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REMARQUES PRÉLIMINAIRES

cette histoire des dogmes, la considérer comme résolue, car rien ne s'oppose ici à ce que nous fassions ressortir au dehors la liaison qui existe au fond entre deux objets.

Quant à la doctrine des sacrements, il est visible qu'elle a les rapports les plus intimes avec l'Eglise : c'est, en effet, par la participation à la société extérieure et visible que la vérité et la grâce de Jésus-Christ nous sont ordinairement départies, de même que nous .obtenons les grâces particulières des sacrements par notre pai ticipation à'un signe extérieur de l'Eglise.

L'histoire confirme pleinement ce rapport étroit entre les dogmes que nous venons de nommer ; elle nous apprend que partout où l'un de ces points de doctrine est contredit ou mal entendu, les autres reçoivent aussitôt un sens et une portée différents. Sans doute tous les dogmes chrétiens sont étroitement enchaînés les uns aux autres et constituent un système unique, on ne saurait en supprimer ou en modiffer un seul sans altérer le tout ; cependant il existe entre quelques uns d'entre eux un rapport beaucoup plus visible et plus intime, et c'est à ces rapports que doit s'accommoder l'histoire des dogmes pour la division et son exposé.

Cette partie de notre tâche offre, à certains égards, des particularités qui la distinguent des autres. Si, dans ce qui précède, les développements sont spar-dessus tout des développements de doctrine, dont nous avons dû suivre les phases diverses en nous rattachant aux sources officielles de la foi et aux écrits des Pères, la doctrine relative à l'Eglise et aux sacrements a trouvé depuis longtemps son expression dans le culte, dans la discipline et dans la vie tout entière de l'Eglise, avant d'être sentie par la réflexion et énoncée dans des formules dogmatiques. De là vient que les plus anciens symboles de foi relatifs à ces dogmes ne contenaient guère autre chose que cet article : « Je crois l'Eglise catholique. » Toutes les autres doctrines étaient implicitement professées par celui qui appartient à cette Eglise; il les professait dans les actes et par sa participation au culte. C'est pour cela que dans cette partie de notre travail l'histoire des faits précédera d'ordinaire celle des progrès de la doctrine, tout en lui demeurant plus étroitement unie que dans ce qui précède.

Fondation de l'Église : c'est Dieu qui l'a instituée et qui la

dirige.

En faisant l'apologie de l'Eglise et en développant les preuves, motiva credibilitatis, de sa divinité, nous nous trouvons dans la même position et au même point de vue que lorsqu'il s'agit de prouver que la révélation divine est un fait digne de créance, ou d'établir la certitude de la crédibilité du fait de la révélation.

Nous n'avons pas à invoquer les textes de l'Ecriture comme des témoignages inspirés et infaillibles ; nous ne les interrogeons qu'autant qu'ils méritent une croyance humaine et qu'ils rapportent des faits historiques que leurs auteurs connaissaient, et qu'ils n'ont pu inventer. On prétend, il est vrai, que nous prouvons l'autorité de l'Eglise par l'Ecriture-Sainte et celle de i'Ecriture-Sainte par l'Eglise. Ce cercle vicieux que nos adversaires ne cessent de nous objecter, sans même songer à approfondir nos vues et nos opinions religieuses, n'existe que dans l'esprit de ceux qui ne comprennent pas la marche de la foi au sein de l'Eglise. L'Eglise invoque à l'appui de son origine divine les mêmes raisons et les mêmes témoignages qui établissent que la révélation divine est un fait digne de créance. La certitude qui résulte d'un examen rationnel de ces fondements de la foi, n'est pas une certitude qui s'impose nécessairement, mais une certitude morale, parce qu'elle se tire des faits historiques, de l'ordre morale du monde, de la fidélité et de la véracité des narrateurs ; mais elle est tellement parfaite, elle est si éclatante pour l'intelligence humaine la plus ordinaire, que la foi qui s'élève sur cette base, apparaît comme solidement fondée, ei que le doute sur la crédibilité du caractère divin de la révélation chrétienne et de l'Eglise ne peut être que déraisonnable.

Suivons donc d'abord l'Ecriture-Sainte comme une source historique digne de créance dans ce qu'elle rapporte de la fondation de l'Eglise. — Au temps de Jésus-Christ les espérances en la venue prochaine du Messie promis aux patriarches, et à la fondation d'un grand empire messianique étaient

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généralement répandues parmi la nation juive. Cependant la masse du peuple avait des vues trop charnelles pour reconnaître dans le Seigneuries signes du Messie annoncé. Ils pressentaient bien sans doute que le Messie se révélerait comme un grand docteur de la vérité, investi de la puissance de la parole qui avait créé le ciel et la terre ; mais qu'il apparût dans la pauvreté et la misère, qu'il cherchât sa grandeur dans le mépris de tous les biens de la terre, qu'il offrit à son Père céleste, par la soumission la plus parfaite dans les souffrances, une satisfaction pour les péchés du monde, et qu'il mourût sur la croix comme un malfaiteur, c'était à leurs yeux une dérision de leurs espérances messianiques, plutôt que leur accomplissement. Pour eux, le Messie devait être un souverain puissant, un grand roi, le fondateur d'une monarchie universelle, et c'est précisément parce que le Sauveur ne promettait rien qui pût réaliser de telles espérances, qu'ils s'éloignèrent de lui. Il n'entrait pas dans leurs idées qu'il dût fonder un empire moral, spirituel 4, dans lequel le Soleil de la vérité dissiperait les ténèbres du monde, renouvellerait l'humanité, et livrerait des combats incessants contre le démon et le péché. Ils ne trouvaient point dans les miracles qu'il opérait au dehors, une compensation à l'éclat que le Messsie devait, selon eux, répandre dans le monde. Seuls quelques disciples fidèles et quelques femmes pieuses, qui entendaient mieux les révélations de l'Ancien Testament et qui comptaient parmi l'élite du véritable judaïsme, s'étaient attachées à Notre-Seigneur par esprit de foi et d'amour ; ils l'avaient reconnu pour le Messie annoncé et avaient attendu ^de lui l'accomplissement des divines promesses. Convaincus de la divinité de sa personne par ses ^propres affirmations, qu'il avait si souvent réitérées dans des occasions solennelles, qu'il avait scellées par sa mort sur la croix, et dont Dieu lui-même avait attesté la vérité par tant de faits miraculeux et de prodiges, par l'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament ; convaincus par le fonds même de sa doctrine, qui s'offrait à eux sous tous ses aspects comme divine, comme l'achèvement de la doctrine de l'ancienne loi, par la noblesse incompa-

1 Matth., iv, 17; Marc, l, 15.

rable de sa vie morale, ils avaient cru en lui, comme au fils de Dieu fait homme. Parmi eux, il en était douze, qu'il s'était particulièrement attachés pendant son ministère public, afin de les initier aux mystères des révélations divines et de pouvoir leur confier la continuation de son œuvre et la propagation de son royaume. Bien qu'il leur eût répété souvent qu'il se livrerait à la mort pour que le monde recouvrât la vie ; bien qu'il leur eût déclaré peu de temps avant sa Passion qu'il devait se séparer d'eux dans leur intérêt, de peur que l'attachement à sa nature humaine, l'habitude de converser avec eux ne leur fit perdre de vue les choses suprasensibles et invisibles; bien qu'il eût ajouté enfin qu'un autre tiendrait sa place auprès d'eux, sa mort ne laissa point d'abattre leur courage, et de produire en eux le sentiment de l'abandon ; ils étaient devenus incertains de leur avenir et dévoyés dans leurs espérances.

Mais le Sauveur par le miracle de sa résurrection réveilla et affermit leur foi. Il leur apparut, ainsi qu'à plusieurs autres, à différentes reprises, pour compléter ses enseignements et ses instructions. Lorsqu'il fut monté au ciel le quarantième jour, et qu'il fut retourné auprès de son Père avec son humanité transfigurée, les siens, au nombre de cent quatre-vingt environ *, demeurèrent assemblés pour vaquer à la prière, en attendant la venue du Saint-Esprit qui leur avait été promis. « Quand les jours de la Pentecôte furent accomplis, tous se trouvaient réunis en un même lieu, et on entendit tout à coup un grand bruit, comme d'un vent impétueux qui venait du ciel, et qui remplit toute la maison où ils étaient assis, et il parut en même temps comme des langues de feu qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur chacun d'eux. Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et ils commencèrent à parler diverses langues, suivant que le Saint- Esprit leur donnait le don de parler2.»

Tous se sentirent pénétrés d'une vertu divine, et se trouvèrent désormais la force et le courage de sacrifier leurs biens et leur vie pour la cause du Seigneur, et de travailler sans relâche à l'extension du royaume de Dieu. Saint Pierre, le premier, prêcha publiquement le Sauveur crucifié et res-

1 Act., i, 15. — s Act.y il, 1 et suiv.

suscité, et la société chrétienne s'accrut d'environ trois mille âmes 4.

La jeune Eglise était donc créée, elle était entrée sur le théâtre de la vie publique, et cela avec le concours de l'Esprit-Saint, qui allait prendre la place de Jésus-Christ, avec un cortège de miracles étonnants, surtout du don des langues, miracles destinés à prouver aux peuples, que cette Eglise était vraiment divine et accomplissait toutes les promesses du Seigneur. Le miracle des langues était de plus un signe que l'Eglise devait réunir dans son sein tcus les peuples de la terre et que l'Evangile allait être annoncé dans toutes les langues de l'univers. Tout ce qui peut donner à une société du crédit et de la valeur aux yeux du monde : des hommes illustres parmi ses membres, distingués par leur savoir ou qui se sont révélés sur la scène de la vie publique comme de grands caractères ; la richesse, des relations étendues, des services éminents dans les aflaires humaines : tout cela manquait à l'Eglise naissante, at celui qui l'aurait considérée avec de telles espérances n'aurait pas sans doute trouvé en elle ce levain qui devait régénérer toute la société humaine. Et cependant la communauté du Seigneur grandit de jour en jour dans le silence sous la bénédiction du ciel et avec l'assistance de Dieu, qui avait à dessein choisi des pêcheurs et des manœuvres pour les premiers messagers de l'Evangile, afin de donner au monde un nouveau motif de croire, en lui montrant que ce n'était pas la force humaine, mais lui-même qui avait fondé son royaume et qui l'avait propagé.

Le Seigneur leur avait dit assez clairement qu'ils devaient prêcher l'Evangile à tous les peuples de la (erre, ouvrir à tous les hommes le sein de son Eglise2. Cependant ils ne comprirent pas de suite comment ils devaient accueillir les païens, si leur réception devait se faire directement ou par l'entremise du prosélytisme juif; il conservaient des doutes sur les rapports des pagano-chrétiens avec les judéo-chrétiens, et ils ne savaient comment aplanir jles difficultés qui en résultaient. Mais après que saint Pierre eut été instruit

1 Act., H, 41. — » Matth., xxvni, 18-20; Marc, xvm, 15-18; Luc, xxiv, 47-49; Jean, xx, 21-23.

562 HISTOIRE DES DOGMhS.

par une vision et par une révélation divine, Corneille et sa famille furent immédiatement reçus dans le christianisme; c'était là le premier pas de la prédication parmi les païens. Saul, qui allait devenir l'Apôtre des nations, était un jjuif formé dans les écoles de son peuple; il n'était pas étranger à la culture grecque et jouissait en outre des droits de citoyen romain : Dieu l'avait choisi pour annoncer l'Evangile dans le monde gréco-romain.

Une communauté de païens convertis s'établit d'abord à Antioche, et c'est là que les fidèles reçurent des païens le nom de chrétiens. Les relations des fidèles avec les judéochrétiens qui voulaient continuer d'observer la loi cérémonielle des Juifs, donnèrent lieu au premier concile apostolique, et au décret que les apôtres y publièrent comme émanant du Saint-Esprit, pour décider que la loi juive avait perdu sa vertu obligatoire. Saint Paul, dans la plupart de ses épîtres, s'efforce de montrer la justesse de ce décret et d'en poursuivre l'application, afin de délivrer la communauté chrétienne des liens du judaïsme national, et de lui imprimer ce cachet d'universalité qu'elle devait avoir d'après la volonté du Seigneur. Une seule chose manquait encore ; c'était que Dieu lui-même condamnât d'une manière irrécusable le culte juif et par là toute la loi cérémonielle de l'ancien Testament. Quand il l'eut fait en détruisant le temple de Jérusalem, l'unique sanctuaire des Juifs, le rendez-vous du peuple et le foyer des traditions nationales, la communauté du Seigneur apparut comme entièrement détachée du judaïsme et revendiqua le droit d'être considérée comme la la seule véritable société religieuse, la seule qui pût assurer la croyance et la conservation de la vérité complète, procurer le salut et la sanctification du genre humain.

Partout les apôtres se présentent comme des envoyés de Dieu, et quand on les questionne sur la légitimité de leur mission, sur les raisons pour lesquelles il faut accepter leur doctrine, pourquoi il faut adopter les moyens qu'ils proposent pour acquérir la vie éternelle, ils en appellent au fils de Dieu, qui a prouvé au peuple juif, par ses enseignements et ses œuvres, qu'il était vraiment le Fils de Dieu fait homme, et qui les a envoyés pour annoncer son Evangile à tous les peuples. Ils peuvent alléguer aussi les miracles et les si-

gnes que Dieu ne cesse d'opérer par leur entremise, afin d'établir une preuve permanente que celui qu'ils annoncent est vraiment le Fils de Dieu, que leur doctrine est véritable et divine. Les paralytiques marchent1, les malades sont guéris, les démons sont chassés 2; les morts ressuscitent; ceux à qui on impose les mains reçoivent le Saint-Esprit 3 et parlent différentes langues, Une transformation morale se remarque chez la plupart de ceux qui s'attachent à la nouvelle société 4 car ou ne cesse de leur prêcher qu'ils doivent mettre à profit la grâce qu'ils ont reçue, l'honorer par la sainteté de leur vie, orner de toutes les vertus leurs âmes devenues des Temples de Dieu, et s'efforcer de marcher sur les traces de Jésus-Christ.

De même que les signes miraculeux avaient démontré aux Apôtres que le Christ avait en lui la puissance et la science divines et qu'ainsi tout ce qu'il disait de sa personne et de sa doctrine se révélait et était authentique, véritable et divin : de même la vertu divine des miracles était demeurée dans les Apôtres , avec cette différence que l'exercice de cette vertu ne dépendait pas de leur propre volonté, comme chez le Seigneur, mais qu'il avait lieu au nom de Jésus-Christ 5. Cependant leurs miracles témoignent aussi de la divinité de leur doctrine, bien qu'ils avouent eux-mêmes qu'ils n'annoncent rien de nouveau mais seulement ce qu'ils ont appris du Seigneur 6. Mais, ici encore, ils avaient besoin de l'assistance du Saint-Esprit, car il s'agissait de conserver pure et intacte une vérité surnaturelle et mystérieuse, de l'enseigner à tous avec autorité, car tous les auditeurs devaient s'y soumettre en esprit de foi. Qu'ils eussent réellement cette autorité, dont la nécessité était évidente pour eux, le Sauveur l'avait garanti, en répandant le Saint-Esprit sur chacun d'eux d'une manière visible, et par les miracles qu'ils opéraient.

Ainsi que dans l'ère apostolique, l'Eglise chrétienne se montrait, même sans l'Ecriture sainte, aux yeux de la raison qui réfléchit et cherche des motifs avant de se soumettre à la foi, comme une institution divine, par son origine, dont

1 Actes, in, 6. — * Actes, H, 43 ; v, 12 ; xv, 16. — 3 Actes, vm, 17. — 4 Actes iv, 32. — 5 Actes, îv, 10. — 6 Actes, îv, 20.

la racine remontait jusqu'à Jésus-Christ, le Fils de Dieu; divine par son chef, son principe de vie supérieur; car le Saint-Esprit ne cessait de témoigner par des miracles qu'il autorisait et approuvait la doctrine des apôtres comme véritable et divine, qu'il dispensait véritablement la grâce de la rémission des péchés et de la sanctification, que ies apôtres promettaient d'opérer par le baptême, qu'en un mot l'Esprit-Saint vivait et agissait dans l'Eglise.

C'est ainsi également que dans la suite l'Eglise s'est toujours montrée comme une institution divine, au sens que nous venons d'indiquer. Le don des miracles lui est resté dans la succession des temps. Non seulement saint Justin *, mais encore saint Irénée 2 et Origène 3 l'invoquent quand ils veulent prouver la divinité de l'Eglise et la crédibilité de sa doctrine. « Au nom de Jésus, dit saint Irénée, ses vrais disciples,, qui ont reçu de lui la grâce, opèrent pour le bien des autres hommes, selon le don que chacun a reçu de lui. Les uns chassent les démons tellement à fond et si réellement que souvent ceux qui sont ainsi délivrés deviennent ensuite des croyants; d'autres guérissent des malades en leur imposant les mains. Plusieurs aussi ont déjà été ressuscites d'entre les morts et sont encore demeurés des années parmi nous. Elles sont innombrables les œuvres de la grâce que l'Eglise a reçu de Dieu le pouvoir de produire dans le monde entier, et qu'elle opère chaque jour, au nom de Jésus-Christ, crucifié sous Ponce Pilate, pour le plus grand avantage des païens ; car elle ne trompe personne et ne recherche aucun profit; comme elle a reçu de Dieu gratuitement, elle donne gratuitement aussi. »

Quand ces miracles devinrent de plus en plus rares dans la suite des temps, de nouveaux motifs de crédibilité vinrent appuyer la divinité de la révélation et de l'Eglise. Ce fut d'abord cette grande, rénovation morale qui se produisit sur le rapport social et politique dans les individus, comme dans la société humaine en général; puis le témoignage de cette foule de martyrs, de confesseurs, d'hommes illustres par la vertu et par la science, qui ont trouvé dans la foi le repos et la tranquillité et lui ont sacrifié leur vie; puis le

1 Apol, I, 6. — ' Adv. hœres., II, 22. — * Cont. Cels.y VIII, 45 et seq.

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grand miracle de la propagation toujours croissante en intensité et en extension de l'Eglise que toutes les puissances de l'enfer, toutes les ruses et les violences de ses nombreux ennemis n'ont pu arrêter dans sa course ni entraver dans son prqgrès; mais qui, au contraire, réunit de plus en plus autour de ses autels les peuples de la terre et pénètre chaque jour davantage l'humanité de son influence et de son ferment. Et non seulement l'Eglise a porté sur le front, dans toute la suite des temps, la marque de sa divinité aux yeux des intelligences réfléchies; non seulement elle a été en mesure de prouver aux individus qui aspiraient sincèrement à la vérité, qu'elle était la seule Eglise véritable, capable de conduire à la foi ou du moins d'y préparer quiconque examinait sans parti pris les marques de sa divinité ; elle a tenu compte des besoins du genre humain, de sa soif de bonheur, de sa tendance au progrès, au sentiment qui le pousse à améliorer son existence, à se débarasser de ses imperfections et de ses maux, de son besoin d'une religion et d'une union avec Dieu. Sur ces points encore, elle a prouvé son institution divine. Sans doute l'extension toujours plus grande de l'Eglise, son affermissement dans la société humaine, sont un miracle de Dieu, un phénomène qui reporte notre esprit vers le Dieu qui la protège. Mais si elle ne répondait pas aussi parfaitement aux besoins, multiples de l'homme si elle n'accordait pas à ses plus nobles instincts une satisfaction aussi complète qu'inattendue, si elle ne formait pas le lien indispensable de la société humaine et qu'on pût aisément se passer d'elle, cette propagation de l'Eglise même en tant que miracle, serait inexplicable, car ce miracle n'implique pas seulement une action de Dieu conservant son Eglise, mais encore une adhésion de l'humanité à l'Eglise.

Or l'Eglise a la conviction de remplir vraiment ce rôle dans la société humaine. A mesure que les siècles se sont écoulés, elle s'est fondue de plus en plus avec elle, parce que Dieu, dès l'origine, a créé la nature pour la grâce, l'homme pour le ciel. Il a mis en tout cœur d'homme non seulement un attrait pour la vérité, une tendance à agrandir et à perfectionner ses connaissances, mais aussi une soif inextinguible du bonheur; cette soif ne lui laisse aucun

repos clans la possession des choses finies, elle le fait aspirer vers Dieu comme à la source et à la plénitude de toute félicité, comme à celui qui ne veut que le bonheur de ses créatures. Dieu a voulu qu'il éprouvât le besoin irrésistible d'une religion, le besoin de lui être uni; et le barbare le plus sauvage, l'athée le plus endurci ne sauraient entièrement l'étouffer. Or Die.i nous apparait dans le christianisme dans l'Homme-Dieu et dans son Eglise, comme le Dieu de la' religion, qui condescend à s'unir à l'homme par les liens les plus étroits. Il établit son trône au milieu d'elle, pour racheter et délivrer de ses fautes et de ses infirmités morales, pour renouveler et sanctifier par sa grâce quiconque s'approche avec contrition et en esprit de pénitence; il promet une vie éternellement heureuse dans la vision de Dieu à tous ceux qui pendant leur vie poursuivent ce but comme leur fin dernière et qui cherchent à s'unir à Dieu par la charité. L'homme sent dès sa naissance que son âme est envahie par la corruption; et il se reconnaît surtout coupable quand il a tant de fois résisté à la voix de sa conscience. Ici, il ne suffit plus de lui promettre que Dieu ne lui imputera plus ses péchés, qu'il les couvrira; l'homme désire que la corruption soit éliminée de son âme, qu'elle n'existe plus, il veut vivre d'une vie nouvelle, entrer avec Dieu dans une alliance d'amitié, recevoir de lui de nouvelles forces pour sa sanctification et son perfectionnement moral, choses qu'il ne peut se donner lui-même. Soupirer après sa délivrance, aspirer à un état meilleur, à sa félicité, c'est là un besoin qui, avec celui de la religion, est naturel à l'homme, il devient d'autant plus grand que l'homme tombe davantage dans la misère et la corruption morales.

C'est ici qu'est le point du cœur humain, où le christianisme et l'Eglise jettent la. seconde ancre, pour le gagner à la religion de la rédemption et de la sanctification morale. C'est par là que le christianisme, et l'Eglise, qui cherche à réaliser les fins du christianisme, se sont assuré leur existence dans la société humaine, et quand même il viendrait des temps où le torrent de l'histoire semblerait vouloir se chercher un autre lit, il rentrerait bientôt dans ses rives accoutumées, et contribuerait, même par ses flots déchaî-

nés, à propager l'Eglise et à la féconder. Le christianisme, envisagé sous cet aspect, est la religion par excellence, la seule qui ait proprement pour but de racheter l'homme et de le réconcilier avec Dieu. Il conservera donc sa valeur tant que l'homme éprouvera le besoin d'une religion. Une religion qui satisfait de tous points aux plus pressants besoins du cœur humain, doit être divine.

Or que l'Eglise produise véritablement tous ces effets, qu'elle réalise tout ce qu'elle s'est assigné pour but et pour mission, elle peut les prouver, dès le commencement, par la perfection de la morale chrétienne et par les plus profonds mystères de sa doctrine, qui tous rivalisent en quelque sorte entre eux pour inspirer au cœur humain l'amour de Dieu; elle peut le prouver par les sacrements, avec lesquels elle vient en aide à l'homme impuissant et délaissé et s'efforce de le former pour un monde supérieur; elle veut le prouver enfin par les effets de la rémission des péchés et de la sanctification, visibles dans les fidèles et dans leur transfiguration morale. Avec le temps ces effets devinrent de plus en plus grandioses et surprenants; l'Eglise étendit chaque jour sa sphère d'action; le sol se féconde, et elle apparaît à la fin comme la colonne et la base de l'ordre moral, en ne cessant de rappeler à l'homme sa fin dernière, en lui inculquant ridée du bien, en encourageant les efforts vers la perfection morale et en les cultivant comme une mère soigneuse, par la sagesse de ses lois, de ses châtiments et de sa discipline, par ses réprimandes et ses avertissements, par ses pieuses institutions, en fondant et en entretenant des établissements de charité chrétienne et de dévouement. Et vraiment ce phénomène grandiose de l'extension et de l'affermissement progressifs de l'Eglise, qui semble surpasser encore les miracles des temps primitifs, n'est pas seulement pour nous une preuve que la vérité réside dans l'Eglise et qu'elle est elle-même une institution divine, il doit agir encore sur notre volonté et sur les nobles instincts de notre cœur, aviver notre soif du bonheur, et nous attirer à elle, pour y trouver Dieu et notre fin dernière.

Nous pouvons donc bien acquérir une conviction rationnelle de la vérité de l'Eglise et de la crédibilité de son caractère divin, entrer ainsi dans les dispositions nécessaires

(nécessaires si nous faisons abstraction des voies exceptionnelles) pour adhérer à la révélation et à l'Eglise d'une loi divine, sans le secours de l'Ecriture Sainte. Mais nous pouvons aller plus loin au point de vue de cette foi : les écrits canoniques du nouveau Testamment dont l'authenticité et la véracité sont déjà établies d'ailleurs par voie d'investigation naturelle, nous pouvons, sur le témoignage de l'Eglise, institution divine, les reconnaître comme inspirées : il n'est pas convenable en effet que l'Eglise, qui a toujours et partout prêché cette foi à l'inspiration des saintes Ecritures et l'a exigée comme une condition requise pour faire partie de ses membres, soit tombée dans l'erreur. En tout cas, supposé que l'Eglise, n'ait pas été, dans la suite des temps, assistée du Saint Esprit comme institution divine, par conséquent qu'elle n'ait pu, dans le cours du deuxième siècle, porter un jugement infaillible sur l'origine apostolique des Saintes Ecritures, et notamment sur leur inspiration, il est certain que la croyance à cette inspiration ne perdrait rien de sa valeur et ne deviendrait pas une foi purement humaine. Ceux-là seuls font un cercle vicieux qui tentent l'impossible en voulant prouver l'autorité divine de l'Ecriture Sainte au moyen de la lettre, car il est visible que l'Ecriture elle-même ne se donne point pour un tout définitif et surtout qu'elle n'affirme pas elle-même le caractère inspiré de toutes ses parties. Et de plus, pour ne point parler du reste, quelle étrange idée se fait-on du christianisme en prétendant qu'il conserverait le Saint-Esprit comme emprisonné dans la lettre de l'Ecriture, tandis que, comme autorité vivante, chargée d'instruire et de racheter l'humanité, il aurait perdu l'assistance de l'Esprit Saint.

Doctrine de l'Ecriture Sainte snr la notion de l'Eglise considérée dans ses rapports avec Dieu et Jésus-Christ, et avec l'humanité, c'est-à-dire dans son caractère divin et universel.

Dans ce qui précède, nous avons, comme des spectateurs placés à une certaine distance, jeté un regard sur la fondation et la propagation de l'Eglise, puis nous avons fixé notre

attention sur les signes qui nous la font connaître comme une institution sublime, ou plutôt divine. Si nous pénétrons dans son sanctuaire avec esprit de foi, notre premier souci sera de rechercher d'abord la pensée, l'idée que le Seigneur a voulu réaliser en elle, afin de nous rendre compte de ses institutions, de ses propriétés et des avantages qu'elle nous promet.

1° Assurément, ce n'est pas sans quelque grand dessein sur l'humanité que le Seigneur a quitté la gloire qu'il possédait près de son Père, qu'il s'est fait homme, qu'il a parcouru toutes les phases de la vie humaine, comme chacun des membres de la race humaine pour expirer enfin de mort sanglante sur la croix. Si cette manifestation de l'amour et de la miséricorde de Dieu fut annoncée dans le paradis aussitôt après la chute ; si toute l'histoire de l'humanité avant Jésus-Christ, celle du peuple élu comme celle de toutes les nations païennes, se rapportait à cet événement, pour le préparer et l'inaugurer, il fallait que Dieu se proposât quelque chose de grand dans l'humanité, qu'il eût en vUe de commencer une ère nouvelle. Depuis la première révélation de Dieu dans la création, lorsqu'il appela le monde du néant à l'existence, et qu'à sa parole toute puissante l'univers jaillit du chaos dans tout son éclat et sa magnificence pour refléter les divines perfections rien d'aussi grand n'avait été fait que la rédemption de l'humanité, qui affranchissait l'homme de sa dette, de son péché et de ses erreurs. Dieu apparaissait lui-même au milieu de nous, il nous rendais participants de la vie divine en Jésus-Christ. Les êtres finis étaient sortis de Dieu par la création ; maintenant ils retournent pour ainsi dire en lui et sont, par une consécration nouvelle, inondés d'une vie divine. De là vient que cette seconde et plus parfaite révélation de Dieu ne pouvait pas être passagère ; elle devait créer quelque chose de durable et montrer qu'elle était quelque chose de divin.

Le Fils de Dieu est devenu pour toujours le Fils de l'homme ; c'est pour toujours qu'il a rattaché Dieu à l'humanité et l'humanité à Dieu par les liens d'un amour indissoluble. Il demeure donc aussi dans notre race, et il ne peut y demeurer que comme un principe efficace, qui dispense la vie et le salut. C'était du reste son intention de procurer le

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rédemption à tous les hommes; «car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a livré son fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent point, mais qu'ils aient la vie éternelle1. » La lumière qu'il a apportée dans le monde devait luire jusqu'à la fin des temps2, et la vie qu'il avait allumée allait se répandre dans l'univers entier3. L'union qu'il contracta avec une seule nature humaine devait, comme vie mystique, s'étendre à tous les hommes ; car il est la véritable vigne, et son Père le vigneron ; toute branche qui ne porte point de fruit, il l'enlève, et toute branche qui en porte il l'émonde, afin qu'elle en porte davantage4. « Je suis la vigne, vous êtes les branches; quiconque demeure en moi et moi en lui porte beaucoup de fruit5. »

C'est donc la volonté formelle du Fils de Dieu que la vérité qu'il annonçait demeurât dans le monde et fut connue de tous, de même que la grâce qu'il avait méritée fut offerte à tous pour fonder en eux une vie nouvelle et qu'elle demeurât comme un capital dans la société de tous ceux qui croiraient en lui ; mais il voulait encore être parmi les siens et y demeurer. C'est la dernière volonté qu'il manifeste à ses apôtres, quand il leur dit : « Allez donc, et enseignez tous les peuples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint- Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai commandé, et voilà que je suis avec vous jusqu'à la fin du monde6.» Comme garantie qu'il demeurerait auprès des siens jusqu'à la fin des jours, et pour montrer qu'il y serait présent sous une enveloppe sensible, ainsi qu'il convient à la nature sensible de l'homme, il institua l'Eucharistie7 et choisit les matières sensibles du pain et du vin pour signes de sa présence, afin qu'il pût entrer en chacun comme principe de vie, passer en quelque sorte dans notre chair et dans notre sang et nous transformer en lui. C'est dans ce mystère que ses rapports avec l'humanité rachetée, avec ceux qui croiraient en lui, que la société d'amour avec les âmes qui lui demeureraient fidèles allaient trouver leur expression. C'est là que tous les membres du genre humain

' Jean, m, 16; Cf. xvu, 2. — * Jean, vm, 10. — * Jean, vi, 35; xiv, 6. — KJean, xv, 1. — 5 Ibid., vers. 5. — 6 Matth, xxvm, 19, 20. — 7 Jean, vi, 48 et suiv.

devaient se rassembler comme autour de l'arbre de vie, afin de trouver dans la participation de ses fruits les forces d'une vie céleste. C'est à cette source qu'ils devaient puiser l'eau qui apaiserait à jamais leur soif de béatitude; c'était l'olivier sur lequel ils devaient être greffés.

De là vient que saint Paul l appelle aussi l'Eglise une maison de Dieu, bâtie sur le fondement des Apôtres et des martyrs et sur la pierre angulaire Jésus-Christ ; parce que Dieu habite au milieu d'elle, et y dispense la grâce, la lumière et la vie à tous ceux qui habitent dans la maison. Ailleurs2, il l'appelle le corps de Jésus-Christ, dont nous sommes les membres, et avec lequel nous ne formons qu'un seul organisme, dont il est la tête3 ; ou bien il la nomme simplement le Christ unique4, qui continue de vivre dans les siens, se forme en eux, se les assimile par la vertu morale et par les sacrements. C'est pourquoi, dans un autre endroit, il compare l'Eglise à une épouse du Christ, pour laquelle il se sacrifie, afin de la purifier, de la sanctifier de la faire paraître sans tache ; une épouse qu'il aime comme son propre corps, comme la chair de sa chair et les os de ses os5. De même donc que toute la race humaine ne forme qu'un seul tout, en Adam, sa racine et sa souche selon la chair, de même l'humanité rachetée, la société des fidèles a reçu un nouveau chef, un centre qui embrasse tout, et qui dispense la lumière et la vie divines, et elle forme en Dieu lui-même, comme en son sommet, une nouvelle unité mystique. C'est pourquoi l'Apôtre voit toute l'humanité résumée dans le Christ comme en son point culminant et comme dans le tronc où se réunissent toutes les branches, en sorte que ce qui s'e<t passé en Jésus-Christ s'est passé ou se passera encore dans tout le genre humain.

L'Eglise est donc le Christ continuant de vivre6 et se développant par son action morale et par ses sacrements ; et de même que, dans sa personne, on voit le divin et l'humain, l'âme et le corps unis dans l'unité de personne, ainsi, dans l'Eglise, où Jésus-Christ continue de vivre, le divin et l'hu-

1 Eph., n, 20. — ■ I Cor., xn, 27. — « Cor., i, 18. — * I Cor., xn, 12. — 5 Eph., v, 23 et suiv.; Rom., xn, 15. — 6 Rom., vi, 3 et suiv.; Bisping, Explication de VEpitre aux Romains, loc. cit.

main, le corps et l'âme doivent demeurer unis, sinon dans une union hypnstatique, du moins dans une unité mystérieuse, indissoluble, dans une sorte de personne morale. C'est là, à coup sur, une idée sublime, la déification de l'homme en Jésus-Christ, l'entrée de Dieu dans la race humaine, l'homme admis à la participation de la vie divine, sans que Dieu perde rien de son caractère absolu et de son infinie perfection, et sans que l'humanité perde rien de sa nature créée, de sa liberté et de son autonomie. Dieu est réellement devenu hommp, il a pris en quelque sorte la vie humaine ; mais c'est là un rapport, non de nature, mais de la grâce commencé par la manifestation de l'amour divin en Jésus-Christ, sans que la nature de Dieu ou celle de l'homme en soit altérée ; Dieu n'est pas confondu ou mêlé avec la créature, comme le prétend le panthéisme, quand il dénature cette idée chrétienne, en disant que Dieu perd de son infinité, et l'humanité y devient Dieu.

Dans l'Eglise, où Jésus-Christ continue de vivre, l'élément divin, nous l'avons vu, devait également subsister et lui demeurer uni. Cette union, toutefois, ne devait pas être hypostatique, comme dans sa personne, mais mystique; elle devait être aussi étroite que possible pour le corps comme pour l'âme, sans porter atteinte à la personnalité des membres individuels. De là vient que le Seigneur promet aux Apôtres de se faire remplacer auprès d'eux parle Saint-Esprit, le Consolateur, qu'il leur enverra le jour de îa Pentecôte sous des signes visibles. Du vivant du Seigneur, les Apôtres ont eu en lui un maître divin ; après son [retour auprès du Père, l'Esprit-Saint leur enseignera toute vérité, non toutefois des vérités nouvelles; mais il les fera ressouvenir de tout ce qu'il leur a dit1. Il demeurera auprès des Apôtres ; il sera en eux2, et en sa qualité d'Esprit de charité, il fera d'eux une société de saints 3.

De même que dans l'Eglise, l'élément divin et l'élément humain continuent de subsister unis l'un à l'autre ; de même, l'âme et le corps devaient demeurer distincts dans l'élément humain de ce Christ continué ; l'Eglise devait avoir une face

1 Jean, xiv, 26; xvi, 13. — * Jean, xiv, 17. — 3 1 Cor., xn,4; Eph., îv, 4; Gai., iv, 6.

intérieure tournée davantage vers Dieu, et une face extérieure, principalement tournée vers le monde visible. Comme l'âme de Jésus, étant la partie la plus parfaite de sa nature humaine, avait été élevée au plus haut point par l'union hypostatique, et que, par une surabondance de grâces, elle participait d'une manière particulière à la connaissance et à la sainteté divines, sans que le corps du Seigneur, pendant sa vie terrestre, laissât rien paraître au dehors de ses perfections : ainsi l'Eglise, qui n'e&t que la prolongation de la vie du Christ ; c'est l'âme ou le côté invisible qui est surtout favorisé de la grâce et habité par Dieu, sans que le corps extérieur de l'Eglise, son côté visible, ait besoin de faire paraître ici bas les mêmes perfections.

L'Eglise, en eflet, a été instituée en vue du salut de l'homme; c'est dans son sein que la rédemption des individus comme celle de la race entière doit s'accomplir. Elle a été fondée pour l'humanité déchue ; car ce n'est pas pour les justes, mais pour les pécheurs que le Fils de Dieu est descendu du ciel. L'Eglise embrasse donc dans son orbite ceux-là mêmes sur lesquels il lui reste encore à accomplir sa mission, qui ne lui appartiennent que par la profession extérieure ou qui ne se sont pas encore détachés d'elle par un acte externe. Ils appartiennent encore à l'Eglise extérieure et visible, qui correspond au côté corporel et sensible de la personne de Jésus-Christ. La grâce et la vérité descendent en eflet sur l'élément visible, afin d'élever l'homme du domaine des choses sensibles et passagères vers une monde supérieur et invisible. Le àSeigneur lui-même compare son Eglise à une aire où le froment et la paille sont mêlés ensemble1, à un champ où l'ivraie se trouve mêlée au bon grain, ,mais dont il faut se garder d'arracher l'ivraie avant la moisson, pour ne point nuire au bon grain2; à un filet de pêcheur3, aux vierges sages et aux vierges folles; à une vigne, où les branches stériles ne font pas défaut. Saint Paul parle également de vases d'or, de vases d'argent, de vases de bois et de vases de terre dans la maison du Seigneur ; destinés les uns à un usage honorable, les autres à

lMatth.t ni, 12. — * Matth., xm, 24 et suiv. — » Matth., xui, 47.

574 HISTOIRE DBS DOGMBS.

à un usage honteux1. Ces derniers ne doivent pas être dédaignés, tant qu'il reste quelque espérance sérieuse de les amender; il ne faut les exclure de la participation aux trésors de grâces de l'Eglise que lorsqu'ils s'excluent euxmêmes, et qu'ils le font connaître par leur obstination dans Terreur ou dans le péché. Dans ce cas, le bien de l'Kglise et de la .société, les intérêts mêmes du coupable exigent son expulsion. C'est ainsi que saint Paul se comporta envers l'incesiueux de Corinthe et les hérétiques Hyménée et Alexandre2.

Notre-Seigneur Jésus-Christ comptait lui-même parmi les douze , ul apôtre qui le trahit pour trente pièces d'argent. Il voulut par là manifester k tous les siècles que son Eglise n'est pas souillée par quelques membres indignes qui appartiennent à l'Eglise extérieure, et qu'elle ne perd rien de son caractère divin. C'est seulement quand un individu refuse en principe de demeurer attaché à l'Eglise, qu'il travaille contre elle de dessein prémédité, qu'elle doit à sa propre conservation d'essayer de l'amener à de meilleurs sentiments en le retranchant de sa communion.

2. De même que la mission de Jésus-Christ, en sa qualité de Fils de Dieu, s'adressait au genre humain tout entier, qu'il était le Sauveur, le docteur, le prêtre, le pasteur et l'ancêtre spirituel de tous les hommes; qu'il a satisfait et prêché la vérité pour tous ; de même il a voulu que cette mission universelle se réalisât dans l'Eglise, et qu'elle fût une institution destinée à tous les peuples de la terre. Déjà les prophètes de l'Ancien Testament avaient vu l'Eglise oa le royaume du Messie sous l'image de la montagne de Sion3, s'élevant au-dessus de toutes les autres montagnes et vers laquelle affluent toutes les nations de l'univers. Ils avaient annoncé que tous les peuples de la terre seraient bénis dans un illustre descendant d'Abraham, que les païens euxmêmes seraient appelés à glorifier le nom du Seigneur4 et à Thonorer par des sacrifices sans tache. Le Seigneur luimême compare son royaume à un grain de sénevé qui gran-

1 II Tim.y H, 20. — * / Tira., î, 20. — 3 Is.t u. — » Ps.t 86; Is., xlix, 51, 60.

dira et deviendra un grand arbre1, à un festin, où tous sont invités, car il envoie ses messagers dans les rues et les places de la ville, dans les chemins et le long des haies2. Il parle d'un repas auquel un grand nombre se rendront du levant et du couchant, pour s'asseoir à table avec Abraham, Isaac et Jacob3. Immédiatement avant son Ascension, il chargea ses Apôtres de prêcher l'Evangile à toutes les créatures, d'instruire et de baptiser tous les peuples, parce que toute puissance lui était donnée au ciel et sur la terre4.

Il est certain que les Apôtres comprirent cette grande et sublime idée de l'universalité du christianisme, lors même que pour son exécution, ils auraient éprouvé encore bien des hésitations et se seraient heurtés à une multitude de difficultés.

Aucun d'eux ne se complait autant dans cette idée que le grand Apôtre des nations, lequel, comme son nom l'indique, considérait comme la tâche principale de sa vie de débarrasser l'Eglise de toutes les attaches du judaïsme national, et de lui donner dès l'origine le caractère d'Eglise universelle en y appelant les païens. Selon lui, il n'y a pas de différence entre Juifs et Grecs ; « car il n'y a qu'un seul Seigneur de tous, riche pour tous ceux qui l'invoquent5. » Quant à la réalisation de ce plan avec toutes les conséquences qu'il aurait pour la religion, pour le progrès et la civilisation de de l'humanité, les Apôtres ne s'en rendaient pas un compte aussi exact que le Seigneur qui voyait tout à découvert. A moins d'une révélation particulière ; ils ne le voyaient pas dans le détail aussi clairement que nous, après un laps de temps d'environ deux mille ans. Essayons de marquer en traits rapides ce rappport d'universalité ou de catholicité avec l'ensemble de la mission de l'Eglise.

1° Le christianisme se donna pour mission de répandre parmi tous les hommes la connaissance et l'amour du seul vrai Dieu, d'enseigner les vérités de la religion à l'humanité entière, de faire partout ressortir la haute dignité de l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, l'héritier du ciel, et destiné à la vision béatifique. Le christia-

1 Matth., xin, 3-8. — * Luc, xiv, 16-24. — » Matth., vm, 11. — * Matth., xxvm, 18 et suiv.; Marc, xvi, 15 ; Luc, xxiv, 47. -- 5 Rom., x, 12; xi, 32.

576 HISTOIRE DES DOGMLS.

ni sme devenait donc par cela même la religion universelle et la société de tous. Jusque là le péché avait régné dans le monde ; or le péché ne permet pas à l'homme d'entrer en union avec Dieu, car il a sa source dans l'égoïsme ; il fait de l'individu le centre de tous ses efforts, et, au lieu de la concorde et de l'unité, il engendre partout la discorde, les inimitiés, la séparation, qui sont à la fois la ruine des nations, et, dans les nations, la perte des races et des individus. Partout le monothéisme avait fait place au polythéisme ; chaque nation avait ses idoles et avait depuis longtemps oublié le Dieu suprême, le maître de toutes choses. Que dis-je ? Chaque individu avait ses dieux particuliers ; il n'était astreint à aucun culte commun que par l'Etat usant de moyens purement extérieurs ; point d'unité, point de société religieuse. Le judaïsme lui-même, qui ne conservait la foi en Dieu que par une providence particulière d'en haut, souvent concevait Dieu comme une divinité nationale qui ne se complaisait qu'en Israël. Sans doute, Dieu s'était assez fait connaître par la révélation comme le Dieu de tous, mais comme il portait à Israël une affection particulière, que les lois qu'il lui avait données, nécessaires à cette époque, l'isolaient des nations païennes afin qu'il ne fut pas envahi par la corruption, il se figurait souvent que Dieu était surtout le Dieu d'Israël, qu'il suffisait d'appartenir extérieurement au peuple de l'alliance et de descendre d'Abraham selon la chair, pour avoir des avantages essentiels sur les autres peuples.

Une religion naturelle eût été incapable d'anéantir le principe du péché, et de faire prédominer, au lieu du subjectivisme, de l'esprit de division et de discorde, le principe de l'autorité, de l'unité et de l'amour, de créer une société où tous les hommes, unis dans la religion et dans le culte de Dieu, se soumettraient à l'unité. C'est Jésus-Christ, le Sauveur et le Fils de Dieu ; c'est l'Eglise universelle, instituée par lui, qui allaient abaisser les barrières qui séparaient les peuples, laisser le champ libre à la religion, afin que tous rendissent au seul vrai Dieu, à l'unique rédempteur de tous les hommes, l'honneur qui lui est dû, dans la pratique d'une même religion. C'est alors seulement que fut appliquée en pratique la doctrine de l'égalité de tous les

hommes devant Dieu/de la rédemption et de la sanctification de tous par la grâce de Jésus-Christ, de leur vocation à une vie éternellement heureuse ; c'est alors seulement que l'humanité et l'amour du prochain furent assis sur un fondement religieux, que la dignité du genre humain comme celle des individus fut sauvegardée.

2° C'est précisément parce que le Seigneur a voulu que son Eglise fût universelle qu'il a dû l'émanciper de toutes les restrictions nationales aussi bien que de Tordre politique. Il a déclaré à plusieurs reprises que son royaume n'était pas de ce monde; que, s'il existe parmi les hommes et pour les hommes, s'il doit s'accommoder à tous les régimes politiques, rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César, il n'a confié qu'à ses apôtres et à leurs successeurs le soin des affaires religieuses, le droit de gouverner son Eglise. Eux-mêmes, malgré les défenses de l'autorité, continuent de prêcher l'Evangile, d'administrer les sacrements, de fonder des paroisses, de les régir et de les gouverner, conformément à cette maxime « qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » L'universalité de l'Eglise emportait donc la séparation et la distinction du pouvoir ecclésiastique et de l'ordre civil; non seulement la religion était soustraite à la sphère de l'Etat, et maintenue dans sa pureté, mais on voyait se réaliser en elle une idée féconde pour la vie tout entière de l'humanité. La liberté de conscience put se déployer à l'aise, dans son domaine où il ne fut plus permis à l'Etat d'exercer son influence ; la religion fut délivrée de cet état de servage, indigne d'elle, où elle avait été à l'égard de l'Etat, qui ne l'exploitait que dans des vues humaines; elle revendiqua son indépendance, et elle put aussi non seulement se développer dans tous les sens, se conserver pure des influences de l'esprit du monde, mais encore poser les fondements d'un meilleur ordre politique; car la religion et l'Eglise se proposaient pour but de garantir et de représenter les droits généraux de l'humanité dans le monde entier, dans toutes les nations et dans tous les états; de renouveler et de sanctifier toutes les choses humaines, y compris l'Etat. En soustrayant ainsi l'Eglise à l'action du pouvoir civil, Jésus-Christ en faisait une société supérieure, spirituelle, qui userait surtout de la

force morale, de l'instruction, de la sanctification, de la vérité et de la grâce pour se conserver, se répandre et se perfectionner.

3° On ne présumait guère alors que cette poignée de pêcheurs et de pauvres ouvriers que le Seigneur avait choisis pour apôtres, serait le noyau d'une Eglise qui allait se répandre dans l'univers entier, et, comme l'avait décidé Jésus-Christ, recevrait tous les peuples dans son sein; qui non seulement serait indépendante de l'Etat, mais obtiendrait une certaine prééminence sur tous les Etats. C'est pour tous en efiet que le Fils de Dieu a proclamé la vérité chrétienne et la loi qui doit présider à la vie chrétienne; il a voulu qu'elle devînt ce levain qui transformerait et régénérerait la race humaine tout entière, toutes les conditions de la société, comme tous les efforts des individus. L'autorité de l'Eglise doit, selon les vues de Jésus-Christ, s'étendre aussi loin que ses mérites, c'est-à-dire en principe, à tous les hommes, et en réalité à tous les fidèles. Conserver la vérité divine dans toute sa pureté, l'annoncer et la faire prévaloir, maintenir l'ordre moral dans le monde entier, c'est là proprement la tâche que le Seigneur lui a assignée, et il en a fait ainsi le soutien, la base et la règle de l'ordre politique tout entier.

4° Il était donc fondé dans l'Eglise une société qui embrassait tout, et qui devait, même au point de vue naturel, exercer la plus grande influence sur les mœurs, la civilisation et le progrès spirituel de l'humanité. Si la nature toute seule nous enseigne déjà que l'homme, étant un membre de la race humaine, doit vivre en société, parce que Dieu l'a voulu et que son être est constitué de telle sorte, que c'est dans la société seule qu'il grandit et développe en tout sens ses facultés, nous devons admirer la sagesse divine, non seulement d'avoir établi une société pour la conservation et la culture de la religion chrétienne, mais encore et surtout d'avoir attaché chacun de nous à cette société par les liens les plus solides, et d'avoir décidé que ce serait par son entremise seule, par sa prédication et ses sacrements, que l'homme entrerait en possession de la vérité et de la grâce. Mais nous serons encore plus saisis d'admiration si nous réfléchissons que Jésus-Christ a voulu que cette société

s'étendît par toute la terre, qu'elle réunît dans son sein toutes les nations par les intérêts les plus sacrés. C'est grâce à lui en effet que la religion et les biens célestes sont devenus la propriété de l'humanité tout entière, que la religion est la promotrice du progrès et de la civilisation pour toute la race humaine.

Sans doute la nécessité d'un ordre légal suffit déjà à elle seule pour susciter sur le terrain de la nature des sociétés plus ou moins considérables parmi les hommes; la communauté d'origine, de langage, d'habitation, les besoins réciproques obligent les hommes à former de vastes associations qui s'entendent entre elies et se raprochent par des traités et des relations de tout genre, comme l'ambition d'un conquérant doit servir dans les mains de la Providence pour étendre de plus en plus ces relations parmi les hommes. Mais aucune société ne rattache les hommes entre eux par des liens aussi doux tout ensemble et aussi solides que l'Eglise; aucune n'étend ses limites aussi loin, aucune ne mêle et n'enchaîne leurs intérêts spirituels d'une façon aussi intense; aucune ne fait des travaux et des productions de l'esprit la propriété commune de l'humanité au même degré que l'Eglise; aucune ne montre autant de zèle pour répandre la vérité et dissiper l'erreur, régénérer les hommes, corriger et améliorer leurs situations.

Son premier moyen de progrès et de civilisation consiste à tirer l'homme du cercle étroit de son individualité pour le rattacher comme un membre vivant, à une unité plus vaste et à le mettre ainsi en contact plus fréquent avec les éléments civilisateurs du monde extérieur et avec Dieu luimême. Comment douter que l'Eglise soit le principal instrument de civilisation, précisément en vertu de son caractère universel? Elle ne met pas seulement l'homme en rapport vivant avec toute l'humanité, elle ne fait pas seulement de lui un citoyen de l'univers dans le sens le plus strict du mot, elle fait de lui le membre d'une société qui embrasse le ciel et la terre, le passé et l'avenir, et dont le Fils de Dieu est le Chef. Rien n'importe plus au progrès de la civilisation que la présence dans la société humaine d'un pouvoir capable de résister à ceux qui travaillent à détruire ce qui existe et d'indiquer la voix du progrès; d'un pouvoir

580 HISTOIRE DES UofJMES.

qui sache tenir compte du passée conserver ses richesses et ses travaux, tout en démêlant dans les productions du temp3 présent le bon grain d'avec la paille. Or, nulle autorité n'est plus capable de le faire que l'Eglise universelle, dont les commencements remontent jusqu'au paradis terrestre, dont la fin coïncide avec la fin des temps et dont les cercles enlacent toute la terre. Elle est en rapport avec tout ce qui a jamais été conçu et exécuté de bon, de vrai et de beau, et sa tâche est de le consacrer à ses propres fins ; car c'est elle en principe qui a pour mission de tenir dans ses mains et de dérouler le fil de la civilisation. Favoriser le bien de l'humanité, poursuivre de plus en plus son développement dans toutes les directions, voilà ce que lui a commandé le Seigneur, ce qui doit faire l'objet de toutes ses pensées et de tous ses efforts. Supprimez l'Eglise, et vous verrez bientôt la société humaine retomber dans la barbarie du paganisme, s'éparpiller et dissoudre en ses atomes primitifs.

§ fà

(continuation)

L'Eglise invisible et l'Eglise visible ; le corps enseignant, le sacerdoce et le ministère pastoral visible.

Qu'il y eût dans l'Eglise un côté extérieur et visible, en même temps qu'un côté invisible qui forme la société des saints et des membres vivants du corps de Jésus-Christ, cela était tout à fait conforme, ainsi que nous l'avons vu, à la volonté du Seigneur. Mais les opinions varient sur les rapports de l'un et de l'autre. Nos adversaires prétendent que Jésus-Christ et les Apôtres ont institué l'Eglise autrement qu'elle ne s'est développée au sein de l'Eglise catholique. Dans le principe, l'adhésion à Jésus-Christ par la foi, aurait été le principal, l'essentiel; le côté extérieur, n'aurait été que l'accesspire, et Jésus-Christ lui-même ne l'aurait pas organisé avec une précision rigoureuse et dans les moindres détails; il l'aurait abandonné aux vicissitudes des temps et à l'arbitraire de l'homme. « Mais ici encore, on arrive facilement, disent nos adversaires 4, à confondre

1 Néandre, Hist. des Dogmes, publ. par Jacobi, p. 232.

l'église invisible et l'église visible. 581

l'unité extérieure avec l'unité intérieure, le vase avec son contenu et avec ce qui n'est pas nécessairement lié à cette forme. Dans cette forme déterminée de l'Eglise, où l'on avait conscience d'être dans la communion des fidèles et où l'on en goûtait le bonheur, on rapportait la vie dans le Christ et l'union intérieure avec lui à la conservation de l'union extérieure avec cette forme déterminée. Tandis que cette dernière devait se développer du dedans au dehors, et rattacher la conscience religieuse à Dieu, on crut qu'il fallait nécessairement aller à Dieu par l'entremise de cette Eglise extérieure et visible. » On a donc prétendu d'abord que, pour participer à la vérité chrétienne et à la grâce, il n'était pas nécessaire d'appartenir à la société extérieure et visible; puisqu'il n'y avait rien de divin dans l'Eglise extérieure et visible, qu'elle n'était pas immuable, mais changeait et se modifiait au gré de l'homme, en sorte que ceux-là même peuvent encore appartenir à la société visible des fidèles, qui n'ont conservé que cette seule chose : une confiance absolue dans les mérites de Jésus-Christ *.

Sur le premier point, nous répondrons que le Fils de Dieu, par son incarnation, par sa passion et sa mort visibles, a racheté le monde et prêché la vérité d'une manière extérieure et accessible aux sens. De même que dans l'ordre naturel la création de l'àme humaine, est attachée à la génération charnelle; de même que la création de l'homme suppose celle de l'ordre matériel; de même que la connaissance de l'homme s'élève peu à peu des choses sensibles aux choses spirituelles, immatérielles, éternelles; de même enfin que, pour le péché originel, la chair est devenue le canal de la faute et du péché; de même aussi la rédemption a été accomplie pour tout le genre humain d'une manière extérieure, visible, accessible aux sens, pour arriver, d'une manière également sensible, à s'emparer des individus. Le Sauveur lui-même a opéré la rédemption dans un corps humain ; il a annoncé de sa propre bouche la vérité à ses contemporains, et, par le sang qu'il a répandu sur la croix, il a acquitté notre dette envers son Père. Il en est ainsi de la vérité et de

1 Giescler, Hist. eccl., 1. 1, p. 2.

la grâce; c'est par la parole, par des sacrements extérieurs, qu'elles arrivent aux individus.

Le Sauveur a donné sur ce point les ordres plus précis à ses Apôtres; il les a chargés de parcourir le monde entier et d'annoncer de bouche l'Evangile à tous. Il a décidé également que sa grâce, au moins dans les circonstances les plus importantes de la vie, serait conférée par des signes extérieurs, par les sacrements. S'il n'avait pas du autoriser son Eglise visible comme médiatrice de la vérité et de la grâce, il n'aurait pas dû se faire homme, mais se conter ter de faire parvenir à chacun sa vérité et sa grâce, d'une manière spirituelle, par une inspiration immédiate. Cette doctrine, on le voit, méconnaît le but de l'incarnation et de la rédemption en Jésus-Christ ; elle ne tient pas compte de la nature humaine et de ses besoins. Elle flatte sans doute l'orgueil de l'homme, en l'autorisant à écarter toute autorité qui se présente comme divine dans la société humaine. Oubliant que l'homme vit en société, elle fait de lui une monade qui se suffit à elle même, et ne veut dépendre ,que de Dieu ; mais en fait, elle se considère comme être absolu et n'entend pas plus dépendre du Sauveur visible que de ses représentants visibles. Elle détache l'homme de la société religieuse, bien que l'union avec cette société, le besoin de lui être subordonné, ne soit nulle part plus urgent, plus utile et plus conforme à la nature qu'en matière de religion.

Le Seigneur comprenait beaucoup mieux l'importance d'une grande société visible, il se conformait davantage à la nature de l'homme, quand il lit dépendre la communication de la vérité et de la grâce de la société avec son Eglise visible, quand il fit d'elle non pas quelque chose de secondaire, mais un élément primordial, et lui assigna dans le genre humain une place nécessaire, indispensable. Ce n'est qu'à la corporation visible des Apôtres qu'il conféra les pleins pouvoirs, que lui-même avait reçu de son Père, de transmettre à tous la vérité et de leur envoyer la grâce.

Nos adversaires ajoutent que Notre-Seigneur n'a pas déterminé lui-même l'organisation extérieure de son Eglise, qu'il a tout abandonné à l'arbitraire. Or nous allons justement examiner dans ce qui suit les dispositions que Dieu a prises au sujet de l'Eglise visible. Nous verrons d'abord

l'église invisible et l'église visible. 583

qu'elles étaient très précises et très exactes, puis, qu'il lui a donné des prérogatives, des marques distinctives, qu'il Ta chargée de continuer et d'appliquer l'œuvre de la rédemption, d'administrer l'enseignement, le sacerdoce et le ministère pastoral. C'est donc bien l'Eglise visible pleinement organisée au dehors, dont Dieu a fait l'intermédiaire des grâces, le sacrement général, et c'est par elle que les fidèles doivent être formés pour devenir des membres de l'Eglise invisible.

1. Si Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu racheter l'humanité du péché et de ses suites, il a dû se présenter comme un maître de la vérité, comme un réconciliateur et un prêtre chargé de remettre les péchés, comme un pasteur et un roi. Il ne devait pas seulement remplir en personne, de la manière la plus parfaite, les fonctions de docteur, de prêtre et de pasteur,suivant ce que les prophètes de l'Ancien Testament avaient annoncé ; il devait veiller aussi à ce que la vérité qu'il annonçait fût connue de tous les hommes, que la grâce qu'il avait méritée par sa mort fût appliquée à tous, que son ministère pastoral s'étendît à chacun. En d'autres termes, Jésus-Christ devait faire en sorte que son triple ministère doctoral, sacerdotal et pastoral fût continué dans l'Eglise, s'il voulait continuer de vivre en elle, et cela d'une manière visible comme lui-même avait exercé ces fonctions.

Quant à l'enseignement, Jésus-Christ, dans sa carrière publique, avait initié ses Apôtres aux vérités du salut, et, quand il sortit de ce monde, il leur commanda d'aller dans l'univers entier, pour instruire tous les peuples et leur apprendre à garder ce qu'il leur avait prescrit1. Lui-même avait exercé l'enseignement avec une autorité divine, donnant sa parole pour la parole de Dieu et exigeant une foi absolue à sa personne et à sa doctrine. C'est avec une parfaite conscience de sa nature divine qu'il commençait ses discours et qu'il développait sa morale contraire aux interprétations des pharisiens, par ces paroles : « En vérité, en vérité, je vous le dis. » Quand il voulut s'assurer des dispositions de ses apôtres, s'ils étaient prêts à croire sur son

' Matth., xxvin, 20.

simple témoignage les vérités mystérieuses qu'il leur annonçait, il leur dit:« Et vous aussi, voulez-vous me quitter?*» Cette foi, il est vrai, n'était pas une foi aveugle et destituée de motifs, car il en appelait toujours aux miracle* qu'il opérait2. Mais il n'excusait pas ceux qui refusaient de croire ; il leur annonçait au contraire un jugement rigoureux3. Il déclare en général qu'une foi absolue et sans réserve est une condition nécessaire au salut4. Et de plus il n'exige pas la foi à de préfendues révélations faites à chaque individu, mais la foi aux doctrines qu'il annonce d'une manière sensible et la foi à sa personne, dont il a attesté la divinité par ses miracles visibles; la foi purement intérieure ne devait pas suffire sans la profession extérieure5.

Or, pour que la doctrine du Seigneur pût se conserver pure et intacte jusqu'à la fin du monde, devenir accessible à chacun et être admise avec la même foi indubitable qu'il exigeait de ses contemporains, il fallait qu'il instituât dans son Eglise, un corps enseignant infaillible et revêtu d'une autorité divine. Il Ta fait; non seulement il a promis, mais il a envoyé à ses Apôtres le Saint-Esprit pour les instruire et les consoler. Il n'y a de différence entre son enseignement et celui de l'Eglise que celui-ci : c'est que l'enseignemunt de l'Eglise, exercé par la vertu du Saint-Esprit, n'a pas pour but de perfectionner le christianisme par de nouvelles révélations, mais seulement de maintenir, d'enseigner et de garantir ce qu'il avait enseigné et annoncé6. De plus, ce n'était point chaque successeur des Apôtres, mais seulement l'organisme total de l'Eglise qui devait avoir cette infaillibilité, afin que l'unité dans la doctrine, dans la foi et dans la charité, en un mot, l'unité organique, fût sauvegardée. De là vient que les Apôtres exigent également qu'on croie d'une foi divine absolue ce qu'ils annoncent, comme le Seigneur l'avait exigé pour lui-même, et ils invoquent en faveur de leur autorité l'assistance du Saint-Esprit 7.

Il est vrai que l'Eglise apostolique était favorisée du don des miracles, notamment des dons de science et de pro-

1 Jean, vi, 68. — ' Luc, vu, 22; xw, 32 ; Jean, vi, 36. — 3 Matth., xn, 41. — * Jean, ni, 17, 18. — 5 Matth., x, 32. — • Jean, xiv, 16; xti, 14. — TICor.,yii, 40.

l'église invisible et l'église visible. 585

phétie; mais l'enseignement ecclésiastique ordinaire n'était confié qu'aux Apôtres, et ceux-ci le transmirent également d'une manière visible à leurs successeurs. Saint Paul luimême, sur le chemin de Damas, fat saisi miraculeusement et transformé parla grâce divine ; mais avant de se présenter comme docteur, il fut baptisé à Damas, et bientôt après il fut conduit par Barnabe à Jérusalem auprès des Apôtres, pour entrer et sortir avec eux1. Plus tard encore, Paul et Barnabe furent investis de l'Apostolat par l'imposition des mains, c'est-à-dire, indubitablement, par l'ordination, notamment saint Paul qui, après avoir reçu, dès sa conversion, Tordre de prêcher l'Evangile aux païens, fut rangé dans la classe des Apôtres par un sacrement et par une institution extérieure 2.

Ils se sentaient constamment en société et en communion avec les autres Apôtres comme avec l'Eglise visible 3, et ils s'y tenaient invariablement attachés. Saint Paul parle, il est vrai, de dons extraordinaires dans l'Eglise de Corinthe, de docteurs et de prophètes, qui, sous l'action de l'Esprit- Saint, parlaient dans les assemblées religieuses ; mais tous ces dons sont aux yeux de l'Apôtre quelque chose d'exceptionnel, de temporaire, et en tous cas il se réserve la surveillance de l'enseignement dans les Eglises fondées par lui, et il donne des règlements à cet égard4. Les Apôtres ne permettent point qu'on s'écarte des vérités annoncées par eux. Saint Paul exclut au contraire les hérétiques opiniâtres 5 de la communion de l'Eglise, engage ses disciples à fuir leur compagnie6, et prononce .l'anathème sur quiconque, sous prétexte de révélations qu'il aurait reçues, prêcherait un autre Evangile que celui qui était annoncé par lui et par les autres Apôtres 7.

Dans la pratique de l'enseignement, les Apôtres suivirent d'abord l'exemple du Seigneur et choisirent la prédication verbale. Plus tard, dans les heureux progrès de leur missions, ils trouvèrent l'occasion d'inculquer par écrit aux paroisses fondées par eux quelques vérités chrétiennes ;

* Act., ix, 18, 28. — » Act., xni, 3 ; Gai, n, 9. — 3 Gai, n, 2. — * I Cor., xiv, 57 et suiv. — » I Tim., î, 19, 20; // Tim., n, 25, 26. — 6 Tit.% m, 10. — 1 Gai, î, 8, 9.

saint Paul fut le premier qui envoya des lettres particulières à quelques communautés. Il ne se proposait nullement d'y faire une revue complète des doctrines chrétiennes ; il n'aborde que quelques questions spéciales, qui avaient un intérêt particulier pour ces communautés. Il ne se résolut pas non plus à rédiger ses lettres par cette raison que peutêtre la tradition orale courrait risque d'altérer peu à peu les doctrines du christianisme. Car si quelques membres de l'Eglise pouvaient se permettre des falsifications et tomber dans l'erreur, cela pouvait arriver plus facilement à la lecture d'écrits pleins de mystères, que pour la tradition orale, et l'apôtre savait fort bien que le Saint-Esprit demeurerait dans l'Eglise et la préserverait de l'erreur.

Les Evangiles eux-mêmes, et, qui plus est, le premier, l'Evangile hébreu de saint Mathieu, n'ont été rédigés que peu de temps avant la ruine de Jérusalem, et leurs auteurs ne se proposaient point de donner un aperçu complet des enseignements et des œuvres du Seigneur. Les Apôtres ne se concertèrent pas entre eux afin de se compléter les uns les autres dans leurs écrits; ils se mirent à l'œuvre avec une parfaite indépendance, et sans aucun accord préalable; ils ne se réfèrent pas une seule fois l'un à l'autre, si l'on excepte le quatrième Evangile, et une allusion aux Epitres de saint Paul dans la seconde Epître de saint Pierre *. Les écrits des Apôtres n'ont été recueillis que beaucoup plus tard ; il était donc impossible qu'ils formassent dans les premiers temps la source ordinaire, et encore moins l'unique source de la foi. Ils ne furent d'abord connus, comme écrits apostoliques, que dans les communautés et les provinces pour lesquelles ils avaient été composés. Ce n'est que peu à peu, qu'ils se propagèrent plus loin, portant avec eux la croyance à leur origine apostolique et à leur inspiration, parce que l'Eglise avait la conviction bien fondée, non seulement que les Apôtres, soit dans leur prédication verbale, soit dans la rédaction de leurs écrits, étaient infaillibles et assistés du Saint-Esprit, mais que, dans leurs travaux scripturaires, ils étaient inspirés par le Saint-Esprit comme l'avaient été les auteurs des livres de l'Ancien Testament.

» ni, 15.

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