CHAPITRE III
DÉVELOPPEMENT DES DOCTRINES DOGMATIQUES SUR LA CRÉATION DU MONDE EN GÉNÉRAL ET SUR LES ANGES EN PARTICULIER.
§ 24 La Doctrine de la Création du monde à l'époque des Pères.
La théodicée, dans uq sens étroit, ne comprend eu réalité, suivant le langage des anciens Pères grecs, que la doctrine de l'existence de Dieu, son essence et ses attributs. Cependant, dans le premier chapitre, nous n'avons pas seulement indiqué à diverses reprises, mais même démontré que notre connaissance naturelle de Dieu devait toujours prendre son point de départ dans la considération du monde et de notre propre âme, pour de là s'élever par le raisonnement, soit via caîcsalitatiSy soit via eminentiae, soit ma negatio7iis, au premier auteur et à la cause absolue du monde et développer ainsi l'idée de Dieu. Par conséquent, dans l'histoire des dogmes, la doctrine de la création forme tout naturellement un appendice à traiter immédiatement après la théodicée, car, d'une part, elle lui fournit un supplément de lumière; et, d'autre part, elle n'a pas donné lieu à assez de controverses pour que nous puissions la prendre à elle seule pour centre d'une des grandes divisions de l'histoire des dogmes.
Certes, le christianisme, avec sa doctrine divine de la création du monde par Dieu, avait dépassé de beaucoup toutes les conceptions du paganisme et tout le fond de la philosophie antique. Cependant, à l'époque des Pères, ce dogme ne passa point au premier rang de leurs préoccupations, comme celui de lu Trinité ou de )a personne du Rédempteur;
c'est à défendre et à démontrer ceux-ci contre toutes les attaques des païens et des hérétiques que les Pères se consacrèrent principalement. Mais si tout autre fut le sort de la doctrine de la création, c'est en partie parce qu'elle n'appartenait pas encore aux «c dogmes purs » dont le fond était quelque chose d'exclusivement surnaturel; mais plutôt à ceux que la raison peut reconnaître [â^ogmatci mixta). Elle était donc plus facile à exposer et à expliquer que la doctrine relative aux mystères proprement dits dont il a été déjà question.
Les Gnostiques avaient soutenu que le monde matériel n'était pas l'œuvre du Dieu suprême, mais provenait d'un autre Eon et découlait par voie d'émanation de deux êtres absolus, opposés; celte erreur fut embrassée aussi par les Manichéens^ qui n'acquirent quelque importance que dans la seconde période de l'époque primitive, après le concile de Nicée. Elle fut reprise encore en Espagne par les Priscillianistes. Il y a peu d'intérêt pour l'histoire des dogmes à s'arrêter en détail sur les embellissements de fantaisie que le dualisme mystique reçut du Perse Mani*. li admit un être lumineux, éternel^ sans commencement, et des ténèbres éternelles, desquelles naquit le premier esprit mauvais, le premier démon. Quani celui-ci se souleva contre le règne de la lumière et entreprit de lui faire la guerre, le Dieu suprême engendra ce qu'il appelle le premier homme, pour vaincre le Diable avec son aide. Celui-ci fut vainqueur dans la lutte, ii s'empara de l'équipemeat du premier homme et de plusieurs des éléments de la lumière. De ces éléments mêlés aux ténèbres, le Dieu suprême fît former le monde présent par un ange.
Les Priscillianistes, une secte fanatique d'Espagne à la ûq du iv" siècle, durent leur origine à un certain Marcus, un adepte des doctrines manichéennes, originaire de Memphis en Egypte- Ils tirèrent ensuite leur nom de Priscillien, un des principaux.
K. Flugel (Mani, seine Lehre und seine Schrift, Leipzig 1862) a rassemblé ses renseignements sur la doctrine de xMani, d'après les actes de la dispute d'Archelaiis aveo Mani et d'après une source arabe d'Abulfaradash Moliamed, des années 987-988, p. Chr.
d'entre eux, élève d'Elpidius *. Ils enseignaient comme les Gnoatiques et les Manichéens le dualisme de deux êtres absolus et ils attribuaient la création du monde non au Dieu suprême, au Dieu bon, mais à un être qui lui était subordonné et qui avait pris les éléments du monde dans le royaume de la lumière ^ comme dans celui des ténèbres.
Contre ces opinions guostiques, les Pères faisaient ressortir de nouveau :
1° La doctrine révélée de la création de toutes choses par Dieu : « Quelques-uns ont osé, dit saint Cyrillo de Jérusalem', partager par un discours impie notre Dieu en plusieurs; d'autres, avec non moins d'impiété que de déraison, ont dit que le Créateur et le maître des âmes était autre que celui des corps. Comment l'homme peut-il donc être le serviteur de deux maîtres, quand le Seigneur dit dans l'Evangile : « Personne ne peut servir deux maîtres? » Il n'y a qu'un Dieu qui est le Créateur des âmes comme des corps, des anges comme des archanges; il est le Créateur de plusieurs, mais il n'est le père que d'un seul ».
Dans la pensée de saint Cyrille, le caractère absolu do Dieu comme l'unité de la religion exigent qu'il n'y ait qu'un seul Dieu, qu'un seul Créateur qui a donné l'être et la vie à tout ce qui existe en dehors de soi, qui veut être honoré et adoré par tous. Il n'est pas nécessaire de rapporter d'autres témoignages des écrits des Pères pour établir que Dieu est l'auteur du monde, d'autant plus que toute la doctrine des Pères sur la création, comme nous allons le voir dans ce qui suit, regarde cette proposition comme un principe universellement reconnu. La réfutation des opinions dualistes, qui fat particuUèrement l'œuvre de saint Augustin, trouvera cependant mieux sa place en un autre endroit, à côté de la doctrine du péché, car la question qui s'agite là principalement
1. Cf. Sulp. Sev., Hist. sacra II, 46. Isid., De script, eccl. c. i. — 2. Cf. les décrets des conciles de Tolède de l'année 400 de notre ère, n. 1, 8, 9, et Léon Ep. ad Turibium, c. 14 et Synod. Brac. can. 13. — 3. Cal. IV, 4.
est de savoir commeQt il faut expliquer le mal et le péché dans le monde ; a-t-il ou non pour source première un second principe absolu du monde? Saint Basile ne s'arrête guère à discuter avec les opinions dualistiques ; il lui suffit de faire observer qu'il n'est nullement besoin de recourir pour le mal à un priDcipe absolu; car il n'y a pas là une substance, mais seulement une sorte d'imperfection opposée à la vertu, c'est à dire un défaut de perfection qui a son principe dans la liberté de la créature. En tant que négation, le mal ne pouvait donc pas plus provenir ai Dieu que d'un second absolu qui lui serait opposé, car une telle conception impliquerait en soi une contradiction interne ^ C'est de cette même façon que s'e;s:priment tous les autres Pères. « Tout mal se caractérise par le défaut du bien (èv t'^-&ù àyaOoij axepYiffet), dit saint Grégoire de Nysse *, sans qu'il soit quelque chose en soi ou qu'il doive être considéré comme quelque chose de substantiel, car rien de mal n'exis'e comme une réalité en dehors du domaine de notre volonté et c'est parce qu'il n'est pas le bien que le mal reçoit ce nom; ce qui n'est pas n'a pas d'existence réelle; et ce qui n'existe pas réellement ne peut avoir pour Créateur le Créateur de ce qui existe réellement » ,
Il suflit ici de remarquer seulement que tous les Pères voient dans le monde une unité , une harmonie et un ordre admirable et croient pouvoir, en général, inférer de là l'unité de Dieu •''. Dans tout ce qu'il montre à nous, le monde leur fait l'effet d'une œuvre de Dieu et le pouvoir de créer de rien leur paraît être exclusivement propre à Dieu, à tel point qu'il ne peut même être communiqué aux créatures*.