‹ Histoire des dogmes (volume 5)Chapitre 33 sur 166 · X>id., c. S · texte numérisé non relu

X>id., c. S

SAINT ATHANASB 137

et d'appeler toutes choses à l'existence par la vertu de sa volonté, comme l'enseigne déjà la sainte Ecriture* (Psalm. 113, 11. Rom. IX, 19j?

En général l'idée d'un être intermédiaire manquait absolument de précision. De là les différentes explications que donnait Arius des rapports de cet être avec Dieu et avec le monde. De là les diverses fluctuations et fractions dans le parti hérétique. Arius voulait-il relever le côté par lequel cet être intermédiaire tenait à Dieu, il lui donnait parfois le nom de Dieu, d'immuable, de Logos. Tenait-il à faire ressortir davantage son caractère d'être créé, il l'appelait être changeant et bon par grâce. Il y avait donc de l'inconséquence pour Arius à vouloir donner à cet être intermédiaire des conditions supérieures à celles des autres créatures et à soutenir d'autre part qu'il avait été créé de rien, à lui attribuer, à lui seul, la capacité de connaître Dieu, de le faire connaître aux hommes, et à dire ensuite : le Fils de Dieu est une créature, mais non une créature comme les autres ; il a été fait, mais non comme les autres choses ont été faites *. C'est cette imprécision dans la doctrine des rap' ports du Logos et de Dieu qui donna peu à peu naissance à tant de nombreuses nuances depuis celle des Eunomiens, qui attribuaient en toute rigueur la qualité de créature au Fils, jusqu'à celle des Homoiusiens, qui ne rejetaient que la consubstantialité du Fils avec le Père, tout en consentant volontiers à admettre entre eux une ressemblance ou même une similitude de substance.

Aussi vague et aussi oscillante était la détermination des rapports de cet être intermédiaire avec le reste du monde, surtout quand il fallait indiquer quels services il avait rendus dans la création. Avait-il par la perfection de sa puissance appelé le monde du néant à l'existence ? avait-il agi dans la création simplement comme instrument ou comme serviteur

4. Ibid., c. 29 : £î ^è xat t4 PcûXvi|aoc p.oyov îxavdv jortv aÙToS lïpôç rfiv t&v «otrruv îri|xtcup'jtav irtpirrri iràXiv ïmV {>{<.«( i toû («.cvÎtou XfM. Cf. Orat, I, te. — i. Atbaa., Orat.y II, SS.

à peu près au môme titre que les anges dans la promulgation de la loi du Sinaï, ou avait-il formé le monde une fois que Dieu en eût créé la matière? Pour la première hypothèse, elle paraît à saint Athanase aussi impossible qu'aux premiers Pères la création du monde par les Eons des Gnostiques. Un être qui a été créé de rien peut former ou organiser une matière existante, il ne peut pas créer*. Les Ariens admettaient-ils la seconde hypothèse, ils devenaient infidèles à leur grand principe, ils enseignaient la création par Dieu et rendaient inutile cet être intermédiaire^. Dans le troisième cas on admettait encore la création d'une matière par Dieu ; mais la matière informe devait être beaucoup plus éloignée de Dieu que le monde organisé. De plus on ne peut même pas songer à la création d'une matière dépourvue de toute forme, et l'ordre et l'harmonie de ce monde organisé se révèlent comme l'œuvre d'un créateur extrêmement sage. Un être intermédiaire entre Dieu et le monde reste ainsi à l'état d'hypothèse insoutenable et en somme inconcevable.

3. Les Ariens niaient la production du Logos par l'essence du Père, ils la remplaçaient pour lui par la création eû:> nihilo. Ce que les païens avaient jadis opposé à la croyance d'une production en Dieu, à savoir qu'il faudrait alors supposer un partage ou un aiiaibiissement de la substance divine, les Ariens l'opposèrent aux orthodoxes : ils invoquèrent la simplicité et l'immutabilité de Dieu^. Mais, les Pères adversaires des gnostiques en avaient déjà fait la remarque : les idées de ce genre pouvaient s'entendre d'une production matérielle, non de la production du Logos en Dieu. Ils voyaient une frappante image de celte production en Dieu dans l'émission de la lumière par le soleil, daas la production de la pensée et aussi dans l'expression ùe la parole humaine*.

Il n'y a là cependant que des comparaisons et de faibles copies de la mystérieuse production en Dieu. « Dieu n'est

K. Ibid., c. 2! : Twv -jàp •^■nou.svwv cùSev ttcikituôv atricv irivra yi^ 'Tià to5 Ao'ycQ -^ir^vivr oùx cLt i^-^x<Ki,^.h<i\> xat otùroû t« Tràvric. à )»il «ùtô; i i^^cc rûv XTtojAStTuv r,v' (Àthï Y*»? (M^i «"j"feAc» ^TiAicuf^-siv ^wiocv-gai . — 2. tbill., c, 34, — 3, Ibid. I. 28. — 4. Dedtcret. kic. syn. 34. Ont. c. Ar. 11, W.

pas comme l'homme, dit saint Alhaaase * ; comme le dit la sainte Ecriture, Dieu est celui qui est, et ainsi le Logos est, en vérité, égal à lui et toujours dans son Père, comme le rayon est dans la lumière. En outre la parole humaine est composée de syllabes ; elle n'a par elle-même ni vie, ni aucune force propre; elle traduit seulement la pensée de celui qui parle, et elle s'évanouit dès qu'elle a été prononcée, de même qu'elle n'était rien avant son émission ; elle ne vit pas, elle n'a aucune force active, et la parole des hommes n'est pas un homme. Gela vient de ce que l'homme lui-même est fait de rien. Mais la parole de Dieu n'est pas, quoique quelques-uns l'aient dit, sans expression («paçofiy^';) elle n'est pas un son, et le Fils n'est pas d'avantage ce que Dieu a commandé, mais pareil à la lumière, il est le fruit pariait de la perfection. L'image de Dieu est donc Dieu même ; car Dieu était le Verbe.

Les objectioDS des Axiens contre la génération en Dieu ne sont pas ainsi bien nouvelles. Elles se tirent toutes de rapports propres au monde fini, de ce que Dieu en tant qu 'être absolu et infini ne peut être connu d'après le fini que par voie d'analogie et de contraste.

Par contre la sainte Écriture en plus d'un endroit enseigne expressément cette filiation. La voix du Père céleste désigne le Sauveur comme son fils bien aimé (saint Mathieu, XVII, 5). Qui peut donc soutenir qu'il est une créature du Père*? Le Sauveur lui-même en plus d'un passage donne à Dieu le nom de Père (Jean XIV, 9, 10 30j. Sans doute la production du Fils ou de la Sagesse reste incompréhensible pour notre intelligence finie, cependant tout ce que nous en connaissons nous persuade que de cette façon la dignité du Père et celle du Fils dans un tout autre sens sont autant sauvegardées que dans le système d'Arius. Concevoir Dieu comme Père et comme source éternelle du Fils, c'est vivifier et perfectionner pour nous l'idée de Dieu ; puisqu'il n'est plus envisagé comme un Principe mort et stérile, mais comme une source de vie

♦. Atb., Omt. U, 35. Cf. IV, 1.-2. Ihid. i, 4Û; ii, 32.

perpétuellement jaillissante. Ceux qui ne reconnaissent pas ce mystère de la Trinité divine en viennent aisément à attribuer l'éternité au monde pour assigner à Dieu une éternelle manifestation de sa vie dans le monde, ou bien ils font comme les Ariens et se représentent Dieu comme une source tarie ou un principe mort*.

Par la génération, la dignité du Fils est sauvegardée d'une autre façon que chez les Ariens, qui veulent bien attribuer encore à cet être intermédiaire le nom de Fils, mais qui ne le font pas moins créer ex nihilo. Car qu'y a-t-il autre chose dans le mot « fils » que le fait de ne point s'approcher de Dieu du dehors comme un étranger ou un serviteur, mais d'être établi dans son être ', de sortir de sa substance?

11 y a encore dans la génération non seulement une parenté ou une relation interne du Fils à Dieu, mais une parfaite égalité entre le Fils et le Père^. Les choses créées ont bien, en tant qu'êtres créés, une ressemblance avec leur Créateur et peuvent par la grâce s'élever à une relation plus intime, à un état de filiation vis-à-vis de lui. Mais elles n'ont pas cet état naturellement, et elles restent par la création encore étrangères à Dieu, alors que le Fils a la même essence que le Père. Enfin la génération marque que le Fils n'est pas un être contingent, qu'il n'a pas été appelé à l'existence par un acte libre de la volonté divine, ni ne saurait par conséquent être anéanti de nouveau. Par la génération, le Fils nous est montré comme appartenant à l'essence divine et aussi nécessaire que l'être divin lui-même.

4. Quand ils enseignaient que le Fils avait été créé par un acte libre de la volonté du Père, les Ariens soutenaient leur erreur en prétendant que toute autre conception poumettait Dieu à une contrainte et faisait provenir le Logos d'une aveugle nécessité. Dieu, sans doute, dans ses manifestations ad extra^

1. Ibid. f, 44. — 2. Athan., Orat. 1, S6 : Ta fiiv -yàp f^w»iv x-niuaiT* «<m

xat a«p ÉTtpou t£; êripcy p.iTtex''«'" ô ^è uîo; i.\ èacii ion, xai îy,; tur; cùoioc; îS'te{ xai 8[xoioc, xal àvirepou tï; e(xt •^ffjtvû;, aXÀ i\ ipicù ypvnasvoc" dfio xat n

iuivM ûXc; eijii |iivwv aùrèç i it|ti. — 3. ibid. il, 35. Ef. Il ad Serap, 6.

a pour régie uae propre liberté de choix, notamment pour la création ; il pouvait créer ou ne pas créer ou même créer autre chose, mais il n'j .a rien à conclure de là pour ses actes immanents éventuels qui sont donnés avec l'être divin. Si la liberté de choix manque dans ses actes, cela ne saurait faire supposer que le principe actif, s'il est permis de parler ainsi, soit soumis ici, dans la génération par le Père, à une nécessité supérieure, ni faire attribuer quelque imperfection à l'objet ou au fruit de l'acte producteur. Au contraire, dans le libre choix, l'objet est toujours quelque chose de contiogent qui peut être ou ne pas être, qui a son commencement dans le temps et qui est aussi soumis à des changements possibles. Si donc les Pères avaient plusieurs fois répété que le Fils avait été engendré par la libre volonté du Père, ils n'avaient jamais soDgé à une volonté libre. Maintenant cette façon de s'exprimer devenait inexacte, car les Ariens ne prenaient le mot volonté (PoûÀnjA* et fleXTijA») que dans le sens de volonté libre * et saint Athanase la rejette* : c Ce qui n'était pas auparavant et qui vient du dehors, voilà ce que Dieu veut d'une volonté libre, mais son propre Logos qu'il produit de sa propre substance, il n'en fait pas l'objet de son vouloir libre antécédent *. »

Saint Athanase veut doue qu'on dise : Le Fils a été produit par la nature ou l'essence du Père ; or, ce qui est produit par la nature doit être préféré à ce qui provient d'un libre choix. < Ce qui arrive par un libre choix, dit le saint docteur*, a un commencement et a une origine autre que ce qui le produit. Mais le Fils, production de l'essence du Père, ne naît que du Père ; aussi n'a-t-il pas eu à choisir par rapport à lui, parce qu'autrement il choisirait au dessus de lui-même. Autant, en sa qualité de Fils, il s'élève au dessus de la créature, autant ce qui existe par la nature dépasse ce qui est produit par la volonté. »

^. Saint Athanase nous fait connaître {Or. III, 60) la proposition d'Aslérius : Eîts ttssî-wov tû ôeû» tô PcOXeciÔai. /.où i-nl toû «pwrcj "jîvvr.fiXTOî î»;îapX.s'Tw To y.peÎTTcv. — î. Ibid., c. 61. — 3. Orat. III, 61. Ta u.sv -jàp (aïi ôvTa lîOTé, àXÀ e^uflsv àiïivivojAîva ô 5r,u.to'jp-fb; PcuXeûiTXi 7viiTiaa,i tôv 5î ïS'igv Xi-^ot 'i\ aÙTOu epûoî'. -jfîvvwacvov où TTsoêoyXî'JïT»'. . — 4. Alha'i., Orat. III, 62.

l'42 HIS TOIRE DES DOGMES. ^

Il ne résulte donc pas de là qiif DiCU soit soumis à une nécessité s-upérieure p?s plus nii'il n'est fournis aune nécesi^ site étrangère dans le fait qu'-l est bon et saint de sa nature. Dieu est l'un et l\\utre d'après son essence, parce qu'il y a en lui-même la nécesàitéde l'èlre. Si on voulait admettre un libre choix pour la production, ou ferait aussi de la paternité quelque chose d'accidentel pour Dieu et on devrait dire : « Dieu a délibéré pour savoir s'il roulait être Père ou non ». Comment Dieu peut-il être sans Logos ou sans sagesse ? Autant ce titre appartient à l'essence de Dieu, autant lui appartient le Logos. Le Fils est même la volonté personnelle da Père ; comment peut-il naître par un acte libre de la volonté du Père ?* Le Père veut aussi bien son Fils qu'il veut sa propre essence, mais il la veut d'une volonté subséquente, non d'une volonté préalable (où «p<mipuj*rvTp pcuXiîan) comme si l'acte volontaire * libre était la cause ou le principe du Fils ou de l'Être divin. Dès qu'on envisage le Fils comme l'objet de la volonté libre de Dieu, il faut aussitôt lui attribuer une nature contingente, car la volonté libre n'est d'après saint Atha*nase que le pouvoir libre entre deux ou plusieurs objets, dans le cas présent, entre produire et ne pas produire. Le Fils serait ainsi assimilé aux choses finies et contingentes *.

5. L'argument le plus sérieux en apparence que les Arien» croyaient pouvoir alléguer en faveur de leurs proposit.ons, c'était celui de l'origine temporelle du Fils en Dieu (*» itot» ôte cùjtw ou bien '«* fy wplv -^evrti^r). C'était à proprement parler le troisième point fondamental sur lequel ils altéraient l'idée de production en Dieu ; ils n'«i prétendaient pas moins représenter l'origine du Fils non seulement comme une création ex ni/tilo, puis comme une création par acte volontaire libre, mais de plus comme une création dans le temps. El qu'est-ce qui semblait plus vraisemblable à l'intelligence

4. lbid.,C. 64. — 2. Ibid., c. 66 : 'ïî? -fàp rb eîvxi a-ja6iç oùx tx pott- XT.aewî u.£7 /ip^XTO, où [xt.v à^ouXrTû); xat àÔEXiiTw; 3<ttÎv à^aÔo';" i -jàp îuti, tcûto *xl 6î/.YiTov sdTtv (XUTÔ)' cÛTw jca'i TÔ tîvat tÔv ïiov, eJ -/.xi p.Ti ix, ^cuXiiatci); T.p^xrc, aXX'cù/4 àÔcO.-flTcv, cù3'è Trapà ptifiï.v èartv xùri... Mr, {aî'vtoi )MIT« OùaXsrnv» Kftr,-][ou(AEvr,v Ti; poûXr.aiv ÈTveiça-jéTw . — 3. Cf. Or. I, 29»

humaine ordinaire que de voir un rapport de temps accompagner nécessairement le rapport originel du Fils avec le Père ? On n'avait même pas besoin de recourir à l'idée de création, on pouvait partir de celle de production ainsi qu'elle est clairement indiquée dans la sainte Écriture et demander à l'intelligence humaine si la production ne supposait pas toujours uue antériorité temporelle dans le producteur et une postériorité pareille dans celui qui était produit. Mais en général les Ariens avaient de la répugnance à employer tout haut les termes : QréatioJi ex nihilo, commencement du Fils dans le temps, et ils aimaient à cacher sous d'obscures façons de parler leurs propositions si offensantes pour la doctrine chrétienne. Ainsi en usaient-ils sur ce point avec la phrase h ttow ots hwh, où les sujets manquaient dans la première et dans la seconde proposition. Dans cette dernière proposition le Logos seul pouvait être sujet, mais qu'est-ce qui l'était dans la première, c'est ce qu'on ne voyait pas clairement. Saint Athanase se pose cette question expressément et il pense que ce ne pouvait pas être le mot Père, parce qu'on ne pouvait pas dire du Père < il a été », mais qu'on devrait dire « il est ». Voulait-on prendre ]e Logos comme sujet, il en résultait une contradiction ; car qu'est-ee qu'on entendait alors ? le Logos était lorsqu'il n'était pas encore ; on pouvait aussi bien penser que le temps était sujet de la première propositicai et était désigné par le

mot TTOTS*.

Saint Athanase admet en vérité que le caractère temporel est inséparablement uni à la création ea; nihilo. La pensée que Dieu aurait pu créer peut-être un monde sans commencement ou que du moins la raison ne peut démontrer en soi la répugnance de cette hypothèse se rencontrera plus tard chez quelques scolastiques ; nous ne la trouvons pas chez notre saint docteur. Il admet qu'avec l'être divin a existé en même temps le pouvoir de créer un monde, mais il soutient également qu'un monde créé de rien est toujours temporel,

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