‹ Histoire des dogmesChapitre 44 sur 71 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Histoire des dogmes concernant la personne de Jésus- Christ, avant le concile de Nicée

Doctrine de l'Ecriture-Sainte sur les préparatifs de la rédemption antérieurs au christianisme et les prophéties messianiques.

Déjà dans la première partie de l'histoire des dogmes, où nous avons rapporté les ^ogmes relatifs à Dieu et à la vie trinitaire, nous avons du avoir les yeux constamment fixés sur celui qui étant le Verbe consubstantiel au Père, a paru visiblement dans la chair. Nous l'avons fait surtout dans le dessein de nous orienter sur Dieu et sur la Trinité divine. Nous devons maintenant, en nous rattachant étroitement à ce qui précède, examiner les points de doctrine concernant ce Verbe, non point comme étant la seconde personne en Dieu, mais comme étant notre Sauveur. Ils comprennent donc une partie spéciale des révélation divines, celles qui ont pour but le relèvement du genre humain tombé dans le péché et dans la misère : les préparatifs de la rédemption, la christologie dans le sens restreint, ou la doctrine relative à la personne [du. Sauveur, et la doctrine relative à l'œuvre de Jésus-Christ (soteriologie).

1. A peine l'attentat criminel de nos premiers parents était-il consommé dans le paradis, et leur châtiment dénoncé par Dieu lui-même, qu'on vit éclater l'amour et la miséricorde de Dieu, ouvrant à l'homme la voie par laquelle il pourrait, en luttant sans doute contre les puissances du mal, atteindre sa fin et obtenir la rémission de ses péchés. » J'établirai une inimitié entre toi et la femme, entre ta

220 HISTOIRE DES DOGMKS.

semence et sa semence ; elle (iJ'après le texte original, la semence de la femme) t'écrasera la tête et tu terniras des embûches à son talon. » Cette promesse du Seigneur a été justement qualifiée de premier Évangile. Car Dieu y crayonne en quelque sorte l'histoire de l'humanité future, qui sera la guerre entre le royaume du mal et le royaume du bien; mais il promet en outre qu'il provoquera lui même cette lutte en fa reur du bien et qu'il la conduira heureusement à ?o:i terme [par un descendant illustre de la femme, qui écrasera la tête du serpent.

Dans ce joyeux message, qui pouvait aisément se propager au loin par la tradition verbale, l'humanité recevait une garantie suffisante que Dieu lui demeurait dévoué dans l'amour et dans la miséricorde et qu'il allait préparer a délivrance. Il d3venait donc possible à tous, à ceux-là même qui plus tard n'auraient aucune connaissance des révélations ultérieures, de se rattacher à Dieu par la foi et par l'amour et d'obtenir la rémission de leurs péchés par l'espérance au rédempteur futur.

2. Le royaume de Dieu recruta sans doute des adhérents et des défenseurs parmi les descendants d'Adam, les séthites ; mais lorsque ceux-ci, les fils de Dieu, s'allièrent avec les filles de la race des caïnites, la corruption s'étendit de [dus en plus ; seule la famille de Noë demeura fidèle à Dieu. Dieu alors prit la verge de sa justice, et quand les menaces, les prédictions de Noë furent devenues inutiles, il extirpa de la terre le genre humain tout entier, à l'exception de la famille de Noë. Plusieurs se convertirent encore au milieu des flots *. Le déluge devait servir en outre d'avertissement à l'humanité future et montrer à tous, par les signes les plus frappants, ce que les hommes méritent en ce monde de la justice divine s'ils perdent complètement de vue, dans leur généralité, leur fin suprême et marchent dans les voies de la chair.

Cependant, il semble que dans la conduite des affaires humaines, l'amour et la justice divine se soient fait contrepoids. A peine les eaux du déluge s'étaient-elles écoulées, que Dieu fit briller au ciel, avec une magnificence de couleurs inimitables, le signe de la paix ; il renouvela son alliance avec

*I Pierre, m. 19, 20.

Noë, lui promit sa miséricorde à lui et à ses descendants. Cependant la meilleure bénédiction fut annoncée à Sem, l'un deses fils, à qui Dieu promit d'être son Dieu et son Seigneur; et cette bénédiction, Japhet et ses descendants devront également y participer ; car il habitera dans latente de Sem. « Loné soit Jéhova le Dieu de Sem, que Chanaan soit son serviteur ! Que Dieu propage Japhet et qu'il habite dans les tentes de Sem, que Chanaan soit son serviteur! * »

3. Cependant les descendants de Noë oublièrent les châtiments que Dieu avait infligés aux hommes ; au lieu de compter sur l'amour et la miséricorde de Dieu, ils voulurent illustrer leur nom et bâtir une [tour dont le sommet atteindrait jusqu'au ciel. Dieu alors confondit leur langage et laissa les nations marcher dans leurs voies, sans toutefois les dépouiller de leur héritage naturel et du souvenir de la révélation, seul viatique pendant leur voyage. Il ne les exclut pas de sa Providence, mais il les assista par des moyens extraordinaires, comme le Dieu de l'alliance. Cependant, leurs destinées devaient, après bien des traverses et des détours, les conduire au centre unique, à Jésus-Christ, et les mûrir pour la moisson, afli, que, dans la plénitude des temps, on pût aussi choisir dans leur sein les prémices du christianisme. Dieu ne s'était réservé qu'un peuple, et il avait conclu avec son ancêtre une alliance particulière. Comme la connaissance du seul vrai Dieu menaçait de s'évanouir de plus en plus, que l'idolâtrie et le mépris des commandements de Dieu faisaient chaque jour de nouveaux progrès, Dieu fit choix d'Abraham;ii lui renouvela ses promesses, conclut avec lui une alliance particulière pour propager les moyens de salut parmi ses descendants, afin que le Sauveur pût sortir de leur sein et répandre de là sa bénédiction sur toute la terre et sur tous les peuples. « Quittez votre pays, vos amis, la maison de votre père, et allez dans les pays que je vous montrerai, et je ferai de vous un grand peuple, et en vous seront bénis tous les peuples de la terre 2. »

Le promesse fut renouvelée à Isaac et à Jacob, et il fut annoncé à Juda par son Père expirant que le sceptre le

1 Gen., ix, 25 : Barouk Ieiiova Elohè Schem. — s Ger ., xn, 1-3. Cf. xvm, 18 xx ii, 13 ; Gai., ni, 16.

222 aiSTOIHE DES DOGMKS.

sérail point enlevé de sa maison .jusqu'à ce que vint celui qui apporterait la paix, et celui que tous les peuples allaient servir l. » Juda demeurara jusqu'au moment fixé la tribu dominante parmi les Israélites, puis le prince de !a paix sortira de ses flancs et étendra son empire spirituel jusqu'aux extrémités de la terre.

Cependant l'oppression et l'esclavage où gémissaient en Egypte les descendants de Jacob devaient dervir, d'une part à fortifier, à purifier en eu:; le sentiment national et la conscience qu'ils étaient le peuple choisi de Dieu, et, d'autre part, à les rattacher plus étroitement, par la confiance et la reconnaissance, à Dieu qui les délivrait de la servitude d'une façon si admirable, et qui leur promettait de les introduire dans la terre promise, qu'il avait déjà garantie à leurs pères.

4. Ce fut Moïse que Dieu choisit, comme exécuteur de l'alliance qu'il voulait renouveler et déterminer avec plus de précision, avec les descendants d'Israël, devenus maintenant son peuple. La loi morale, dont Dieu avait déjà gravé les principaux traits dans le cœur de chaque homm^, fut de nouveau solennellement proclamée sur îe Sinaï, écrite sur des tables de pierre et expliquée avec plus de détails. Le service divin fut réglé par Dieu lui-même, des mesures trèsrigoureuses furent prises pour écarter l'idolâtrie et conserver le dogme monothéiste. Une loi fondamentale de l'État et une constitution devaient élever la situation politique et sociale d'Israël bien au-dessus de celle des autres peuples. Toutes ces lois, toutes ces institutions avaient pour objet de préparer le peuple d'Israël à sa sublime mission, d'une part pour faire de lui l'asile de la vraie connaissance de Dieu et de la religion au sein de l'humanité, et, d'autre part, pour prendre peu à peu les dispositions nécessaires pour la révélation qui allait être faite en Jésus-Christ. — Comme tout s'ordonne, dans la plusbelle harmonie, quand nous considérons de cepoint de vue l'histoire du peuple juif; et, au contraire, comme tout devient inexplicable et énigmatique quand on y méconnaît l'intervention de Dieu !

La loi, envisagée par un certain côté, était une loi parti-

1 6ren., xlix, 10.

culière, destinée à tenir Israël dans l'isolement ; quoique sa séparation d'avec les autres peuples ne fut nécessaire que pour empêcher que le peuple de l'alliance ne fût envahi par la corruption. Du reste, la mission d'Israël devait tourner au bien et à l'avantage de l'humanité tout entière, non pas en ce sens seulement que les bases de la rédemption du genre humain devaient être posées dans son sein, mais aussi en ce sens que les peuples antérieurs au christianisme devaient bénéficier de sa religion pour s'orienter et se relever; car c'est précisément dans ce but que Dieu lui avait assigné pour séjour au milieu des peuples civilisés de l'antiquité, les contrées bénies de la Méditerranée. Or, y avait-il un lieu plus favorable que la Palestine pour dresser le flambeau ■ qui devait éclairer toute la terre?

Saint Paul disait que toute la loi devait servir de préparation au christianisme * ; car si elle ne pouvait pas d'ellemême opérer la justification et remettre les péchés, elle servait du moins à faire connaître la volonté de Dieu manifestée par la loi, à éveiller et entretenir dans l'homme par des prescriptions détaillées, le sentiment de sa faute et le désir d'en être affranchi par le Sauveur annoncé 2. A ceux qui aspiraient à la perfection, elle ne leur laissait pas ignorer les voies supérieures de la morale surnaturelle, mais elle leur fournissait les moyens d'opérer leur salut par la [foi au Messie à venir 3. Dans sa partie liturgique, la loi tendait au même but, et elle montrait en même temps aux esprits attentifs, par des signes mystérieux, par des types et dos figures, la consommation du culte en Jésus-Christ et les moyens de sanctification qui devaient non seulement symboliser, mais opérer la grâce divine.

5. Parmi ces préparatifs de la rédemption, on remarquait surtout les prophéties messianiques et le développement progressif de l'idée du Messie et de son royaume : c'était l'âme du judaïsme sous la loi ancienne. Déjà le Seigneur avait promis à l'ancêtre de la race, Abraham, et il avait renouvelé cette promesse à Isaac et à Jacob, que de leur semence sortirait le Sauveur du monde, qui apporterait la paix à tous les peuples de l'univers. C'était là assurément une grande mis-

1 Gai, m, 24. — * Gai., m, 19. Cf. Rom., m, 19 ; v, 20. — 3 Deut., vi, 5.

sion pour la peuple d'Israël ! C'est elle seule qui explique la législation mosaïque, l'histoire tout entière du peuple, toutes les institutions divines établies dans son soin. Dieu ne se content a pas de renouveler souvent les promesses fait os aux patriarches et de rendre la voie du salut accessible à tous par la foi au Messie futur ; il fit dessiner au peuple l'image du Messie sous des couleurs de plus en plus vives et avec -'es traits chaque jour plus caractérisés, afin de donner à ses espérances une base de plus en plus concrète. Déjà Moïse avait annoncé avec une suffisante clarté un grand prophète, dans ces paroles que Dieu lui adresse : « Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète qui sera semblable, et je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur annoncera tout ce que je lui aurai commandé *. »

Cependant depuis que David avait entouré de tant d'état le royaume d'Israël et reçu de Dieu l'assurai: ce que de sa race sorl irait un illuste rejeton qui édifierait une maison au Seigneur, et dont le trône subsisterait à jamais 2, les prophéties devenaient de plus en plus circonstanciées et précises, l'image d'un grand roi, mais aussi d'un grand patient et d'un grand prêtre 3, apparaissait de plus en plus magnifique et reconnaissable. Le v<- inqueur du serpent, le messager de la paix, le Dieu de l'alliance reçoit le nom de Messie (Maschina)4 d'oint, de Christ; il apparaît comme un roi, comme le Fils de Dieu 5 et un fils de l'homme ; son royaume s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre et jusqu'à la fin des temps 6, son empire répandra partout la paix et le bonheur, la vérité et la grâce 7.

Plus tard, lorsque le peuple élu fut menacé d'être opprimé par la puissance des Assyriens et de perdre son indépendance, quand les jugements divins condamnant le peuple à l'exil et à l'expulsion s'accomplirent, Dieu mit sa parole dans la bouche du grand prophète Isaïe et de plusieurs autres après lui, pour rallumer l'étincelle qui brillait encore et remettre sous les yeux du peuple les promesses de l'alliance : « Un fils nous est né, un fils nous a été donné ; sur son épaule sera la principauté, et on l'appellera l'Admirable, le Conseiller,

1 Deut., xviu, 18, 19. — 2 II S^nn., vin, 13 et suiv. — 3 Ps. xxn et ex. — * Ps. n,2; Dan., ix, 25, 26. — 5 Ps. n,7. — 6Ps. u,8: xlv, 3. — 7 Ps. lxxii.

Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de^la paix. Son empire s'étendra, et la paix n'aura point de fin. Il s'assiéra sur le trône de David et il possédera son royaume pour l'affermir et le fortifier dans l'équité et la justice, depuis ce temps jusqu'à l'éternité. Ainsi fera le zèle du Seigneur des armées *. » Le Messie se présente surtout à nous dans Isaïe en qualité de grand-pontife, qui portera sur ses épaules les péchés du monde, et satisfera pour tous les hommes. « Il a pris véritablement nos langueurs et il s'est chargé lui-même de nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux, comme un homme frappé de Dieu et humilié ; mais il a été percé de plaies pour nos iniquités, et il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment qui devait nons procurer la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures 2. » Les prophètes donnent même avec des détails précis, sa naissance d'une Vierge 3, le lieu de sa naissance 4, ^ trahison d'un de ses disciples, qui le vendra pour trente deniers 5, son entrée à Jérusalem 6, le temps de son apparition pendant le durée du second temple7, à la fin des soixante-dix semaines d'années après le décret qui doit mettre fin à l'exil des juifs 8.

Les prophètes emploient les tournures les plus diverses, les images les plus magnifiques pour fixer le temps de l'empire du Messie et pour achever de le caractériser. Au commencement de cet empire, le temple sera détruit, le culte de l'ancienne loi sera aboli 9 ; un culte, un sacrifice nouveau, spirituel, agréable à Dieu, sera établi par toute la terre et toutes les nations entreront dans le royaume du Messie l0. « Et il arrivera ceci : si dans les familles de la terre il se trouve quelqu'un qui ne vienne pas à Jérusalem adorer le roi et le seigneur des armées, la pluie du ciel ne tombera point sur lui. Et si une famille d'Egypte n'y monte pas et n'y vient pas, la pluie du ciel ne tombera point non plus sur elle, mais elle sera enveloppée dans la même ruine dont le Seigneur frappera toutes les nations qui n'y seront point montées pour célébrer la tête des tabernacles 41. » Si nous

1 Is., ix, 6, 7. Cf. Zach., ix, 10. — * Is., lui, 4 et seq. Cf. l, 6 et suiv. — » Is., vu, 14. — 4 Mich., v, 2. — * Zach., xi, 12 et seq. — 6 Ibid., ix, 9. — 7 Agg., n, 4. — 8 Dan., ix, 24. — 9 Malach., î, 10. — 10 Is.t n; Zach., n, 11. — M Zach., xiv, 17 et suiv.

jetons un dernier regard sur le tableau que nous venons de tracer en raccourci des prophéties messianiques, il nous sera impossible de méconnaître leur haute importance dans l'économie du salut sous l'ancienne loi *. Et de fait, l'idée messianique est proprement l'âme de toutes les prophéties de l'ancien Testament; elle ne servait pas seulement à tous d'étoile polaire pour se diriger dans îe chemin de la justification et de la ^notification : Dieu avait encore (/autres desseins, il voulait élever et affermir L ël en tant que nation. Cette idée devait donner au peuple le sentiment de son excellence et de son rôle parmi les autres nations, lui rappeler constamment à la mémoire qu'il avait pour mission de transmettre un jour à tous les peuples les bienfaits de la rédemption. Si les révélations de Dieu à Israël, si l'alliance qu'il avait contractée avec lui, pouvaient lui inspirer de l'orgueil pour être descendu d'Abraham et lui donner sur Dieu des vues particularistes, il apprit par des révélations messianiques que l'accomplissement parfait des révélations judaïques était le bien commun de l'humanité entière, que le Messie serait aussi le roi et le rédempteur des nations, que Dieu enfin avait appelé les gentils aussi bien que les juifs à jouir des avantages de son royaume.

Mais quand l'horizon politique des Israélites vint à s'assombrir et que la puissance des Assyriens et des Babyloniens menaça d'engloutir la nation, ce fut de nouveau par l'espérance au futur libérateur que les prophètes, suscités d'en haut dans les moments critiques, essayèrent de rassembler le peuple autour du sanctuaire d'Israël et de l'étendard du seul vrai Dieu. C'est précisément aux époques où les Israélites étaient menacés de ruine comme nation distincte, quand son existence était enjeu, que florissaient, agissaient et enseignaient les prophètes de l'ancien Testament. La série des prophètes se termine au moment où les Juifs parvenaient à s'affranchir de la captivité de Babylone et qu'ils entraient en possession de la terre promise et à rétablir leur culte dans le temple nouvellement reconstruit. Un autre sujet de consolation et d'encouragement dans les souffrances et les épreuves, un stimulant à demeurer atta-

1 Voy. Hengstenberg, Christologie, t. II, sect. n, p. 1, 2° éd.

chés à Dieu et à sa loi leur fut fourni par l'espérance en des temps meilleurs, que leur réservait le royaume du Messie. Le mépris où les tenaient les païens devait leur inspirer une haute estime pour les avantages dont ils étaient favorisés ; la servitude où ils gémissaient allait se tourner en domination universelle, les coups de la justice divine allaient atteindre leur sommet dans l'oint du Seigneur, pour faire place à la glorification et à la sanctification du peuple et de l'humanité tout entière. Quand le peuple se pleignait que ie Sauveur se fît si longtemps attendre et le laissât gémir dans les épreuves et les tribulations, les prophètes l'exhortaient à la pénitence, car l'avènement du Messie ne devait profiter qu'aux bons ; les méchants, et tous ses contradicteurs, il allait les anéantir.

Et quelle haute importance les prophéties messianiques ne devaient-elles pas acquérir par ce fait que les Juifs, en les comparant avec leur accomplissement, pourraient reconnaître leur vrai Messie et se sentir entraînés à croire en lui! fit ce n'est pas seulement pour les Juifs, mais pour toutes les générations à venir que les motifs de crédibilité devaient conserver leur valeur.

De là vient que le Sauveur se donne partout comme le Messie annoncé dans l'ancien Testament, aussi bien devant le sanhédrin 4 assemblé chez le grand-prêtre qu'en présence des disciples de Jean 2 et de la Samaritaine 3. Il règle les détails de son entrée dans Jérusalem, tels qu'ils avaient été marqués d'avance par les prophètes 4, et il annonce à ses disciples sur le chemin d'Emmaùs que tout ce que les prophètes ont prédit de lui est arrivé et a dû arriver ainsi 5. C'est de là que part l'Évangéliste saint Mathieu dans la rédaction de son évangile pour établir que le Seigneur est véritablemexit le Messie apparu, et les Apôtres, dans leurs prédications au peuple, reviennent constamment sur ce sujet 6.

Cette signification des prophéties messianiques avait d'autant plus de valeur au temps de Jésus-Christ, que

1 Matth., xxvi, 63, 64. — * Ibid., xi, 3 et seq. — 8 Jean, îv, 25, 26. — 4 Matth., xxi, 1 ; Jean, xn, 12 et suiv. — 6 Luc, xxiv, 26 et suiv. — " Act., ni, 18; x, 43; I Cor., xv, 3, 4; II Cor., i, 20.

l'attente de celui qu'on désirait depuis si longtemps était générale non-seulement chez les Juifs, mais aussi chez les païens. Toutes les guerres, tous les soulèvements des Juifs à cette époque s'expliquent en grande partie j>ar les idées extravagantes que le peuple se faisait du Messie. Les saintes Écritures elles-mêmes supposent pourtant que les espérances messianiques étaient généralement répandues ; saint Jean-Baptiste proteste contre cette opinion qu'il est lui-même le Messie *, et il dit que le Seigneur est cet agneau de Dieu, prophétisé par Isaïe; saint André aborde son frère Simon en lui annonçant qu'il a trouvé le Messie 2 et le grand-prêtre demande au Seigneur, dans un interrogatoire solennel, s'il est le Messie et le Fils de Lieu. Chez les païens eux-mêmes on savait que la venue du Messie était universellement attendue, et plusieurs d'entre eux partagaient ces espérances. Témoins les trois mages venus de l'Orient, et qui dans la capitale s'enquièrent du roi des Juifs nouvellement né, dont ils ont vu l'étoile 3; témoin Suétone qui connaissait cette attente répandue dans tout l'Orient, que les Juifs auraient l'empire du monde 4; témoin enfin ce que dit Tacite 5 dans son Histoire et Virgile dans sa quatrième églogue 6.

Doctrine de l'Écriture sainte sur la personne du Sauveur.

Quand la plénitude des temps fut venue, et que les voix qui demandaient la délivrance, un enseignement et une révélation divine, la rémisssion des péchés et le renouvellement des mœurs, s'élevèrent vers le ciel avec des accents de plus en plus pressants et suppliants; quaad la fusion politique des peuples appelés les premiers au christianisme sembla avoir été préparée tout exprès sous le sceptre des Romains pour hâter la propagation d'une religion universelle; quand 1< s jours que Dieu avait désignés par la bouche des prophètes furent accomplis : alors se réalisa dans une demeure solitaire de Nazareth, en présence du

1 Jean, î, 20. — 2 Jean, i, 41. — 3 M&tth., n, 2. — * Vita Vesp., cap. iv : Percrebuerat oriente toto vêtus et constans opinio, e^se in fatis ut eo ternpore Judsea profecti reruin potirentur. — 5 HLt., v, 13. — 6 V, 4-10.

messager céleste Gabriel, et d'une Vierge consacrée à Dieu de la race de David, le mystère qu'attendaient les nations, le mystère qui devait résoudre dans un magnifique accord toutes les dissonances de l'humanité : l'incarnation du Fils de Dieu. Une fille d'Eve, une Vierge bénie, fut seule appelée du côté des hommes à concourir à l'exécution de ce mystère impénétrable de l'amour divin. Mais il allait bientôt, quoique par un progrès insensible, être embrassé par la foi dans des sphères de plus en plus étendues, accueilli avec un dévouement sans bornes, transformer les mœurs, faire des hommes des enfants de Dieu et des temples du Très-Haut.

Le Fils de Dieu prit une chair dans le sein de la Vierge Marie, que sa cousine Elisabeth salua du titre de mère de Dieu, et que son chaste époux reconnnt pour telle. Elle mit donc au monde, à Bethléem, au milieu des cantiques des armées célestes, le Sauveur de l'humanité. Elle l'enveloppa de langes, le déposa dans une crèche et le nourrit de son lait maternel; les bergers et les mages de l'Orient viennent les premiers l'adorer comme le Fils de Dieu et le Messie. Quant aux choses merveilleuses que les siens purent remarquer de lui, l'Écriture sainte n'en dit rien de particulier. Pour tout ce qui paraît de lui au dehors, il est, comme nous tous, un enfant des hommes; il grandit, il croît en âge, en grâce et en sagesse devant Dieu et devant les hommes ; il est associé à la fuite en Egypte, il mène à Nazareth une vie solitaire et cachée sur laquelle les évangiles ne nous disent rien, sinon qu'à 'l'âge de douze ans il fit le pèlerinage de Jérusalem et remplit d'étonnement, par ses connaissances, les docteurs qui enseignaient dans le temple. Ce fut à l'âge de trente ans seulement qu'il sortit de sa retraite, se fit baptiser par saint Jean et commença son ministère public.

1. Que le Seigneur, nonobstant la plénitude de la nature divine, dont nous avons parlé dans la première partie, ait eu également une nature humaine complète, et surtout un véritable corps humain, il semblerait presque superflu de le prouver, si des objections n'avaient été élevées plus tard contre cette doctrine par les gnostiques et les docètes, qui rejetaient tout ce qui était naturel ou juif. D'après toutes les prophéties messianiques en effet, les Juifs n'avaient jamais attendu autre chose, sinon que le Messie descendrait

de la race d'Abraham et de la famille de David ; et, les contemporain* du Seigneur n'ont jamais élvé un doute sur la réalité de son apparition humaine, de sa nature humaine. La foule le prenait même pour le propre Fils de Joseph.

Les Évangélistes rappellent que le Seigneur descend d'Abraham et de David; ils parlent longuement de sa conception et de sa naissance virginale l, et saint Paul dit de lui qu'il a pris la semence d Abraham ou de David 2. Dans Tévangéliste saint Matthieu, le Seigneur est généralement appelé l'enfant des hommes, et saint Paul oppose à l'ancêtre de la vie humaine, à Adam, par qui le péché est entré dans le monde et avec le péché la mort, un autre ancêtre, Jésus- Christ, par qui^tous ont obtenu la grâce de la rédemption 3. L'évangéliste saint Jean dit du Verbe, au commencement de son évangile, qu'il s'est fait chair 4, et ailleurs, qu'il est venu dans la chair.

Sur le corps du Seigneur en particulier, les évangélistes rapportent qu'il était en tout semblable au nôtre, soumis a la croissance 5 et à toutes les nécessités physiques. Ils n'omettent pas de dire qu'il était sujet à la faim et à la soif6, et lui-même le déclare sur la croix quand il s'écrie : J'ai soif! Le Seigneur ne s'est pas soustrait aux faiblesses de la nature, aux imperfections, aux souffrances, en tant qu'elles ne sont pas la suite des péchés personnels. Il s'est assis fatigué auprès d'une fontaine 7; il a éprouvé les angoisses du trépas et il a expiré sur la croix, de la mort la plus douloureuse, après d'indicibles tourments. Son corps sacré a été trouvé à l'état de cadavre 8 et mis au tombeau par les siens.

Ainsi, du côté de son corps, du moins dans la vie ordinaire, Jésus-Christ n'offrait rien qui le fît reconnaître comme un être d'une autre espèce et comme n'étant pas notre frère. Cependant plusieurs avantages lui venaient même sous le rapport corporel à raison de la nature divine qui habitait en lui. Telle est notamment son admirable conception dans le sein de la Vierge Marie, sans l'intervention d'aucun

1 Matth., i, 18 et suiv.; Luc, i, 26 et suiv.— *Hebr., n, 14, 16. Cf. vu, 14; Rom., i, 3; Gai., iv, 4. — 3 Rom., v, 19. — * I Jean, iv, 2. — i Luc. il, 52. — 6 Lac, vu, 31. — 1 Jean, iv, 6. — 8 Jean, xix, 34.

homme, par la seule vertu du Saint-Esprit. Déjà Isaïe * l'avait annoncé sous l'ancien Testament par ces paroles : « Voilà qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, dont le nom sera Emmanuel.» La même chose est enseignée sous le nouveau dans les termes les plus explicites 2. L'Évangile suppose pour le moins que Marie était vierge avant la conception et la naissance du Sauveur, et le fait expressément ressortir 3; quant à sa virginité ultérieure, nous n'avons pas de renseignements positifs, mais seulement des indices, qui ont suscité pourtant de nombreuses controverses.

Une autre conséquence de la nature divine du Seigneur et de son union étroite avec la nature humaine, c'est que le Sauveur ne pouvait pas être assujetti par nécessité aux suites du jpéché, pas plus qu'au péché lui-même. Les souffrances et les douleurs qui dépassaient la mesure naturelle, il les a librement acceptées non seulement en ce sens qu'il s'est fait homme librement, qu'il a pris librement la nature humaine, avec ses faiblesses, mais encore parce qu'il a accepté de la main de son Père céleste, par un acte spécial de sa liberté, les souffrances et la mort sanglante et ignominieuse de la croix, qui sont pour nous des suites nécessaires du péché. Si nous succombons nécessairement à la mort, il l'a endurée, lui, avec une pleine liberté, parce qu'il Ta voulu 4, afin de satisfaire pour les péchés du monde en acceptant volontairement les souffrances et les tortures. Le Seigneur était encore et surtout, en ce qui concerne son corps, exempt des convoitises, des mouvements désordonnés de la chair, qui, étant nés du péché et conduisant au péché, sont incompatibles avec la nature divine du Seigneur.

Le corps du Seigneur reçut un privilège plus éclatant encore quand il ressuscita glorieux du tombeau, le troisième jour après sa mort. Cette résurrection est décrite par tous les Evangiles dans les termes les plus circonstanciés, et les apôtres, dans leurs Epîtres, en font le noyau de leur prédication ; ils y voient un témoignage irréfragable de la divinité de Jésus-Christ et de la divinité de sa doctrine.

Que le Seigneur, dans cet état transfiguré, où la gloire

1 Is., vu, 14. — 2 Matth., i, 18 et suiv.; Luc, î, 35 et suiv. — 3 Mattk.y i, 23, 25. — 4 Is.. lui, 7 ; Jeany x, 18.;

céleste se répandit sur sur) corps, n'ait pas eu un corps évanoui en pur fantôme, il l'a piouvé à ses apôtres d'une manière palpable, lorsque paraissant au milieu d'eux le soir de sa résurrection, il leur dit * : « Voyez mes mains et mes pieds ; c'est moi, touchez et voyez ; un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. »

2. L'Ecriture sainte lui attribue et il s'attribue lui-même2, une âme hun;aine complète, douée de raison et de liberté. Les Évangélistes le font aussi, et en termes qui prouvent qu'il était, comme nous, accessible aux aâections et aux sentiments humains. « Jésus, lorsqu'il la vit pleurant, et les Juifs qui étaient avec elle, pleurant, frémit en son esprit et se troubla en lui même 3. » Le Seigneur s'attribue une connaissance qui doit nécessairement se distinguer de la connaissance et de la science divines, 4, et dans saint Luc. il est parlé d'un progrès dans la sagesse, qui suppose une connaissance humaine dans la personne de Jésus-Christ, car la connaissance divine ne saurait se perfectionner. Nous trouvons encore en lui des affections et des sentiments humains quand il est envahi parles tristesses et les angoisses 5 et sa mort est dépeinte comme une séparation de l'âme d'avec le corps 6. Nous devons également lui supposer une volonté humaine distincte de la volonté divine, quand il fait cette prière au jardin de Gethsémani : « Mon Père, que votre volonté se fasse et non la mienne 7. »

Du côté de son âme humaine, le Seigneur jouissait aussi de prérogatives particulières, par suite de son union personnelle avec le Verbe, plus encore que du côté de sa nature corporelle, car pendant sa vie terrestre, les fruits de l'union hyposta.tique se communiquèrent avec surabondance à la partie élevée ou aux facultés supérieures de l'âme. Son intelligence ne pouvait pas s'obscurcir, ni sa volonté faiblir pour le bien, suivant ce qui arrive en chacun de nous par l'effet du péché originel : tout cela était aussi étranger à son àme que le péché lui-même. Au contraire, l'âme humaine du Seigneur, par suite de l'union hypostatique, était ornée, dans

1 Luc, xxiv, 39. — » Matth., xxvi, 37, 38. — • Jean, xi, 33. — ' Marc, xm, 32. — 5 Matth., xxvi, 37; Luc, xxn, 43. — 6 Matth., xxvn, 50 ; Jean, xix, 30 ; I Pierre, m, 18, 19. — 7 Matth., xxvi, 31.

la plus haute perfection, de tous les dons naturels et de toutes les grâces surnaturelles, bien que l'Ecriture ne nous donne pas une analyse complète de ces avantages, à l'exception de l'impeccabilité qui est attribuée au Seigneur en divers endroits et dans les termes les plus explicites *. Nous n'avons pas d'explication détaillée sur les avantages de la connaissance humaine de Jésus-Christ, ou sur la mesure de ses grâces.

3. D'après l'Ecriture sainte, ainsi que nous l'avons dit dans la première partie sur la divinité du Seigneur, il possédait la nature divine et la nature humaine dans toute leur plénitude, et l'une et l'autre étaient unies en lui dans l'unité de personne. L'Ecriture sainte, il est vrai, ne parle pas de la dualité des natures et de l'unité de la personne avec les expressions qui sont devenues usuelles dans la suite ; mais elle représente toujours le Seigneur comme un être unipersonnel, qui dit de lui des choses divines et des choses humaines. C'est un seul et même Christ qui dit de soi qu'il était avant Abraham 2, qu'il était chez le Père avant que le monde fût; qu'il a soif, qu'il est affligé jusqu'à la mort. C'est également cette union intime que saint Jean entend exprimer, quand il dit du Verbe dans le prologue de son Evangile qu'il s'est fait chair et a demeuré parmi nous.

Quant à cette autre question : de quel côté faut-il placer le principe constitutif de la personne : du côté de la nature divine ou du côté de la nature humaine? il est indubitable que ce principe ne pouvait appartenir qu'au Verbe divin, car il ne pouvait ni perdre sapersonnalité éternelle, ni l'abandonner à une nature créée. Ce point est également énoncé avec une suffisante clarté dans les passages que nous avons cités du prologue du quatrième évangile, quand il est dit du Verbe qu'il s'est fait chair et qu'il a résidé parmi nous, que nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ; quand on voit ailleurs que c'est le Fils de Dieu qui a pris la semence d'Abraham 3; ou que celui qui était dans la forme de Dieu, s'est abaissé et a pris la forme d'esclave 4.

1 Is., lui, 9; Jean, vin, 46; Hebr., îv, 15: I Pierre, n, 22: 1 Jean, ni, 5. — * Jean, vnr, 58. — 3 Hebr., n, 16. — * Phil., il, 6 et suiv.

284 HISTOIRE DES DOGMKS.

Quel trésor inépuisable de vérité ne trouvons-nous pas dans cette œuvre unique de la manifestation divine : l'incarnation du Fils de Dieu I De quelles abondantes marques de l'amour divin ne fut-elle pas suivie! Quelle lumière inespérée ne répandit-elle pas sur toutes les questions religieuses, sur Dieu et sur la destinée de l'homme ! Les auteurs sacrés ne savent ce qu'ils doivent le plus admirer, de l'amour et de la condescendance infinie de Dieu, de sa révélation sous l'enveloppe de la nature humaine, ou de la gloire et des bienfaits qui en sont résultés peur l'humanité entière. « Dieu a tant aimé le monde, qu'il - donné son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui ne soient point perdus, mais qu'ils aient la vie éternelle l. » Il ne suffisait pas à Dieu de nous appeler du néant à l'existence, de nous créer à son image, de nous orner, de préférence à toutes les créatures, des dons ^magnifiques de la nature et de la grâce ; il nous a aimé à ce point que bien qu éloignés de lui, et chargés de péchés et de crimes, il nous est venu chercher dans le désert, il a partagé toutes nos souffrances et nos fatigues, il s'est fait semblable à nous en toutes choses, hormis le péché, il s'est dépouillé lui-même et nous a donné la qualité de Fils de Dieu, tout ce qu'il pouvait nous donner, tout ce qu'il pouvait prétendre comme Fils consubstantiel du Père. L'humanité pouvait-elle recevoir une dignité plus haute que celle d'avoir Dieu pour un de ses membres? Quelle source abondante de grâce et de bénédiction nous a été ouverte à tous, lorsque le Dieu d'amour et de bonté a fixé visiblement et corporellement son séjour parmi nous pour une éternité. Unir l'homme à Dieu, et par cette union, le conduire à sa destination et à sa félicité, c'est la tâche de toute religion ; or cette tâche ne pouvait être mieux remplie que]par l'union hypostatique de Dieu avec l'homme, Elle semblait achever l'ouvrage de la création, et ramener la création tout entière à son centre qui est Dieu, afin qu'elle entrât par le Fils en participation de la vie divine.

1 Jean, m, 16; Cf. Ephes., î, 3.

§ 29 Doctrine de l'Écriture sainte sur l'œuvre de la rédemption.

Le Messie avait toujours été annoncé dans l'ancien Testament comme un Sauveur qui devait affranchir du péché et de la misère, non seulement. Israël, mais l'humanité entière : c'était l'attente de tous les hommes de bien. C'est ainsi également que la mission du Fils de Dieu fait homme est désignée par l'ange, quand il dit dans son message à Marie et plus tard à Joseph : « Et elle (Marie) enfantera un fils, que vous appellerez Jésus, car il délivrera son peuple de ses péchés1.» C'est ainsi encore que le Seigneur lui-même explique les causes pour lesquelles il va quitter le sein de son Père céleste 2, et que les apôtres interprètent les conseils de Dieu : « C'est lui que Dieu a élevé à sa droite comme étant le prince et le Sauveur, qu'il a établi pour donner à Israël la pénitence et la rémission des péchés 3. » Or, l'humanité n'était; pas seulement chargée d'une faute qu'il fallait effacer et expier afin que le ciel pût se rouvrir, et avec lui le trésor des grâces ; il régnait de plus, dans les choses morales et divines, une ignorance qu'il fallait dissiper, une faiblesse, une impuissance de la volonté, une perturbation dans l'ordre moral et social, qui ne pouvaient subsister. Il fallait donc trois choses pour que la rédemption fût complète : instruire l'humanité sur les vérités religieuses, — la réconcilier avec Dieu et satisfaire pour ses péchés, — renouveler l'ordre moral, affermir et fortifier dans la voie du salut l'humanité affranchie et régénérée. Jésus-Christ devait donc être à la fois, en sa qualité de Sauveur, un maître, un prêtre et un roi.

1. L'Esprit-Saint avait annoncé par la bouche de Moïse que le Messie serait un 'prophète 4, et il est dit de lui dans Isaïe : « Je fais de vous la lumière des gentils, afin que vous portiez mon salut jusqu'aux extrémités de la terre 5. » Mais le Seigneur n'était pas un simple docteur tel que les autres

1 Matth„ î, 21. Cf. Luc, i, 30 et suiv. — a Lmc, xxiv, 46; Jean, ni, 14-18. — 'Act.y v, 31. Cf. I Tim.,i, 1; I Tit., m, 3, 4. — 4 Deut., xviu, 18, 19. — xlix, 6. Cf. Mich., îv, 2.

prophètes, annonçant ce qu'il avait reçu de Dieu ; Dien parlait directement par sa bouche : « Dieu ayant parlé autrefois à nos pères en diverses occasions et en diverses manières par les prophètes, nous a parlé tout nouvellement de nos jours par son propre Fils, qu'il a fait héritier de toutes choses et par qui il a créé le monde *. » Ce n'est pas comme un être divin subalterne qu'il nous a apporté la vérité, car il n'aurait pas apaisé notre soif des révélations du Dieu suprême : il était la vérité 2, Dieu lui-même, semblable au Père, de telle sorte que « qui voit le Fils voit aussi le Père3.» La révélation que le Fils de Dieu nous a apportée n'aura donc pas désormais à se compléter ni à se perfectionner; elle suffira pour tous les hommes jusqu'à la fin des temps 4. Ce n'est pas un provisoire qui sera bientôt remplacé par quelque chose de plus parfait; elle est marquée d'un caractère absolu ; elle seule est en mesure de nous donner sur les choses de la religion, non pas une certitude quelconque, mais une certitude absolue ; elle seule a une autorité suffisante pour produire au sein de l'humanité cette unité et cette concorde en matière religieuse que les prophètes éclairés de Dieu n'étaient pas en état de produire. C'est ainsi que la vérité divine émanée de Jésus- Christ, notre second ancêtre, le pivot et le centre de l'humanité, pouvait se développer en une puissance capable de relier tous les hommes dans une vaste unité et de les serrer dans un seul organisme. Pour qu'il en fût ainsi, pour que la vérité se conservât intacte et sans mélange, le Seigneur prît les mesures nécessaires à l'établissement de son Eglise.

2. Un besoin plus pressant encore pour l'humanité déchue, c'était d'être affranchie du péché et sanctifiée, condition nécessaire pour que l'individu pût atteindre de nouveau à sa destination originelle. Mais avant qu'il en fût ainsi, une satisfaction devait être offerte à la justice de Dieu; car les bras de son amour et de sa bonté divine ne pouvaient se rouvrir pour nous que lorsqu'il aurait été satisfait à sa justice par l'expiation de nos fautes. Dieu, dans son amour et sa miséricorde infinie, ne pouvait-il point pardonner le péché

1 Hebr., î, 1, 2. — * Jean, xiv, 16. — • Jean, xiv, 9. — 4 Matth., xxvm, 10; Marc, xvi, 15 ; Jean, x, 16.

sans aucune satisfaction, l'Ecriture sainte ne l'enseigne pas expressément ; mais nous remarquons partout chez les prophètes de l'ancienne loi un zèle ardent contri les discours des faux prophètes qui cherchaient à bercer le peuple de consolation, qui ne lui parlaient que de paix, ne lui annonçaient que des bénédictions, alors qu'il lui fallait satisfaire à la justice de Dieu pour expier ses attentats l.

La conscience morale de l'homme confirme ce que nous disons-là ; partout nous constatons un désir involoniaii <\ un besoin irrésistible d'offrir à Dieu des expiations, des sacrifices pour les affronts qui lui ont été infligés. Aucune des religions anciennes de l'antiquité n'en était privée : malgré ce qu'il y avait de criminel dans les sacrifices humains, dans les criobolies et les taurobolies, il reste indubitable que ces abus provenaient d'un besoin invincible de satisfaire à la divinité. Ne trouvant rien qui put être offert à Dieu comme un sacrifice agréable, l'homme lui offrit des animaux, persuadé que ce sacrifice aurait une vertu expiatoire. L'oblation volontaire à Dieu d'objets qui nous appartiennent et que nous ne sommes pas rigoureusement tenus de lui offrir, nous apparaît comme le seul moyen de rentrer dans les bonnes grâces du Seigneur. Dieu lui-même a approuvé ces sentiments religieux de l'homme par sa complaisance pour les sacrifices des patriarches, d'un Abel, d'un Noë, d'un Melchisédech, et c'est pour les entretenir et les vivifier qu'il régla lui-même dans la loi de Moïse les r.'tes des sacrifices. Lui-même a donné au sang des animaux offerts en sacrifice l'efficacité d'expier les fautes contre la loi 2 ; en mêu e temps qu'il se proposait d'affermir les Israélites dans le sentiment de leur culpabilité, dans le désir de se réconcilier avec Dieu, afin qu'ils missent leur confiance en celui qui devait venir et satisfaire au Père céleste pour les péchés du monde, par le plus parfait des sacrifices.

Dieu en effet avait déjà fait annoncer sous l'ancien Testament que les sacrifices d'animaux ne lui suffisaient point 3, et il a déclaré plus expressément encore, sous le nouveau, qu'ils ne pouvaient pas opérer la rémission des péchés 4.

1 Jérém., vi, 14; vin, 12; xiv, 13; xxm, 16; Ezéch.,xui, 10; Mich., m, 5. — » Lévit., xvn, 11 ; Eebr., îx, 22. — » Ps. xxxix, 17 ; li, 18. — 4 Hébr., x, 4.

Dieu avait consolé1 les juifs en leur faisant espérer le sacrifice du Messie futur, et il avait annoncé qu'il expier;- il les péchés du monde par l'offrande de lui-même et de vie 2 : « Il a pris véritablement nos langueurs, et il s'est chargé lui-même de nos douleurs. Nous l'avons considéré comme un lépreux, comme un homme tri | cpé de Dieu et humilié ; mais il a été percé de plaies pour nos iniquités, et il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment qui nous devait procurer la paix est tombe sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures. Nous nous étions tous égarés comme des brebis ; chacun s'était détourné de sa voie ; mais le Seigneur l'a chargé de l'iniquité de nous tous. Il a été offert parce que lui-même l'a voulu, et il n'a point ouvert la bouche ; il sera mené à la mort comme une brebis qu'on va égorger ; il gardera le silence... Mon serviteur, le juste, justifiera par sa doctrine un grand nombre d'hommes, et il portera leurs iniquités. »

Le nouveau Testament nous montre l'accomplissement de ces figures et de ces prophéties. La première fois que le Sauveur se montre en public, saint Jean-Baptiste appelle sur lui l'attention, comme sur l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde 3. Dans l'Apocalypse, il est également appelé l'Agneau, dans le sang duquel les bienheureux laveront leurs vêtements et deviendront blancs 4. Le Seigneur lui-même, parlant de sa passion et de sa mort, dit que tout cela devait arriver, afin que ce qui avait été écrit de lui fût accompli 5, et quand il est sur le point de verser son sang en expiation des péchés du monde et de le laisser aux siens comme un breuvage , il déclare solennellement ses intentions pendant la dernière cène, et il dit que son sang sera répandu pour les péchés de tous 6.

L'Évangéliste saint Jean n'oublie pas de faire ressortir que la mort du Seigneur a été l'accomplissement de la figure de l'agneau pascal, et qu'aucun de ses os ne fut rompu 7.

L'apôtre saint Pierre considère le sang répandu par le Seigneur sur la croix comme une rançon qu'il a livrée pour

1 Ps. ex, 4. — 2 Is., lui, 4 et suiv.; l, 6, 7. — ' Jean, î, 36. — 4 Apoc, i, 7 ; vu, 4; xm, 8. — 5 Matth., xxvi, 24; liv; Luc, xvm, 31; xxiv, 25-27. — Matth., xxvi, 28 ; Marc, xiv, 24. •- T Jean, xix, 26. Cf. / Cor., v, 7.

l'amour de nous, ou comme un sacrifice : « Vous savez, disait-il, que ce n'est point par des choses corruptibles, comme l'or ou l'argent, que vous avez été rachetés de la vaine superstition, où vous avait fait vivre la tradition de vos pères, mais par le sang précieux de Jésus-Christ, comme d'un agneau sans tache et sans défaut *. » L'apôtre saint Paul, a choisi pour sujet spécial de son Epitre aux Hébreux, de faire voir que ie sacrifice offert sur la croix par le Seigneur était l'accomplissement, la consommation de tous les sacrifices de l'ancien Testament, et de montrer que le Fils de Dieu fait homme est notre grand pontife, notre médiateur à tous, qu'il a mérité notre réconciliation avec Dieu par l'oblation volontaire de sa vie, et acquis un trésor de grâce inépuisable : « Jésus-Christ, le pontife des biens futurs, étant venu dans le monde, est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, par un tabernacle plus grand et plus excellent, qui n'a point été fait de main d'homme, c'est-àdire qui n'est point de ce inonde; et il y est entré non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, et nous a acquis une rédemption éternelle, car si le sang des boucs et des taureaux et l'aspersion de l'eau avec la cendre d'une génisse sanctifie ceux qui ont été souillés, en leur donnant une pureté charnelle, combien plus le sang de Jésus-Christ, qui par le Saint-Eprit s'est onert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres impies, pour nous faire rendre un culte parfait au Dieu vivant 2.

C'est ainsi qu'il a plu à Dieu de concilier, d'une façon admirable, incompréhensible, sa justice avec son amour 3. C'est ainsi que par le forfait le plus inhumain accompli sur la personne sacrée de FHomme-Dieu, ce forfait qu'il a laissé exécuter sur lui dans une obéissance parfaite à son Père céleste et dans un amour indicible pour les enfants des hommes, aân d'offrir à Dieu son sacrifice, le Sauveur a pleinement satisfait à la justice divine, en même temps qu'il nous a donné une marque d'amour que nous n'aurions jamais soupçonnée. C'est ainsi que Dieu a fait éclater son amour envers nous et sa miséri-

1 1 Pierre, 1, 18. Cf. il, 24.—iHebr.> ix, 11-14. Cf. Rom., m, 25; v, 6. — Ps. lxxxiv, 11 : Justitia et pax osculatce sunt.

corde en fournissant notre rançon; c'est ainsi qu'il nous a fait comprendre le prix de notre âme, et qu'il a mis dans une vive lumière, par cette œuvre d'amour et de miséricorde, la noirceur et la grandeur du péché. C'est ainsi que la rédemption a été accomplie par un seul ; il était homme, afin de pouvoir mériter quelque chose, répondre pour la société humaine dont il était membre et pouvoir lui appliquer ses mérites ; il était Dieu, afin de pouvoir offrir un sacrifice, qui n'étant pas dû, mais volontaire, fût une expiation véritable et d'une valeur infinie ; il était Dieu, afin de pouvoir faire accepter son sacrifice à son Père céleste et communiquer sa grâce ac.x hommes, carie sacrifice de Jésus Christ ne devait pas être seulement un sacrifice expiatoire et satisfactoire, il devait être encore le résumé, le point culminant de tous les sacrifices, un sacrifice parfait d'adoration, de louange, d'actions de grâces et de supplications pour toute l'humanité. Dieu a traité celui qui ne connaissait pas le péché, comme s'il eût été le péché même, afin qu'en lui nous devinssions justice aux yeux de Dieu l; car, dit l'apôtre en un autre endroit, par une seule oblation, il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés 2.

Jésus-Christ devait donc vouloir aussi que tous les hommes unissent leurs sacrifices au sien et leur assurassent par là une valeur pour le ciel, de même que les sacrifices de l'ancienne loi tiraient leur valeur de leur rapport au sacrifice de Jésus-Christ. Or, ce résultat ne pouvait être mieux obtenu que par une représentation visible et permanente du sacrifice de la croix et du sacerdoce de Jésus-Christ. C'est ce que nous examinerons dans une autre partie de l'histoire des dogmes.

3. Les prophètes de l'ancien Testament avaient annoncé que le Messie serait un grand roi, qu'il monterait sur le trône de David et que son règne serait éternel 3. Son règne était célébré comme un règne de paix, de bénédiction et de justice. Ce fut en efletpour remplir ces fonctions de roi que le Seigneur parut en public, non toutefois comme le supposaient ses contemporains, avec une pompe et des richesses temporelles, mais comme un sage législateur qui, non con-

1 T Cor., v, 21. —*Hébr.,x,li. — 3 Ps. n, 6; Is., mil, 5; Zach.% ixf. 9

tent d'annoncer sa loi à ses sujets, leur apprend à l'observer par les plus maguifiques exemples; comme un dispensateur de bienfaits, qui accorde aux siens, avec la rémission des péchés, la paix intérieure et une félicité indescriptible ; comme un héros victorieux, qui sans avoir livré de grandes batailles, a vaincu les ennemis de l'humanité, la péché, la mort et Fenfer, qui est descendu aux limbes pour conduire au ciel les âmes qui y étaient détenues 4, qui est sorti lui-même glorieux du tombeau, est monté au ciel, nous a envoyé le Saist-Esprit pour le suppléer, et reviendra un jour à la fin des temps pour juger [les vivants et les morts.

Doctrine des Pères apostoliques sur la personne de Jésus-Christ

Lorsque saint Paul, méditant sur les profondeurs impénétrables de l'amour et de la miséricorde de Dieu, manifestées daus l'Incarnation du Verbe divin, s'écriait : « Assurément, c'est quelque chose de grand que ce mystère de l'amour ; un Dieu s'est fait voir dans la chair, il a été justifié par le Saint-Esprit, manifesté aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, reçu dans la gloire. » Quand saint Paul tient ce langage, il exprime les dispositions avec lesquelles les premiers chrétiens reçurent cette joyeuse nouvelle de la manifestation de Dieu dans la chair. La pensée consolante d'être si rapprochés de Dieu, de pouvoir lui donner le nom de frère, de voir briller sa sainteté et son amour com:ue dans un miroir; de pouvoir se glorifier d'avoir obtenu par Jésus-Christ la rémission de ses péchés et une parfaite réconciliation avec Dieu; d'avoir auprès du Père un si puissant intercesseur, et dans la résurrection et l'ascension du Sauveur, un gage assuré du sort final qui attend les chrétiens justifiés et sanctifiés, n'était-ce pas assez pour enthousiasmer les fidèles et les remplir d'une sainte joie?

L'amour de Dieu, la haute dignité de la nature humaine, l'énormité du péché, la beautéde la vertu, le ciel donné en ré-

I Pierre, ni, 19, 20.

compense des souffrances et des tribulations de la vie, patiemment supportées, la transfiguration finale de toute la créât ion terrestre, tout cela et davantage encore semblait être renfermé dana le mystère de l'Incarnation, et pouvoir en être conclu avec une parfaite certitude. Des réflexions semblables se trouvent en effet dans les Pères apostoliques. Mais déjà de leur temps on vit se répandre sur la personne de Jésus- Christ des opinions erronées et hérétiques qu'ils devaient prendre en considération et réfuter; car les hérésies des ébionites et des docètes n'étaient pas seulement dirigées contre le dogme de la Trinité, mais les uns comme les autres bouleversaient, et cela directement, le dogme de l'Incarnation, la doctrine de l'union personnelle de la nature divine et de la nature humaine en Jésus-Christ ; les uns, les ébionites, épris du judaïsme, tout en conservant la notion abstraite delà divinité, et considéraient l'être divin comme trop élevé, trop ferme en lui-même, pour qu'il pût entrer en rapport intime avec l'homme; les a utres, les docètes, croyaient le monde terrestre trop bas et trop misérable pour qu'une nature humaine pût être admise dans l'Incarnation à une union personnelle avec Dieu. De plus les docètes rejetaient les faits historiques les plus importants de la vie de Jésus-Christ et ne voyaient dans toute sa manifestation extérieure qu'un fantôme, de même que sa passion, sa résurrection, son ascension n'étaient qu'une illusion, une apparence. De là vient que saint Ignace revient si souvent dans ses lettres sur ces erreurs.

Il démontre :

1. Que le Seigneur avait un corps véritablement humain, qu'il est véritablement né, qu'il est mort sur la croix après une passion douloureuse, qu'il est ressuscité dans ce même corps, mais transfiguré. Si ^e Fils de Dieu n'avait pas pris un corps humain, la nature humaine n'aurait pas été sanctifiée d'une façon particulière, elle ne serait pas devenue participante de la divinité. En un mot, si Jésus-Christ n'avait pas eu une nature humaine, il n'aurait pu satisfaire pour nous, et tous les faits de sa vie, n'étant qu'apparents, n'auraient aucune valeur. Le christianisme tout entier serait édifié sur le mensonge et l'imposture, et ce serait folie aux ouïmes de donner leur vie pour la foi en Jésus-Christ, dans

l'espoir d'une résurrection de la chair, à laquelle Jésus-Christ n'aurait point participé *. Le Seigneur avait également un corps véritable après sa résurrection, quoique sous une forme transfigurée, et c'est justement pour cela que nous recevons dans la sainte Eucharistie le vrai corps du Seigneur, tandis que les docètes s'en abstenaient 2.

2. En face des ébionites et des judaïsants, saint Ignace accentue le dogme de la virginité de Marie, et de la naissance du Sauveur. Il donne à Marie le nom de vierge (Ttàpôevoç) 3, et dans sa lettre aux Ephésiens 4 il parle de trois mystères qui sont demeurés inconnus du démon : la virginité de Marie, la nativité et la mort du Seigneur. En face des docètes, il devait attester la véritable naissance du Seigneur, et faire voir qu'il n'avait pas seulement traversé le sein de Marie, mais que la sainte Vierge avait eu une part maternelle à sa conception et à sa nativité, c'est pourquoi il est véritablement né (oXrjOwç èyewrfiri) 5, qu'il est de la semence de David, et du Saint-Esprit 6. Semence de David et d'Abraham, c'est ainsi en effet que le Seigneur est appelé à diverses reprises dans l'Écriture sainte, non pas qu'il ait été le Fils de Joseph, mais parce que la Vierge Marie était véritablement sa mère et qu'elle a donné son concours maternel à l'Incarnation. C'est en ce sens qu'il avait déjà été révélé à Eve dans le paradis terrestre que de sa semence, la semence de la femme, sortirait celui qui allait écraser la tête du serpent.

Il se peut donc que l'hérésie des docètes ait donné lieu de faire ressortir dans le symbole des apôtes que le Seigneur était né de la Vierge et de mettre en relief les faits les plus importants de la vie du Seigneur comme articles de foi.

3. Clément [de Rome parle surtout de l'âme du Seigneur quand il dit 7 : Le Seigneur nous a accueillis dans son amour; c'est parce qu'il nous aimait que, selon la volonté divine, il a donné son sang pour nous, sa chair pour notre chair, son âme pour notre âme (t7> tyuyrp urap twv ^ux^v ^.wv) 8. Saint Ignace 9 dit que Jésus-Christ était un homme oomplet (tsXsco;

1 Ad Trall., ix, 10; Smyrn., î, 2. — 2 Smyrn., m, 7. — 3 Smyrn., i. — 4 Cap. xix. — 5 Trall., ix. — 6 Eph., xvm. — 7 2" Cor., xlix. — 8 Saint Irénée parle dans le même sens, Adv. hœres., v, 1. — 9 Smyrn., iv.

àvQpwTtoç), qu'il a pris tout ensemble et un corps humain et une âme humaine. Si les Pères apostoliques ne parlent pas plus souvent en termes exprès de «lame du Seigneur, cela ne prouve pas plus leur apollinarisme, que les termes d'incarnation, fait chair (aapxoxiiç, (7apxo7:oieîc6ac) l. L'Écriture s; inte elle même ne parle pas ex professo à chacune de ses pages de l'âme humaine et elle emploie également le terme de « il s'est fait chair (aap; eylvero) non pour nier l'âme humaine de Jésus- Ciirist, mais parce que aap£ exprime très souvent l'homme naturel tout entier, dans son corps et dans son âme, et que rien ne marquait même le profond abaissement du Fils de Dieu que le mot incarnation.

4. Quant à la manière dont l'élément divin et l'élément humain sont unis en Jésus-Christ, nous ne trouvons rien dans les Pères apostoliques qui dépasse les explications de l'Écriture sainte, mais les termes dont ils se servent indiquent assez qu'ils croyaient à la personne distincte de Jésus-Christ et à l'intégrité des deux natures. Car ils ne parlent jamais que d'un seul Christ et ils lui attribuent à la fois des choses divines et des choses humaines. Ainsi saint Clément appelle les souffrances de Notre-Seigneur des souffrances de Dieu2, et saint Ignace dit que le sang du Christ est le sang de Dieu 3, lui-même, il le nomme fils de Dieu et fils de l'homme 4. Jésus-Christ, dit-il, est l'unique médecin du corps et de l'âme, le seul Seigneur dans l'unité de la personne et la dualité des natures ; car il a été fait et il n'a pas été fait, et cependant il n'est qu'un seul Dieu fait chair, la véritable vie dans la mort, il est de Marie et de Dieu, d'abord passible puis impassible 3. En cet endroit, l'auteur désigne en même temps le Verbe divin comme le principe formel de la personne dans l'unique personne de Jésus-Christ, ainsi que dans les 'chapitres suivants de la même Épître : « Notre Dieu, Jésus-Christ, a été porté dans le sein de Marie 6. »

1 Muncher (Histoire des dogmes, t. II, p. 168), et Néander Hist. des dogmes ckr., t. I, p. 207), imputent aux Pères des vues apollinaristes, parce qu'ils n'auraient considéré le Verbe que comme un éon supérieur, et qu'ils auraient dû croire par conséquent que le Seigneur n'avait pas besoin d'une âme humaine. — 2 1 Cor., il. — 3 Eph., î. — 4 Eph., xx. — 5 Eph., vu : El; ia*:poç IiTTiv, aapxixo'ç ^e xai tiveu^octixoç, ysvvyjto;, lv cap xi yevofJisvoç 0eoç, iv ôavàxw Car/] !Xy)6ivt], xai ix Mapiaç xai Ix (jsou, zpw'ov icaÔYjTo; xai tots aTOxô'/jÇ, 'Iiqcrou; Xpiarcbç ô xupioç j)pu*>v. — 8 Ch. xvm.

5. Le dogme le plus important relatif à l'œuvre de la rédemption, l'article de foi sur la satisfaction de Jésus- Christ, qui a pour base les dogmes de sa divinité, de sa nature humaine complète et de l'union personnelle des deux dans la seule personne du Seigneur, ce dogme est aussi clairement énoncé dans les Pères apostoliques que dans l'Écriture sainte. Ils trouvent notamment dans la passion et la mort du Seigneur le mérite proprement dit de la satisfaction et ils lui attribuent une vertu expiatoire. Barnabe compare le sacrifice de la croix au sacrifice qu'on offrait sous l'ancienne loi le jour de la fête des expiations et il écrit, au chapitre septième de sa lettre : Si le Fils de Dieu, le Seigneur, qui un jour jugera les vivants et les morts, a souffert afin de nous donner la vie par ses souffrances, nous croyons que le Fils de Dieu ne pouvait souffrir qu'à cause de nous. » Le sang de Jésus-Christ, répandu pour notre salut, a apporté au monde entier la grâce de la pénitence 4. Le cordon rouge de la maison Rahab, qui servit à la délivrance de Josué ei de Caleb, esi le symbole de notre rédemption par le sang de Jésus-Christ2. Ce dogme est tout spécialement traité par l'auteur de la lettre à Dioynèle, il fait voir que Dieu a laissé les païens marcher dans leurs voies, afin de les convaincre qu'ils ne pouvaient pas d'eux-mêmes entrer dans le royaume de Dieu, qu'ils ne pouvaient mériter que le châtiment et la mort; mais qu'à la fin, dans la plénitude des temps, il a eu pitié de l'humanité, qu'il a livré son propre Fils pour leur rançon 3 et a mis sur ses épaules le péché du monde entier.

Opinions hérétiques sur la personne du Seigneur dans les sectes judaïques des premiers siècles.

Le christianisme recruta ses premiers adhérents parmi les juifs qui soupiraient après la rédemption, et comme il

1 Clem. Rom., I Cor., vu ; Barn,, Ep., v. — * Clem. Rom., I Cor., xu. — 3 Loc. cit., cap. ix : Autoç tocç ^[/.sTspaç à[/.apxiaç àveSs^aTo' auxoç tov lôtov uiov octeSoto Xurpov U7rèp jj(JUt>v tov aycov intèp àvojj.(ov, tov axaxov U7rsp twv xaxtov. Cependant Munscher, t. III, p. 211, et Hagenbach, Histoire des

était la clef de voûte de la révélation ancienne, il entre dans les rapports les plus intimes avec le judaïsme. Ainsi le premier progrès que nous remarquons au sein du christianisme tendait à développer complètement ses rapports avec le judaïsme; mais avant d'atteindre ce but, de rudes combats lui restaient à livrer. Si l'on voulait s'en tenir à un point de vue strictement judaïque, aller jusqu'à prétendre que la loi ancienne était un moyen de salut indispensable, la foi à la divinité de Jésus-Christ n'avait plus d'objet, et pour de tels hommes le Sauveur ne devait plus être qu'un prophète éclairé de Dieu. "Les différentes idées théologiques issues de cette tendance forment le sujet des réflexions qui vont suivre.

1. Sur ce terrain nous rencontrons d'abord les ébionites. Après la mort de Jacques le mineur et la.ruine de Jérusalem, les juifs de cette ville constituèrent une secte particulière à propos de la nomination d'un titulaire au siège épiscopal (71) *. Siméon, parent du Seigneur et fils de Cléophas, ayant été élu presque à l'unaminité, on rapporte que Thébaiis, qui avait lui-même espéré devenir évêque, suivant ce que raconte Hégésippe, dans Eusèbe 2, se sépara des fidèles, se fit chef d'une secte judaïque et profana ainsi l'Église, demeurée vierge jusque-là. Est il vrai que quelques-uns des judéo-chrétiens qui abandonnèrent la ville un peu avant la ruine de Jérusalem par Titus, formèrent dans le pays à l'orient du Jourdain, une secte ébionite particulière par suite de leurs relations étroites avec les juifs et de leur séparation d'avec les chrétiens? Peut-on le conclure de ce fait que saint Epiphane rencontra, de son temps, les ébionites près de Pella et Nabatéa? On ne saurait le déclarer avec certitude, ni établir qu'ils eussent des relations avec Thébatis de Jérusalem. Hégésippe rapporte simplement que celui-ci appartenait à l'une des sept sectes juives.

Quant au nom d'ébionites, quelques-uns ont cru qu'il

dogmes, ne laissait pas de prétendre que l'idée d'une satisfactio vicaria était étrangère, au temps des apôtres, bien que le mot X'Jtpov, etc., Lnplique nécessairemeut cette idée. — * Eusèbe (Hist. eccl.) mentionne une tradition suivant laquelle ceux qui vivaient encore se seraient assemblés à Jérusalem pour lui nommer un successeur. — 2 Hist. eccl.^ îv, 22.

venait de ébion pauvre, parce que les chrétiens de Jérusalem auraient généralement passé pour indigents ; mais cette opinion n'est pas suffisamment accréditée. Eusèbe présume qu'on leur donnait ce nom à cause des idées basses qu'ils se faisaient de la personne de Jésus-Christ. Saint Epiphane 2, au contraire, parle d'un hérésiarque nommé Ebion ; mais ce qu'il dit là ne paraît, pas non plus suffisamment autorisé ; car la conférence qu'il lui attribue avec l'apôtre saint Jean, aurait eu lieu, d'après des témoignages plus certains consignés dans saint Irénée 3 et Eusèbe 4, non pas avec Ebion, mais avec Cérinthe. Les ébionites tenaient le Seigneur pour un prophète, niaient sa divinité, sa naissance d'une vierge et le prenaient pour le propre fils de Joseph. Ils ne recevaient pas les Épîtres de saint Paul, qu'ils appelaient un violateur de la loi, mais ils acceptaient un Évangile particulier, secundnm Matthœum oxxsecundum Hebrœos qui avait été formé du texte primitif de saint Mathieu, mais qu'on avait mutilé, selon saint Epiphane 5; ils observaient la loi juive et le Sabbat 6. Il suit de là que les ébionites de cette classe sortaient plutôt du parti pharisaique des juifs, bien qu'Hégésippe ne dise point si Thébatis faisait partie des esséniens, des galiléens, des hémérobaptistes (probablement disciples de saint Jean), des maslothéens, des samaritains, des sadducéens ou des pharisiens. Saint Epiphane. du reste, dans le dernier passage cité, rapporte, à la suite d'Origène 7, que quelques ébionites croyaient que le Seigneur était né d'une vierge et du Saint-Esprit, en niant sa préexistence et par conséquent sa nature divine.

2. Une autre classe d'ébionites, que saint Epiphane et d'autres appellent elkésaïtes, se rapprochait davantage des esséniens, lesquels avaient emprunté une foule d'éléments théosophiques à Pythagore. Déjà saint Paul remarque dans ses Épitres que des idées semblables avaient cours chez plusieurs juifs : l'horreur de la matière, considérée comme le siège du mal, le dualisme 8 et la théorie de

1 Hist. eccl., m, 27. — * Hœr., xxx, 1. Cf. Tertull., De prœscr., cap. xlviii. — 3 Adv. hœres., m, 3. — - *■ Hist. eccl.. m, 28. — 5 Hœr., xxix, 9. — 6 Euseb., Hist. eccl., xiv, 27; Iren., Adv. hœres., i, 26; Epijph., Hœr., xxx, 16. — 1 Contr. Cels., v, 61. Cf. TheoJ., Hœr. fab., n, 1. — 8 Coloss., u, 21; I Tim.. 1,4; Tit.. m, 9.

l'émanation !. Nous retrouvons les mêmes idées chez les

elkésaïtes. Autrefois on hésitait beaucoup à admettre avec saint Epiphane, que ce :v. ot dérivât du nom d'un hérésiarque nommé Elxai ou Elkésai ; mais cette origine a cté récemment confirmée par les Philosophumena. Elxai, juif de naissance, vivait sous le règne de l'empereur Trajan, au commencement du deuxième siècle ; il se rattacha à la secte des esséniens et leur donna un livre que ses partisans vénéraient comme descendu du ciel; saint Epiphane l'avail encore vu. L'auteur des Philosophamena, Hippolyte, rapporte 2 qu'Elkésai, sous le règne de Trajan, annonçait la rémission des péchés, comme un prophète, e avait reçu des sériens, en Perse, un livre plein de mystères et composé, disait-on, par un ange, qu'il avait remis plus tard à un de ses partisans, nommé Sobiai. C'est de lui que l'aurait reçu Aloibiades d'Apamée, en Syrie 3, qui arriva à Rome sous le pontificat de Callixte (218-222) et essaya d'y propager la secte. Il combattit en faveur de la circoncision, de l'observation du sabbat et de la loi, mais à l'exemple des esséniens, selon la remarque de saint Epiphane, il méprisait les sacrifices. Il dit du Seigneur qu'il était homme comme un autre, qu'il était déjà apparu et né plusieurs fois sur la terre. Iiinstit.ua nour la rémission des péchés un second baptême, au nom du Dieu grand et suprême, et de son fils, le grand roi, et des sept témoins dont parle le livre sacré : le ciel, l'eau, le Saint-Esprit, les anges, l'huile, le sel et la terre. Saint Epiphane aussi parle de baptêmes des elkésaïts au pluriel. On assure qu'ils le réitéraient plusieurs fois et le considéraient comme le seul moyen de remettre les péchés. Aux moins parfaits et aux non initiés les péchés auraient été remis au nom de deux ou trois témoins. Ils s'adonnaient de plus à la magie et à l'astrologie, et pendant le baptême s'assuraient de la position des astres.

Le récit de saint Epiphane 4 concorde avec celui des Philosophumena, seulement il fait ressortir en particulier qu'ils professaient des doctrines dualistes et croyaient que Dieu avait remis au démon le gouvernement du monde actuel

1 Hœr., xix, 1. — s Lib. IX, p. 292 (Miller). — 3 II est également mentionné par Théodoret, Hœret. fab., xi, 7. — 4 Hœres., xxx,»16 et suiv.

et réservé au Christ celui du monde futur. Le Christ serait un de ces anges émanés, qui déjà s'était révélé à plusieurs reprises dans Adam et dans les patriarches, et se serait uni à l'homme Jésus lors de son baptême On attribuait donc une valeur toute particulière non seulement au baptême en général, mais au baptême de Jésus, ainsi que le faisaient plusieurs gnostiques. Ces erreurs, ces altérations de la vérité nous fournissent une preuve indirecte qu'à cette 'époque, on attachait généralement une haute valeur au baptême. Les elkésaïtes rejetaient les Epîtres de saint Paul et plusieurs livres Je l'ancien Testament, et recevaient, outre plusieurs autres livres apocryphes, un Evangile « selon les Hébreux. »

Leurs communautés étaient situées dans les régions à l'orient du Jourdain, dans l'île de Chypre et même à Rome : ils existaient encore du temps de saint Epiphane, au quatrième siècle. Il est très vraisemblable que les clémentines sont un produit de celte secte et qu'elles ont été rédigées à Rome, sur la fin du deuxième siècle. Elles se composent de trois prologues, et de vingt homélies (aujourd'hui de dixneuf seulement) ; elles prêchent également le dualisme, l'éternité de sa matière et sa formation par Dieu. Nous avons un remaniement des Clémentines dans les Récognitions, qui existent encore dans une traduction de Rufin ; elles sont probablement identiques au7i£pto$ot :£xpou d'Origène i.

3. Les nazaréens formaient un des principaux partis des judéo-chrétiens. Ce nom, qu'on donnait primitivement aux fidèles, fut peu à peu restreint à une secte judéo-chrétienne, qui vivait à l'est du Jourdain, sans nulle relation avec la chrétienté, tenait à l'observation de la loi judaïque, et l'exigeait même des païens, contre la déclaration formelle des apôtres 2. Ce fait est d'autant plus étrange que l'Église non seulement n'imposait pas r-ette obligation aux païens convertis, mais déclara même vers le temps de Domitien, qu'il y avait péché à l'observer. Quant à leurs vues sur la personne de Jésus-Christ, les Pères ne sont pas unanimes dans leurs enseignement. Saint Epiphane 3 ne conteste pas

1 In Oen., t. III, cap. xiv. — 2 C'est du moins la remarque que fait saint Augustin, Hœres., ix. In Faust., xix, 18. — 3 Hœres., xxix, 7.

qu'ils considérassent le Seigneur non seulement comme le Messie, mais aussi comme le Fils de Dieu, cependant il doute qu'ils crussent à sa naissance virginale, tandis que saint Jérôme l et saint Augustin leur reprochent simplement d'avoir observé la loi ancienne. Théodoret2, au contraire, les accuse d'avoir pris le Seigneur simplement pour un homme juste. Leurs communautés se trouvaient à Pelle, à Cocabe dans le pays de Bazan, et à Béroé, en Syrie; ils lisaient l'ancien Testament en hébreu, comme les juifs, avaient un Evangile hébraïque, qui était peut être l'original de saint Mathieu ou un remaniement de cet Evangile, puis un Evangile apocryphe de saint Pierre. Saint Jérôme 3 rapporte qu'un exemplaire de cet Evangile de ^aint Mathieu en hébreu se trouvait encore à la bibliothèque du martyr Pamphile, à Césarée, qub les nazaréens de Béroé s'en servaient également et le lui avaient prêté là, pour le copier et le traduire en grec et en latin. Ce n'était pas le même que l'Evangile hébreu des ébionites ; il ne s'écartait que sur des points insignifiants de texte grec actuel de saint Mathieu. Du reste, les Pères ne font pas toujours une distinction rigoureuse entre les nazaréens et les ébionites, parce qu'ils avaient tous une tendance judaïque. Symmaque et Théodotion, les traducteurs de la Bible, avaient la même tendance4. 4. On vit encore sortir du sein du judaïsme l'hérétique Cérinthe, bien qu'il prétendît faire de sa doctrine un mélange d'éléments juifs, païens et chrétiens, et unir ensemble les deux tendances hérétiques de cette époque, le dualisme et le docétisme. Tout ce que nous savons des circonstances de s< vie, c'est qu'il avait vécu avec l'apôtre saint Jean à Ephèse. Saint Irénée 5 avait appris de la bouche de saint Polycarpe que l'apôtre s'étant trouvé avec lui à Ephèse dans un lieu de bains, s'était éloigné sur le champ pour éviter tout commerce avec cet hérétique, parce qu'il craignait que la maison ne s'écroulât sur lui. Eusèbe fait le même récit. Saint Epiphane, saint Jérôme et Théodoret le disent également contemporain de saint Jean. Ainsi, Cérinthe a dû pro-

1 In Is., vin, In Ezech., xvi. — 2 Hœret. fab., r, 2. — 3 Catal. Sevipt. eccl., v. — 4 Euseb., Rist. eccl., vi, 17; Theod., Hœret, fab., n, 2 ; Hieron., Epist. cxm. — 5 Adv. hœres., m, 3.

pager son hérésie à peu près sous le règne de Domitien 4. Pendant ses voyages, il avait touché à l'Egypte 2, pris connaissance de la philosophie alexandrine et formé ensuite dans l'Asie-mineure une petite secte, dont voici les doctrines.

a) Il n'existe sans doute qu'un seul être suprême, maître de l'univers ; la création ne vient pas de lui, mais d'une puissance subalterne, qui n'a pas de contact immédiat avec le Dieu suprême et son royaume, le monde idéal. C'est ainsi que Cérinthe, plus encore que Platon et que la philosophie alexandrine, met le monde actuel et matériel en opposition directe avec le monde idéal. Tout ce que nous pouvons conclure du récit un peu obscur de saint Irénée 3, c'est qu'à ses yeux le Christ, distinct de l'homme Jésus, serait sorti du monde ou du plérôme du Dieu suprême et invisible, dont faisaient également partie le Fils unique et le Logos, comme des éons subalternes, et serait apparu sur la terre. D'après le récit d'autres Pères 4, le monde aurait été créé par plusieurs anges.

b) Comme la création du monde, la foi de l'ancien Testament n'émanerait pas du Dieu suprême, mais d'un ange subordonné, qui au rapport de saint Epiphane 5, aurait été un ange mauvais. Saint Irénée 6 et Théodoret 7 rapportent également que d'après Cérinthe, le créateur du monde n'aurait pas connu le Dieu bon, ni par conséqnent le Dieu et le législateur de l'ancienne loi. On s'explique difficilement alors comment Cérinthe pouvait exiger l'ojservance de la loi judaïque, et qui plus est comme une condition nécessaire du salut 8. Saint Epiphane 9 va jusqu'à lui imputer tous les désordres qui avaient été excités à Jérusalem et ailleurs à propos du baptême de Corneille., par les judaïsants contre les païens, convertis et contre saint Paul.

c) Dans la personne du Seigneur, Cérinthe distinguait l'homme Jésus qui, étant le propre fils de Joseph et de Marie, ne l'emportait sur ses contemporains que par sa justice et sa

1 Voy. Tillemont, Mémoires, t. II, p. 224. — 2 Theod,, Hœret. fab., il, 3. — 3 Adv. hœres., ni, 2. — 4 Tertul., de Prœscript., cap. xlvui ; Hieron., Hœres., vm; Epiph., Hœres., xxvni, cap. î; Theod., H œret. fab., n, 3. — 5 Hœres., xxvm, 1. — 6 Adv, nœres.. i, 25. — 7 Hœret. fab., n, 3. — 8 Hieron., Ep, lxxxix. — 9 Hœres., xxvm, 2.

252 histoire DB8 D08MB8.

sagesse, et le Christ, ôon divin issu du plérome, du royaume de la lumière, qui lors da baptême au Jourdain, était descendu sur Jésus en forme de colombe et lui avait révélé le Père et le Dieu suprême, dont on ne savait rien auparavant. Ce Christ aurait opéré les miracles, niais il aurait abandonné le Seigneur au moment de s:;, passion 4. Il devait donc nier aussi la résurrection du Seigneur, laquelle ne devait pas avoir lieu avant celle des autres hommes. Il eût été conséquent encore en niant tout à fait la résurrection.

d) Nous ne pouvons exposer en détail les idées millénaires, si répandues pendant la période apostolique, que dans la partie suivante de l'histoire des dogmes. Cérinthe, malgré ses principes gnostiques, et bien qu'il considérât la matière comme le siège du mal, ne croyait pas seulement à un règne de mille ans ; il développa encore cett.3 théorie, afin de la rendre plus acceptable aux hommes charnels. Il promettait aux siens un empire dont la félicité consisterait dans la satisfaction de tous les désirs sensuels 2. Il composa dans ce but une apocalypse, tout autre de notre apocalypse canonique, si nous devons interpréter ainsi les paroles du prêtre romain Caïus, au commencement du troisième siècle, qu'Eusèbe nous a conservées de sa controverse avec Proclus. Il est vrai que les aloges ont vu dans l'Apocalypse de saint Jean un factum de Cérinihe, et que, dans la suite, Denis d'Alexandrie en a lui-même contesté l'authenticité en l'aitribuant à un nommé Jesu cité dans les Actes (xin; 3 ; mais Caius, dans Eusèbe n'entend pas nier l'authenticité de l'Apocalypse de saint Jean ; il veut dire seulement que Cérinthe a écrit, sous le nom d'un apôtre, des révélations (à7roxaXu^£tç) et même des choses merveilleuses qu'il aurait reçues des anges, et qu'il promettait un royaume de félicités charnelles. Parmi les écritures du nouveau Testament, Cérinthe rejetait à la fois l'évangile de saint Jean, qui, selon l'opinion des Pères, visait directement son hérésie 4, et les Epitres de saint Paul ; il n'acceptait que l'évangile secundtim Hebrœos, où il s'était permis des mutilations et des changements.

1 Epiph., Hœres., xxvm, 1. — ! Euseb., Hist. eccl., ni, 28 ; Aug., Hœres., vm; Theodor., Eœret. fab., u, 3. — 3 Cf. Dionys., ap. Euseb., Hist. ceci, m, 25, et m, 28. — * lien., Adv. hœres., m, 11.

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