Saint Augustin, mettant cette doctrine en rapport a
celle du péché originel, trouve une autre raison de convenance en faveur de la conception et de la naissance immaculée du Seigneur. Voici ce qu'il écrit sur saint Jean, m, 6. « Ce qui est né de la chair est chair, » et il ajoute, de concert avec les autres Pères : « La génération charnelle est le canal par lequel le péché d'Adam a passé dans tous les homme.-. » Il précise encore davantage cette doctrine en disant que dans l'état de chute la concupiscence déréglée, co:,.,. une du péché originel et foyer du péché (fomes peecati) a surtout envahi les instincts charnels et domine dans la génération de l'homme. L'homme, dit-il, qui est ainsi entré dans la vie par la concupiscence de sas parents ne saurait -retendre devenir sur le champ un enfant de Dieu; il est engagé sous l'empire du mal comme un produit de la concupiscen je mauvaise, et chargé de défauts"2. Cette explication est-elle de tout point exacte, et peut-on l'admettre dans son acception rigoureuse? Nous n'avons pas à l'examiner. Il est certain en tout cas q ;e, dans cette hypothèse, le Sauveur, qui allait demeurer luimême affranchi du péché et en délivrer tous les hommes, devait entrer dans notre race par une autre voie que celle de la satisfaction des passions sensuelles. Il fallait exclure d'ici la concupiscence et surtout l'intervention de l'homme afin que le Fils de Dieu ne itX pas souillé et soumis à l'empire du mal; l'intervention de la femme, nécessaire pour que le Fils de l'homme fut vraime.it un fils de notre race, devait être exempte de la convoitise désordonnée, et, en sa qualité d'acte moral, correspondre à ces abaissements infinis, à ces marques incompréhensibles d'amour que ]e Fils de Dieu
1 Orj.t. xiil, 682, cf., de instit. virg., cap. v, vi. — 2 Origène avait déjà développé cette raison dans son commentaire in ep. ad Rom., vi, 12, p. 589 : Omnes nos hommes, qui ex semine viri cum muliere convenientis conce Ai sumus, illa nectssario utimur voce qua dicit David : quuniam iu imquùatibus concepit me mater uiea. Verum qui ex nulla viri cont gio. e, sed solo spiritu sancto super virginem veniente, et virtute Altissimi obumbrante venit ad corpus immaculatum, naturam quidem corpcris nostri habuit, pollutionein tamen peccati, quae ex concupiscentiae motu conceptis traditur, omnino noa babuit. Conf.t v, 9.
allait donner aux enfants des hommes, en entrant dans leur race comme un de leurs égaux.
Puisque Dieu voulait s'abaisser jusqu'à l'hernie, prendre sa nature et devenir un -.nfant de notre race, à cette condescendance amoureuse devait répondre du côté de l'homme non l'acte naturel de la génération, source du mal pour tous les hommes, mais un abaissement semblable, de la part d'une fille cLoisie d'Eve, comme représentant le genre humain, et un retour du plus pur acte d'amour, admirablement exprimé dans ces belles paroles : Ecce aucil/a Do mini, fi-it miki secun dum rer'iiun ttium. Le Fils de Dieu ayant voula conclure l'alliance la plus étroite avec1 l'humanité et entrer dans son sein, il fallait auaaà que l'humanité le prévînt de son amour, suivant ce qui eut lieu réellement dans les fiançailles de la sainte Vierge avec l'E^prit-Saint. Nous devons donc complètement exclure de l'incarnation du Fils de Dieu l'idée d'une génération charnelle avec l'intervention d'un homme, si nous voulons qu'elle convienne au Rédempteur, car il et ment venu en ce monde pour nous racheter du péché, et il a voulu êti e conçu comme l'être le plas pur et le plus saint par une voie éminemment pure et sainte '.
De cet argument de saint Augustin, saiir Bernard et saint Thomas ont voulu plus tard tirer leur plus forte preuve contre l'immaculée conception de Marie. Marie, disaient-ils, ayan" été conçue par la voie maternelle, a du aussi être infectée du péché d'origine. Or, il ast aisé de voir que le dogme de l'immaculée conception ne contredit point cet argument de saint Augustin; on ne -conteste pas que Marie, aurait pu être infectée du péché d'origine, précisément parce qu'elle avait été engendrée d'u-e manière naturelle, si elle n'en avait pas été préservée . ar une grâce particulière. Malgré tout cependant, ces motifs rationnels demeurent toujours les raisons de pure convenance en faveur de la virginité de Marie ante partum ; ils n'en prouvent pas rigoureusement ia nécessité, et laissent subsister la possibilité du contraire.
1 Aug., De nuptiis et conc, 1 12 : Solus ibi nuptiali/ con.ubitus non fuit, quia in carne peccati fieri non poterat sine illa caruis pud nda r.oncupiscentia, quae accidit ex peccato, ^-ine qua concipi voluit, qui futuius erat siue peccato, non in carne peccati, sed in siniilitudine carnis peccati. Conf. cont. Jul.,V, 15.
C'est ainsi que Richard de Saint-Victor, tout en démontrant lui-même la virginité de Marie, n'attribue pas dans son De Emmanuele, une force rigoureusement probante au dernier argument cité; il croit que la génération naturelle aurait pu être sanctifiée d'une manière surnaturelle, sans que son produit fût nécessairement assujetti au péché l. Il croit donc que Notre-Seigneur Jésus-Christ en tant que Dieu homme, aurait pu, même dans ce cas, être préservé du péché originel, etqu'ilauraitdù l'être en considération de l'union hypostatique, si Dieu avaitjugé bon de faire naître le corps humain de Jésus-Christ par la voie naturelle. Quoi qu'il en soit, le fait de la virginité de Marie demeure une vérité dogmatique; nul ne la contestait dans l'antiquité, hormis les ébionites; tous les saints Pères l'enseignaient au contraire, d'accord avec la doctrine de J'Eglise et de l'Ecriture sainte.
II. La seconde question, celle de la virginité de Marie in parlu, spécialement examinée par Tertullien, est plus difficile. Un disciple de Marcion, Apelles, s'était engagé à Alexandrie dans le gnosticisme égyptien, il avait emprunté à Yalentin cette proposition que le Seigneur n'avait rien tiré pour son corps du sein de la Vierge, qu'il n'avait fait qu'y passer avec un corps céleste. Il niait donc la vraie maternité de Marie et citait en preuve les apparitions d'anges qui avaient eu lieu dans des corps célestes et non dans des corps terrestres. Tertullien défend contre ces hérétiques la réalité de la naissance du Seigneur et par conséquent la vraie maternité de Marie, et il allègue l'Ecriture sainte, dans le passage où Marie est appelée par Elisabeth la mère du Seigneur, et dans les autres nombreux où il est question des parents de Jésus-Christ. Si le monde matériel , répond Tertullien, était l'ouvrage d'un éon inférieur et le siège du mal, comme le veut Apelles, la matière du ciel, quoique plus subtile, ne conviendrait pas davantage pour for ner le corps du Seigneur. De plus, les contemporains n'auraient rien aperçu de céleste dans son corps ; ils en auraient reçu la
1 De Emm., i, 12 : Certe si Emmanuel noster de utroque sexu nasci roluisset, et hoc ratio exigeret, utrumque ad mundam prolem seminandam mundare potuisset. Sed si de utroque carnem assumeret, utique et a proprietatis suae simiiitudine longius recederet.
même impression que de tout autre corps humain. Si le Fils de Dieu avait simplement traversé le sein de la Vierge, sans nous devenir semblable par sa naissance, ce passage n'aurait rien signifié, il eût été incapable de sanctHer notre naissance 4. Les hérétiques invoquaient en outre la particule in de ce passage : Quod in ea natum est, de Spiritu Sancto est (Matth. 1,20), et ils en concluaient que le Seigneur avait bien été dans le sein de Marie, mais qu'il n'avait rien pris d'elle. Tertullien leur oppose cet autre passage : Joseph, virum Mariœ, ex qua natus est Christus (Matth., I, 16), puis celui-ci de l'Epitre de saint Paul aux Galates, IV, 4 : Deus Fllium suum factum ex muliere, et enfin les paroles par lesquelles Elisabeth salue la mère du Seigneur et proclame heureux le fruit de ses entrailles.
Mais quand Tertullien, dans le même écrit, supprime la virginité de Marie en faveur de sa véritable maternité, et admet positivement que son corps fut ouvert lors de la naissance du Sauveur, il abandonne la traduction de 1 Eglise et laisse tomber une tache sur le vêtement d'honneur de Marie, sur sa virginité 2. Les preuves scripturairas qu'il cite à l'appui : masculum adaperiens vulvam (ExoL, XIII, 2), qu'il applique au Seigneur factus ex muliere, au lieu de factus ex virgine, ont peu de valeur. Il ne vise évidemment, dans la solution de ce problème, qu'à échapper à l'interprétation des docètes à propos de l'incarnation et de la nativité du Seigneur, et il croit qu'on ne peut le faire à son point de vue réaliste qu'en laissant la nativité du Seigneur suivre son cours naturel.
Origène est d'accorl avec Tertullien quand il écrit dans sa XIVe homélie sur saint Luc: « Matris vero Domini co tempore vulva reserata est, quo et partus editus. » Mais les
1 De car^e Christi, xix : Sed non sine causa descendit in vulvam, ergo ex illa accepit. — * De ca ne Christi, xx n : Haec denique vulva est, propter quam et de al*is scriptum est : Omne masculinum adaperiens vulvam sanctum vocabitur Domino. Quis vere sanctus, quam Dei Filius ? Q lis proprie vulvam adaperuit, quam qui clausam patefecit? Cseterum omnibus nuptiae patefaciunt. Itaque magis pateiacta est, quia magis erat clausa. Utique inagis non virgo dicenda est, quam virgo, saltu quodam mater antequam nupta. Et quid ultra de hoc retractandum est, cum hac ratione Apost lus non ex ▼irgine, sed ei muliere Filium Dei editum prcnuntiavit, agnovit adapertae vulvse nuptialem passionem.