentiel du sacrifice dans cet abaissement. En effet
a) Le corps du Seigneur glorifié et présent au ciel n'est pas la res offerenda, mais le corps présent sur l'autel.
b) Le fait que la victime devient présente sous l'espèce d'un aliment ne signifie pas encore l'offrande à Dieu, mais plutôt une offrande aux enfants des hommes et par conséquent quelque chose de différent du sacrifice, comme le marque le concile de Trente (2).
c) La consécration opère la présence substantielle du corps et du sang du Christ, de telle manière que la substance du pain est transformée en celle du corps et la substance du vin en celle du sang. Cette présence substantielle du corps du Christ dont les accidents sont présents, tout comme l'âme et la divinité per coyicomitantiam^ est miraculeuse, sans que par là soit figuré le mode d'existence d'un cadavre. Le corps sacrifié admet, il est vrai, la forme d'un aliment de sacrifice, et cela se produit également, d'une manière merveilleuse, car par l'usage il ne passe pas en notre substance, mais il veut, comme un aliment vivifiant, nous assimiler à lui. Et même si le mode d'existence du corps du Christ dans la sainte communion était régardé comme semblable à celui d'un cadavre, il n'y aurait aucune indication de la mort, de la séparation violente du
(1) Ib. : Redd^re ergo illud corpus ad statum cibi comestibilis, fuit quasi occidere illud, non physice sed moraliter seu humano modo,
(2) S. 2.'. can. 1.
LES ESSAIS d'explication DU SACRIFICE EUCHARISTIQUE 629
corps et du sang, et celle-ci doit être représentée dans le sacrifice, comme accomplie dans un seul acte (comme un fieri)y tandis qu'un cadavre n'indique pas par lui-même une mort par sacrifice.
d) Pas plus que les autres théologiens, Lugo ne produit par sa théorie une destruction rt-^'lle de la victime ; mais il supprime au moins, par son explication, l'identité du sacrifice eucharistique et du sacrifice de la croix, quoique l'essence du sacrifice sanglant de la croix consiste en cela. La sainte Ecriture, la tradition et la doctrine de l'Eglise marquentconstamment celte identité, toutes les fois qu'elle exposent la signification de ce mystère. l*e concile de Trente dit expressément que le Seigneur a institué le sacrifice eucharistique en mémoire de sa mort, de son retour à son Père et de l'effusion de son sang (1). Lugo, au contraire, ne peut montrer dans cet abaissement du corps céleste du Christ, pour se rendre présent sous les espèces du pain et du vin qu'une analogie avec l'Incarnation.
e) Si l'essence de l'action eucharistique consistait principalement dans cet abaissement, la consécration du pain ou du vin, c'est-à-dire celle d'une espèce, suffirait pour l'essence de la sainte Messe ; on n'aurait plus du moins aucune raison interne d'établir la double consécration comme une condition de la validité du sacrifice. Mais Lugo reconnaît une raison externe pour la double consécration, à savoir l'ordre du Christ (2) ; il admet même une raison interne, à savoir que par la double consécration seulement peut se produire la représentation du sacrifice de la croix. Cependant il montre en ceci que lui-même ne peut se passer de la mort par une réelle destruction ou un abaissement de la victime. S'il avait, au contraire, présenté la première comme
(1) s. 22. cap. i : Novum instituit Pascha, seipsum ab ecclesia per sacerJotes aub signis visibilibus immolandum in raemoriam transitus sui ex hoc jnundo ad Patrem quando per sui sanguinis eflfusionem nos redemit etc.
(2) Diap. 19. n. 11?.
l'élément principal et s'était contenté de montrer dans le fait que la victime est présente sous la forme d'un aliment de sacrifice quelque chose d'accidentel et une préparation indispensable à l'intégrité extérieure du sacrifice, on n'aurait pu produire rien de sérieux contre sa théorie. Par la seulement elle me paraît être soutenable et mettre le sacrifice en une lumière plus claire.
f) Les explications de Lugo sur le rapport de la communion et du sacrifice sont de telle nature qu'il rattache la communion à la substance et à l'intégrité intérieure du sacrifice, quoique il l'excluedeseséléments essentiels. Aussi il n'a pas bien marqué ce rapport. Mais quand il voyait dans l'abaissement du corps glorifié du Christ, sous les espèces du corps, l'élément principal du sacrifice, il lui fallait regarder la communion comme la perfection et le terme de cet abaissement et la rattacher à l'essence du sacrifice, ce qui est contraire à tout ce qui précède.
4. Les théologiens postérieurs se sont, pour la plupart, rattachés à Vasquez, ou bien n'ont admis l'explication que Lugo y a jointe que sous les restrictions indiquées.
Parmi les thomistes, on peut mentionner Jean de Saint- Thomas qui exclut la communion de l'essence du sacrifice, parce qu'elle n'est point accomplie par le prêtre au nom du Christ, le grand-prêtre proprement dit, mais seulement sur l'ordre du Christ pour la sanctification de celui qui communie. Dans cette école, Gonet jouit encore d'une plus grande autorité ; il adopte Texplication ordinaire et, pour délimiter exactement l'action sacrificatoire, il y distingue trois moments, quoique pour le temps ils soient simultanés; à savoir la préparation, et réelle adduction de la victime par la transsubstantiation du pain et du vin, et ensuite l'offrande de ce don à Dieu par le renouvellement de l'acte de sacrifice intérieur, qui trouve son expression dans les paroles qui pro voMs et pro multis efjundetur (effiinditur), et enfin la mystique répétition de la sépara-
LES ESSAIS d'explication DU SACRIFICE ELCllARISTIQUE 631
tion du corps et du sang, alors que sous les espèces du pai[i devient présent^ ex viverbomim, le corps seul, et, sous celles du vin, le sang seul. Par conséquent dans Yintentio sacriftcandi du prêtre est comprise, en même temps, l'intentio off.erendi, comme Vintentio immolandi sive sacrificandi[\). Pour donner satisfaction aux divers théologiens qui réclament une destruction réelle de la victime, il remarque que les paroles de la consécration, prononcées au nom du Christ, ont la force d'opérer^ dans le corps glorifié du Christ, la séparation indiquée du sang et du corps du Christ, si cela était possible (2). Quoique cela ne soit pas particulièrement marqué par Vasquez, cette supposition ne contredit aucunement sa théorie. Cette supposition peut notamment invoquer en sa faveur que le Christ lui-même est le grandprêlre proprement dit et témoigne à son Père céleste les mêmes sentiments que ceux qu'il avait lors de l'offrande de son sacrifice sanglant. De cela on peut déduire que Gonet ne tient pas la communion du prêtre pour un élément essentiel du sacrifice, mais seulement pour une de ses parties extérieurement intégrantes, en tant que le corps du Seigneur devient présent par la consécration, non seulement comme victime, mais aussi comme aliment, avec la destination de servir à la nourriture de l'âme ; et cette destination est remplie par la communion (3).
D'autres thomistes, notamment les Salmanticenses tiennent cependant encore la communion pour un élément nécessaire du sacrifice eucharistique, parce que, quoiqu'il ne se produise aucune réelle destruction de la victime, il y acependant suppression de sa présence sacramentelle sur l'autel, ce qui a été déjà contesté souvent par les théologiens antérieurs. La communion n'est pas en effet une fonction spécifiquement sacerdotale, ce que doit être pourtant le sacrifice; ellepeut,en un casdenécessité,êtreaccompliemôme par un laïque seul. En elle il n'y a pas d'offrande à Dieu,
(1) Clypeus, Disp. U. a. ?. §5. — (2) Ib. n. Gl. — (3) 76. a. 2.§ 4.
mais aux fidèles qui communient. Ils remarquent seulement, avec raison, que, seuls, les deux éléments du sacrifice eucharistique, la consécration et la communion, appartiennent ex jure divino à l'Eucharistie, tandis que les autres éléments de la liturgie sont de droit ecclésiastique, c'està-dire ont été insérés peu à peu dans la liturgie par l'Eglise. Le Liber pontificalis nous apprend comment les divers éléments ont été introduits peu à peu par les divers papes des premiers siècles, et Grégoire le Grand écrit, dans une de ses lettres (1), que les Apôtres n'avaient ajouté à la consécration et à la communion que le Pater noster.
Par contre, le scotiste Dupasquier n'attribue à la communion qu'une valeur d'appoint et non une valeur essentielle pour le sacrifice (2) ; il pense même que la consécration d'une espèce unique suffit pour le renouvellement mystique^ et par conséquent pour l'essence et pour la validité du sacrifice eucharistique, quoique la double consécration soit de précepte [de necessitate praecepti), d'après Tordre divin (3). Un autre scotiste, Mastrius (4) est du même avis, quoique, à la différence de Dupasquier, il donne la communion, comme un élément indispensable, à côté de la consécration (5).
Ainsi prévalurent même parmi les théologiens de cette école, jusqu'au dix-septième siècle, des opinions toujours diîTérentes sur le sacrifice eucharistique. Même Tournely (t 1729) revient exactement, comme les Sabnanticenses^ à l'opinion deBellarmin,en rattachant la communion, comme la consécration, à l'essence du sacrifice. Mais il contredit lui-même, avec beaucoup de décision, l'opinion des scotistes
{\)Epp. L. IX. ep. il: Orationem vero dominicam idcirco mox post precem dicimus, quia mos apostolorum fuit, ut ad ipsam solummodo orationem oblationis hostiam consecrarent.
(2) De sacrif. Missae Disp. 7. qu. 3. concl. 2.
(3) 76. qu. 5.
(4) De sacr. Ordinis. Disp. 4. qu. 5 : Probatur quia si sacrificium eo modo sumatur, in unaquaque consecratione, tam corporis quam sanguinis, salvatur vera et essentialis ratio sacriflcii.
(5) Ib. qu. 4. a. 4.
l'eucharistie et le sacrifice eicharistioi e 63îi
pour qui suffit la consécration d'une seule espèce, par la raison que dans la représentation de la mort par immolation doivent être nécessairement représentées l'effusion du sang et la séparation du corps et du même sang (1).
Les résultats des explications données sur l'action sacrificatoire de l'Eucharistie et le sacrifice eucharistique.
1. Des divers essais d'explication et des multiples commentaires des théologiens du XVP et du XVIP siècle on peut inférer comme un résultat sûr que le sacrifice doit être distingué de l'oblation en général [oblatio] et qu'il doit être entendu comme le don d'un bien visible, réellement existant, fait à Dieu par un rite symbolique prescrit ou approuvé par une autorité publique, ou par Dieu, pour reconnaître son souverain domaine sur Têtre et le non-être. On a été conduit à plusieurs essais désespérés pour montrer, dans la sainte messe, une réelle destruction de la victime, parce qu'on la faisait entrer dans l'essence du sacrifice de la messe. On en a une preuve dans la tentative de Gienfuegos qui rejetant, au XVIIP siècle, l'explication de Vasquez, comme celle de Lugo, veut démontrer que la représentation de la mort du Seigneur, c'est-à-dire de la séparation du corps et de l'âme est un acte sacramentel de l'Eucharistie (2). Outre qu'il n'y a aucune preuve de ce prétendu acte, on ne démontrerait par là aucune réelle destruction de la victime. On renonce donc à compter celle-ci parmi les éléments essentiels du sacrifice. Elle se trouve, j[l est vrai, dans le sacrifice des sacrifices que le Fils i de Dieu a offert sur la croix ; nous la rencontrons dans
(1) De sacrif. euch. a. 8.
(2) Cf. ScHWANE : Die eucharistische Opferhandlung . p. 49 et suiv.
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les holocaustes et dans les victimes sanglantes de l'Ancien Testament, dans lesquelles Dieu a voulu préfigurer le sacrifice de la croix. Mais l'action des sacrifices solennels et publics peut cependant être différente et multiple, pourvu qu'elle soit prescrite ou approuvée par l'autorité publique humaine ou par Dieu et qu'elle ait été une expression convenable de l'offrande faite à Dieu, en vue de reconnaître son souverain domaine et sa puissance sur l'être et le nonêtre, sa justice souveraine en face du péché. Si donc le Christ Notre-Seigneur a voulu instituer dans la sainte Eucharistie un sacrifice commémoratif de sa mort sur la croixetrenouveler cettedernière,d'unefaçonnonsanglante, cela tient à ses règlements positifs sur l'action sacrificatoire dont le côté intérieur, conformément à ce qui a été dit, découle de lui-même, et il n'était pas nécessaire de prouver particulièrement qu'une destruction réelle a eu lieu. Le sacrifice encharistique est précisément un sacrifice tout particulier, et son accomplissement n'est que le renouvellement du sacrifice sanglant du Christ, représenté par la séparation sacramentelle et mystique du sang et du corps du Christ, sous les espèces séparées du pain et du vin, à l'égard desquelles les paroles de la consécration prononcées par le prêtre, de la bouche même de Notre-Seigneur, forment, pour ainsidire, l'épée que le Seigneur employa d'abord lui-même, la veille de sa mort, afin d'exprimer sa plus parfaite immolation et qu'il a commandé à ses Apôtres et à leurs successeurs d'employer jusqu'à, la fin des temps.
Tous les autres éléments de la sainte messe sont, par rapport au sacrifice, des parties extérieurement intégrantes (partes intégrales ab externo), et parmi elles ne figurent pas seulement la communion du prêtre, mais aussi la transformation du pain et du vin et la descente du ciel du corps glorifié du Christ, selon sa substance et sous les espèces passagères du pain et du vin, pour devenir l'aliment des fidèles. C'est ainsi que les théologiens de Wurzbourg (Holtzclau t i783 est l'auteur de la doctrine sacramentelle
l'eL'CUARISTIE et le sacrifice ELCIIARISTIOIE 6.'i5
dans l'œuvre dogmatique où elle se trouve), comprennent le sacrifice eucharistique, d'après ses éléments essentiels et intégrants (1).
Ce n'est pas de cette façon que Pranzelin dégage sa thèse des multiples commentaires précédents. Il revient à la théorie de Lugo, à savoir que, quoiqu'il tienne la consécration des espèces séparées en vue de la représentation de la mort sur la croix comme nécessaire au sacrifice, cependant il fait consister l'élément primaire et formel du sacrifice dans l'abaissement du corps du Christ jusqu'à servir d'aliment sous les espèces du pain et du vin, c'est-à-dire jusqu'à prendre un mode d'existence propre à un cadavre privé de vie et d'activité sensible (2). Les raisons qui militent contre cette conception ont été déjà exposées dans ce qui précède. Franzelin n'en a pas tenu compte, ou il ne les a pas considérées comme décisives. Il s'est en outre laissé aller à une inconséquence, quand, s'écartant de Lugo, il ne considère pas la communion comme le comble de cet abaissement du corps du Christ, mais comme un acte extérieur au sacrifice ou qui du moins n'appartient pas à sa substance. Du reste il faut supposer cet abaissement, en raison encoro de la venue du corps céleste de Jésus sur
(1) De euch ut sacrif. art. 2 : Sola consecratio habet essentialia ad verum sacrificium requisita ; (^st enirn 1. oblatio externa rei sensibilis, cum per consecrationem co.-pus Christi sistatur praesens sub speciebus sensibilibus panis et vini et offeratur Patri actione soli sacerdoti propria. 2. Habetar immutalio vera hostiae et aliquo modo ejus destructio, quatenus vi verborum Christus immolatur mysiice, dum vi verborum sanguis separatur a corpore. Deinde ponitur sub speciebus modo quodam mortuo et ordinato ad destructionem, cura ibi ponatur per modum cibi et potus ordinati ad consumptionem, eoque fine, ut consumptis et corruptis speciebus ibi esse desinat ; quae destructio, licet non sit perfecta et physica, sed solum imperfecta et moralis sufïicit tamen ad rationem Teri sacrificii.
(2) De euch. p. 375 : Docent diserte, formalem rationem hujus incruentae \ «acnficationis esse in actione, quatenus inducit statum cibi ac potus in
Agno immaculato, et proinde formalem rationem victimae in termino esse hune statum cibi ac potus, quem merito déclarant incruentam ; mactationera et quandam Christi exinanitionem secundum humanitatem.
l'autel, et elle n'est pas par conséquent l'essentiel, mais seulement la préparation et la condition préalable du sacrifice, c'est-à-dire une de ses parties intégrantes. Dans cet abaissement du corps du Christ, on peut bien trouver quelque ctios.e d'analogue à Tlncarnation, mais Tidentité du sacrifice eucharistique et du sacrifice de la croix est laissée dans l'ombre par la théorie de Franzelin.
2. Autant furent variées les tentatives des théologiens pour expliquer l'essence du sacrifice eucharistique, autant ils furent d'accord pour admettre que le Christ Notre-Seigneur est lui-même le grand-prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech et le principalis offerens dans la sainte Messe. Le prêtre l'offre aussi, il est vrai, au nom de TEglise, alors que l'Eglise offre à Dieu par le prêtre ce qu'elle a de plus précieux, le corps du Seigneur ; le prêtre l'offre aussi au nom de la communauté et en son nom. Mais tout d'abord, il est l'organe et le serviteur de Jésus- Christ, et il accomplit en son nom la consécration à laquelle est attachée, au même moment, l'offrande et la mactatio mystique ou sacramentelle. Le Christ lui même est le principal grand-prêtre, se manifestant et s'offrant lui-même dans la sainte Messe. Il accomplit la consécration par sa potestas excellerttiae (1), c'est-à-dire sous la coopération de sa nature humaine et de sa volonté, en employant le prêtre humain comme son organe visible ; ainsi en fait-il pour le jsi sacrifice. Les Pères et les Scolastiques l'ont enseigné à " l'unanimité, et l'Eglise a expressément défini, au concile de Trente, que le sacrifice de la croix est indentique, pour le sacrificateur et la victime, au sacrifice de la messe. C'était 1| dépasser tout particulièrement l'essai d'explication de Vasquez que de mettre dans la plus vive lumière l'identité du sacrifice de la croix et du sacrifice eucharistique et fonder ainsi la valeur infinie du dernier. C'est Vasquez cependant qui n'a reconnu au Christ Notre-Seigneur qu'une partici-
(1) Cf. Bist. des Dogmes, III, 108, 109.
i/klciiaristii-: kt lv: saorificf*: elciiaristiole 637
pation plus éloignée au sacrifice eucharistique, car elle doit se borner à l'ordre donné aux Apôtres, lors de l'institution de l'Eucharistie, de faire en mémoire de lui ce qu'il venait d'accomplir (1). Si le Seigneur ne prenait part que par cet ordre au sacrifice eucharistique, il n'y participerait que comme législateur et nullement comme prêtre. Ce serait supposer arbitrairement une grande dilîérence entre le sacrifice eucharistique que le Seigneur a offert, la veille de sa mort, et la sainte messe, et donc ne pas faire en mémoire de lui ce qu'il fit alors. Les paroles que le prêtre prononce par la bouche du Seigneur et comme son organe dans la consécration du calice : « Ceci est le calice de mon sang qui est versé pour vous » témoignent irréfutablement que le Christ Notre-Seigneur accomplit le sacrifice par le prêtre.
Autant sont nécessitantes les raisons qui militent en faveur de cet article de foi, autant sont insuffisantes et précaires les raisons qu'apporte Vasquez en faveur de son opinion. Il pense que, parce que le temps du mérite et de la satisfaction a pris fin par la mort de la croix, de même aussi toute action morale a cessé d'être possible pour lui. Par là non seulement il serait contesté que le sacrifice céleste du Christ se continue, mais même qu'il intercède pour nous, alors que les paroles de TApôtre (2) enseignent le contraire (Hebr. 9,24). En fait Vasquez en vient là, parce qu'autrement le mérite satisfactoire du Christ serait supposé insufïisant. Le Christ, dans le ciel, ne doit présenter son intercession pour nous, avec sa volonté divine, que dans la mesure où il nous applique les fruits de son sacrifice sur la croix. Néanmoins Vasquez admet que les anges et les bienheureux du ciel intercèdent pour nous ; mais il trouve cela inconvenant pour le Christ, Notre-Seigneur; mais toute son
(1) Disp. 2?5. c. 3. n. 12 : Ghristum autem tantum offerre remote et ratione solius institutionisqua praecepit, ut hoc sacrificium in inemoriam ipsius et in persona ejus immolaretur.
(2) 76. no M.
638 JUSTOIRE DES DOGMES
argumentation est sans force. La nature humaine du Seigneur et sa volonté humaine n'ont pas été supprimées dans le ciel, mais agissent moralement sans interruption, comme principhim qiio, et cela vaut aussi pour le Christ en son humanité et sa divinité^ dans l'Eucharistie. La valeur du sacrifice eucharistique ne dépend donc pas seulement de la victime, mais, en tant qu'infinie, encore plus de la dignité du sacrificateur qui, en réalité, est le Fils de Dieu fait homme.
Vasquez veut tirer une autre preuve de la possibilité du sacrifice eucharistique pendant les trois jours qui s'écoulèrent entre la mort et la résurrection du Seigneur. Par la raison que ni Tâme humaine de Jésus ni sa volonté humaine n'auraient participé à ce sacrifice, on doit contester leur participation au sacrifice eucharistique. C'est la conclure d'un cas imaginaire, qui suppose de tout aulres conditions à des cas ordinaires. Mais on se demande si, pendant ces trois jours, le Christ a voulu la célébration du sacrifice eucharistique. Nous pouvons soutenir avec beaucoup de vraisemblance qu'il ne l'a pas voulue ; aussi l'Eglise ne célèbre pas le Vendredi-Saint, le sacrifice eucharistique, mais seulement la missa praesanctificatorum^ pour ne pas écarter le souvenir du sacrifice de la croix. Les Apôtres ne devaient-ils pas conclure qu'ils n'avaient été établis commeorganesduChrist pour Texercicede sdipotestas excellentiae que quand ils pouvaient représenter le Christ dans sa nature humaine ? Mais cela n'était pas possible pendant les trois jours oii la nature humaine était déchirée ou séparée en ses éléments. Si cependant ils l'avaient fait — ce que, il est vrai, nous ne pouvons admettre — ils auraient posé un cas d'exception. La consécration aurait été valide, mais avec la substance du corps n'aurait été unie que la divinité non l'âme humaine. Il aurait manqué au sacrifice eucharistique son élément essentiel-
Vasquez ne peut trouver aucun patron à son opinion. Il ne peut citer que Duns Scot et Gabriel Biel. Mais, comme
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déjà Melchior Gano (1) avant lui, tous les théologiens postérieurs se sont prononcés presque unanimement contre lui, uol'dmmeuiSudLTez{2),Lugo(loc.cit.)ei\esSalmanticenses{3).
3. Sur les fruits du saint sacrifice de la Messe, le concile de Trente s'est déjà prononcé si nettement, qu'il ne pouvait guère se produire beaucoup de controverses là-dessus. Le sacrifice eucharistique est essentiellement le même que celui de la c^roix ; il a donc comme celui-ci des fruits propitiatoires, méritoires et impétratoires. Mais, au premier et au second point de vue, même en tant que le Christ lui-m.ême ' st grand-prêtre, il n'opère pas immédiatement la rémission des péchés et la dispensation des grâces, mais il agit seulement de manière à apaiser Dieu par lerenouvellement commémoratif du sacrifice de la croix et à le porter à accorder à ceux qui y participent la grâce de pénitence et de conversion (4). De nouvelle satisfaction et de nouveau mérite, il ne nous en est pas acquis par le grand-prêtre dans le sacrifice eucharistique, aussi n'est-il pas nécessaire de montrer une nouvelle destruction réelle de l'offrande; il suffit simplement d'appliquer par là aux divers individus les fruits du sacrifice de lacroix. Ces fruits sont, en tant qu'ils sont unis au sacrifice eucharistique, ex opère operatOj c'est-à-dire découlant du sacrifice que le prêtre visible de l'Eglise accomplit comme organe du Christ, en son nom, quoique tous ceux qui y participent acquièrent encore par leur sacrifice intérieur, uni au sacrifice du Christ, des fruits ex opère operantium qui peuvent également être appliqués à d'autres, à l'exception des fruits méritoires : car le juste ne peut acquérir que pour lui un mérite proprement dit [meritiim de condigno).
Selon les diverses participations du prêtre visible au sacrifice eucharistique, les théologiens distinguent les fructiis générales, spéciales, et specialissimi. Les premiers sont unis de soi à la sainte messe, dès qu'elle est célébrée valide-
(U Loci. th. XIl, 13. — (2) Disp. 77. sect. 1.
(3) De euch. Di^p. 13. n. 48sqq. — (4) CyOnc. Tridentinum ,Sess. 2?. cap. 2.
ment et par conséquent indépendants de l'application du prêtre. Gomme cependant tout sacrifice est offert dans un but déterminé que fixe le représentant ou l'organe du Christ, il y a,en dehors de ces f ru\is, des friictus spéciales, qui, comme les fruits nommés plus haut, sontex opère operato, c'esi-kdire unis eo ipso à l'accomplissement du sacrifice visible, conformément, il estvrai, à l'intention directive du prêtre. Les fructus specialissimi sont ceux qu'on appelle fruciiis ex opère operantium. Une controversese produisit sur la question de savoir si les fruits satisfactoires du sacrifice eucharistique, en tant qu'ils sont ex opère operato, sont infinis aussi m actu secundo, c'est-à-dire dans leur application aux fidèles. Gela n'était pas généralement admis pour ce qui concerne la force intensive de ces fruits in actu secundo. Dieu a plutôt attaché une mesure déterminée d'indulgence à chaque sacrifice, et cela d'après des vues très sages. Mais ces fruits doivent cependant être infinis dans leur extension; ainsi l'admirent quelques théologiens, notamment Vasquez(l). Dans ce sens, un nombre infini de fidèles pouvaient y prendre part, sans qu'ils fussent épuisés pour cela. L'opinion la plus courante est cependant que les fruits satisfactoires de tout sacrifice eucharistique sont finis, même à ce point de vue in actu secundo, si bien qu'il n'est pas égal pour chacun qu'une messe soit appliquée pour lui seul ou pour lui et pour mille autres. Ainsi pensent Lugo (2), Suarez(3) et la plupart des théologiens.
Les fruits impélratoires ne sont pas réduits sans doute, notamment en tant que fruits ex opère operantium^ par le grand nombre de ceux qui y participent ; ils s'augmentent plutôt avec leur nom bre grandissant et ils peuvent s'accroître aussi jusqu'à l'indéfini.
(1) Disp. 231. c. 3.
(2) Disp. 19. n. 246; Sententia communior et verior negat simpliciter hanc infinitatem in missae sacrificio... Probatur quia sequeretur frustra aut fere frustra applicari sacrificium pro aliquo defuncto in particulari.
'3) Disp. 79. sect. 12,
j)l: sacrement de l'ordre (lU
Du sacrement de l'Ordre et particulièrement de la consécration de l'évêque.
1. Les controverses qui se produisirent autour du sixième sacrement concernent principalement la juridiction épiscopale : à savoir si elle était conférée directement ou indirectement par Dieu — il en a été question déjà daus ce qui précède (1) — et, quant à la consécration épiscopale, si elle était un sacrement, comme le diaconat et la prêtrise, et formait avec eux un sacrement. Au moyen âge, les théologiensavaient admis, pour la plupart, sept o?' dîne s el Mrïbué à chacun, à cause de son rapport avec le sacrifice eucharistique, le caractère sacrament-^l A ce nombre sept manquait l'épiscopat ; il n'y avait pour sa collation aucun signe sacramentel particulier bien reconnaissable ; on ne trouvait même pas de rapport particulier entre l'épiscopat et le sacrifice eucharistique. Ce rapport existe cependant dans ce fait que l'épiscopat assure la continuité du sacerdoce.
Duns Scot cependant s'était prononcé dans ses Reportata pour le caractère sacramentel de la consécration épiscopale (2).
Après le concile de Trente, tous les théologiens embrassèrent peu à peu cette opinion ; si bien qu'elle ressemble presque à un dogme. Soto (3) la regarde comme telle, Bellarmin (4) tient la chose pour certaine. Vasquez (5) y voit une conséquence indubitable des décrets du concile de Trente ; aucun théologien de renom ne s'est inscrit depuis contre ces opinions.
En fait, cette proposition est théologiquement très bien
(1) Voir plus haut § 47,
(•2) Uist. des Dogmes, III. 'i 134. — (3) De sacr. ordinis^ lect. 4.
(4) De ordine c. 5 : Mihi vero pasita assirtio certissima viJetur.
(5) Disp. 14e. c. 4.