‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 17 sur 223 · De beneficiis, VU · texte numérisé non relu

De beneficiis, VU

3. n n'y a d'ailleurs rien de fondé dans l'opinion qui met Sénèque en rapport avec saint Paul.

gion, jusqu'à ce que, avec le néoplatonisme, elle aille se perdre même dans le mysticisme et la contemplation. Chez Épictète, il n'est plus question, suivant le langage du Portique, de vivre conformément à la nature [secundum naturam suam i^were; — sequere naturam)^ il s'agit de se conformer « à la loi de Dieu », d'avoir sans cesse Dieu devant les yeux de l'esprit, pour l'adorer, le prier et se soumettre à lui. Marc-Aurèle est un dévot qui n'omet aucun sacrifice et qui se réclame de tous les cultes. Le stoïcisme fait d'ailleurs tous ses efforts pour donner une explication rationnelle et d'après ses principes de la mythologie. Jupiter devient l'âme du monde, le feu ou l'éther primitif; les dieux ne sont que des personnifications des diverses forces émanées de lui. Les fables les plus obscènes sont représentées comme des façons d'exprimer des phénomènes naturels ; les oracles et les aruspices sont approuvés. Plutarque de Chéronée (vers 50-138) imagine un système qu'Apulée (vers 120-195) vulgarisera chez les Romains, et qui rend compte de toutes les croyances du polythéisme en même temps qu'il en justifie toutes les pratiques. Entre le Dieu suprême (ovtwç ov) et le monde se meuvent les démons ou génies, les uns bons, organes de la Providence et des révélations divines, les autres mauvais, fantasques et légers, qui sont les auteurs des sottises ou des turpitudes que la mythologie attribue à certains dieux. Il faut cependant, continue Apulée, les honorer tous, soit pour reconnaître leurs bienfaits, soit pour détourner leur colère, et rendre à chacun d'eux le culte qu'il désire et tel qu'il le désire. — Et pendant que le stoïcisme et le platonisme se rapprochent ainsi de la religion populaire, un nouveau pythagorisme vient, à son tour, pousser les âmes dans les voies de l'ascétisme et du renoncement. Sextius de Rome, qui vivait peu après Cicéron, recommandait

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déjà l'abstinence des viandes. Sotion (i" siècle après J.-C.) renouvelle cette recommandation. Un regain d'actualité se fait autour de la vieille légende de Pythagore. Ses disciples prônent la continence et le célibat, imposent des purifications et des baptêmes, établissent un choix des aliments. En même temps ils s'adonnent aux sciences occultes, et attribuent aux nombres une influence secrète. Nous touchons ici non plus seulement aux mystères des religions orientales, mais à la gymnosophistique et à la magie.

Tel était, dans le monde païen de Rome et de la Grèce, l'état religieux, philosophique et moral, aux temps qui virent la prédication évangélique et le premier établissement de l'Église. Je n'ai relevé que les traits par où ce paganisme se rapprochait du nouvel enseignement, et se portait, pour ainsi dire, au-devant de lui. En résumé, deux mots pourraient exprimer cet état d'âme : c'était la confusion, l'incertitude, et en même temps une aspiration à la certitude et à la lumière. Les doctrines métaphysiques, base de tout le reste, étaient flottantes; on n'était sûr ni de ce qu'était Dieu, ni de ce qu'était l'âme et de ce qu'elle deviendrait, et par là se trouvaient, pour une bonne part, énervés les aphorisme's moraux que la saine raison d'un Cicéron ou d'un Sénèque avait su découvrir. Mais beaucoup d'âmes voulaient être fixées, et s'adressaient pour cela où elles pouvaient, aux mystères, aux songes, à la magie. Cependant, au-dessus de ce chaos des idées, une chose s'élevait, respectée de tous, l'unité politique et la puissante organisation de l'Empire. Si cette unité constitua plus tard un danger pour le christianisme, en armant contre lui la plus forte et la plus vaste administration qui se soit vue, elle offrit d'abord à son expansion une singulière facilité, en même temps qu'elle présentait un admirable modèle de la cohésion qui devait régner

dans l'Église. Et la liberté de fonder, dans cet immense corps, des collèges, des associations privées d'un caractère plus ou moins religieux, permit encore aux partisans du nouveau culte de s'établir sans bruit dans le droit de tous, et d'y trouver plus d'une fois un refuge quand la persécution vint à sévir.

§ 2. — Les doctrines religieuses et morales des Juifs

au moment de la venue de Jésus-Christ. Le judaïsme

palestinien.

Depuis la mort d'Alexandre le Grand (323 av. J.-C.) et même depuis la captivité de Babylone, les Juifs ont commencé à former deux groupes bien distincts : le groupe palestinien, composé de ceux qui habitaient dans le pays de leurs ancêtres, et qui se rattachaient Immédiatement à Jérusalem et au temple, et les Juifs de la dispersion [Diaspora), établis d'abord dans la région euphratésienne, puis un peu partout dans les contrées helléniques, massés surtout à Alexandrie, et depuis la conquête romaine, nombreux aussi dans les pays latins et à Rome. Ces deux groupes nous présentent, au point de vue qui nous occupe, une physionomie très différente, et il convient de les étudier à part ^.

1. On trouvera dans W. Bousset, Die Religion des Judentums im neutestamentlichen Zeitalter (Berlin, 1903, pp. 49 et suiv.), l'éimniération des principaux travaux sur cette question. Je ne mentionne ici que les plus récents et les plus importants : Wellhal'sen, Israelitische und judische Gesc/iic/iie, 4« édit.,4901. Schùrer, Gesc/izc/iie des jûdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, Leipzig, 3« édit., 4898-1901, tom, II. A. Schlatter, Israëls Geschichte von Alexander dem Grossen bis Hadrian, Calw und Stuttgart, 1901. HoLTZMANN, Lehrbuch des neutestamentlichen Théologie, Freiburg im Breisgau, 1897. Dalman, Die Wo7^te Jesu, Leipzig, 1898. J. Vernes, Histoire des idées messianiques depuis Alexandre jusqu'à l'empereur Hadrien, Paris, 1874. Drummond, The jewish Messiah, 1877; R. H. Charles, A critical history of the doctrine of a future life in Israël, in Judaism, and in Christianity , London, 1899. On consultera aussi utilement plusieurs articles de la Revue biblique et des divers Dictionnaires de la Bible récemment parus.

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Si Ton part de la fin de la captivité (en 537 av. J.-C), on doit diviser en cinq périodes l'histoire du peuple juif en Palestine : 1° la période persane qui s'étend jusqu'en 330, époque où Alexandre se rend définitivement maître du pays ; 2° la période grecque, de 330 à 165 ; 3*^ à cette dernière date le patriotisme religieux se soulève contre la tyrannie et la persécution d'Antiochus Épiphane, et les Macchabées reconquièrent pendant un siècle (165-63), pour leur patrie, une demiindépendance : c'est la période asmonèenne; 4° mais la division éclate parmi les princes asmonéens ; appelé par Aristobule, Pompée s'empare de Jérusalem (63 av. J.- C.) et y laisse Hyrcan comme ethnarque dans le vasselage de Rome : c'est la période romaine; 5° elle dure sous cette forme jusqu'en l'an 37 av. J.-C. seulement, époque où le fils d'Antipater, Hérode, reconnu roi par les Romains, fonde la dynastie des princes de son nom (37 av. J.-C. — 100 ap. J.-C).

Pendant ces six siècles, les Juifs de Palestine se trouvèrent successivement sous l'influence de la civilisation persane et de la civilisation grecque. La première déteignit certainement sur eux : on a reconnu cependant qu'au point de vue qui nous occupe, cette influence ne pouvait être constatée que dans les trois domaines de Tangélologie, de la démonologie et de l'eschatologie, et que, là même, le judaïsme n'avait pas précisément emprunté des doctrines étrangères, mais avait été plutôt excité et stimulé à développer ses propres germes doctrinaux. L'originalité juive n'eut donc pas trop à souffrir du contact iranien. Plus redoutable fut celui de l'hellénisme. Celui-ci avait une autre force d'expansion et de pénétration que la civilisation persane. Pendant trois siècles et demi avant Jésus-Christ, il enserra la nation juive, s'établit au milieu d'elle, et la força, malgré qu'elle en eût, à entrer avec lui en perpétuels

rapports. Sous peine de sortir de leur pays ou de renoncer à toute vie sociale, les Juifs durent nécessairement, et dans une certaine mesure, s'helléniser. Mais plus la masse de la nation se sentit envahir, dans sa vie extérieure et publique, par l'influence étrangère, plus elle s'appliqua, avec une âpre et jalouse intransigeance, à s'en garder dans sa vie religieuse, et à maintenir intacts ses croyances et son culte, ses pratiques et ses usages, son privilège de race choisie de Dieu et séparée des Gentils. A mesure que le temps marcha, on s'attacha davantage à la lettre de la Loi : c'est l'époque des interprètes, des scribes, des scoliastes de tout genre. Comme les rapports avec les païens donnaient lieu à de perpétuelles difficultés sur le sens des prescriptions légales, une casuistique énorme par sa masse, étroite et formaliste dans son esprit, s'efforça de les résoudre, et, au besoin, de compléter la Loi. C'est ce qui devint et ce que l'on nomma plus tard la Halakha, la tradition qui passe d'une génération à Tautre. En même temps, et pour fortifier les espérances patriotiques et religieuses, on commentait les parties historiques et prophétiques des Livres saints ; on en expliquait les préceptes moraux contenus dans les livres gnomiques, et on recueillait avec soin les traditions et les récits plus ou moins légendaires dont l'imagination avait enguirlandé l'histoire authentique d'Israël. De ce travail sortit VAgadah ou la Haggadah qui fait le sujet des Midraschùn, et remplit plus du tiers du Talmud de Babylone.

Ces recueils contiennent assurément des informations très précieuses pour la connaissance exacte des temps qui ont précédé immédiatement la venue de Jésus- Christ, mais il n'est pas toujours aisé ni possible, faute d'indications chronologiques, de dégager ces informations ni d'en profiter. Aussi est-ce surtout en nous ap-

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puyant sur la littérature judéo-palestinienne contemporaine, c'est-à-dire sur les écrits composés de l'an 200 avant Jésus-Christ à Fan 100 après Jésus-Christ, et qui appartiennent en grande partie à l'Agadah, que nous pouvons retracer un tableau des doctrines religieuses et morales des Juifs de Palestine à cette époque.

Ces écrits sont de deux sortes, les canoniques et les apocryphes. Parmi les premiers, plus connus, il faut mentionner les Psaumes macchabéens, que Ton ne saurait toujours discerner sûrement, TEcclésiastique, le premier livre des Macchabées \ ceux de Judith et de Tobie, et peut-être, suivant beaucoup d'auteurs, le livre de Daniel. Les principaux d'entre les apocryphes sont : i° LeLwre d'Enoch^ dont les chapitres i-xxxvi et Lxxii-cv remontent aux années 133-100 avant Jésus- Christ, tandis que les chapitres xxxvii-lxxi ne sont pas plus anciens que l'an 37 avant Jésus-Christ. Les fragments noachides, interpolés dans les chapitres xxxviilxxi, et comprenant de plus les chapitres cvi et cvii, sont encore plus récents sans qu'on puisse leur fixer une date. — 2° Les 18 Psaumes de Salomon (peu après l'an 63 av. J.-C). — 3° L'assomption de Moyse (premières années de l'ère chrétienne). — 4° Le quatrième Livre d'Esdras (81-96 ap. J.-C). — 5° Le Livre des Jubilés (i" siècle de l'ère chrétienne). — 6° L'Apocalypse de Baruch (70 apr. J.-C. — 150). — T Le Livre des secrets d'Enoch, au plus tard de la fin du i^"" ou des premières années du ii^ siècle après Jésus- Christ. — 8° Le Testament des douze patriarches, interpolé par les chrétiens à la fin du i^"" ou au commencement du II® siècle après Jésus-Christ. — 9*^ L'Apocalypse d'Abraham, antérieure au milieu du ii® siècle de l'ère chrétienne. — 10° Les Paraîipomènes

\. L'auteur du deuxième livre des Macchabées paraît avoir été un Juif helléniste, bien qu'il ait écrit en Palestine.

de Jérémie, interpolés au ii® siècle après Jésus-Christ, mais dont le fond est plus ancien. — 11° Le Ma?^tyre d'haïe, écrit composite dont il est difficile d'indiquer l'âge précis ''.

Ce qui ressort de cette littérature, c'est, avant tout, le caractère monothéiste du peuple que nous étudions. Il fut un temps où la disposition à l'idolâtrie était, chez lui, très forte : au retour de l'exil, elle fait place à une horreur pour tout ce qui tient au paganisme. En même temps, la transcendance de Dieu s'affirme : son nom, toujours ineffable, est remplacé par des équivalents qui tous expriment sa grandeur et sa souveraineté; l'expression a Père » est relativement rare. Les anthropomorphismes sont expliqués, adoucis ; les attributs divins sont plus distinctement analysés. Entre ceux-ci on insiste sur la sainteté, en tant qu'elle implique la séparation de toute impureté physique ou morale : la conséquence s'en fait sentir dans les croyances eschatologiques sur les purifications dernières.

Y a-t-il trace, à cette époque et dans ce milieu palestinien, d'une doctrine trinitaire au moins en germe? — En germe, peut-être, mais encore bien obscure. En ce qui concerne le Saint-Esprit, il ne semble pas que les idées y aient progressé sur ce que nous trouvons dans les livres plus anciens. Les mentions de l'Esprit de Dieu

1. II règne naturellement une assez grande divergence entre les auteurs sur les dates à attribuer à ces écrits: j'ai indiqué celles que donne SoHiiRER, Geschichte des jûdischen Volkes, t. ni, à qui je renvoie pour plus de détails sur l'origine et les éditions de ces ouvrages. On y ajoutera, pour le Livre d'Enoch, l'édition de J. Flemming etL. Radermacher, Das Buch Enoch, Leipzig, i901. La plupart de ces apocryplies sont réunis dans la traduction de Kautzsch, Die Apokryphen und Pseiidepigraphen des altea Testaments, t. II, Leipzig, 1900. —Nous savons d'ailleurs qu'outre ceux qui nous ont été conservés, d'autres écrits du même genre ont circulé qui ont complètement ou presque complètement péri. Nommons entre autres une Prière de Joseph dont Origéne a cité des fragments {Inloannem, t. II, cap. 25, Lomraatzsch, I, 147j.

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sont rares, et comme un écho plutôt affaibli de ce que nous donne la littérature antérieure. Quant au Verbe, on ne peut nier que la tendance à personnifier la Sagesse de Dieu, déjà manifeste dans les Proi^erbes (viii, ix), ne se retrouve dans V Ecclésiastique (i, xxiv). Première-née de Dieu, créée avant les siècles, cette sagesse a assisté Dieu dans la création et l'organisation du monde : elle a un rôle cosmique; elle a également un rôle moral : elle est l'inspiratrice de toutes les vertus et la source de la vie (xxiv, passini). Cette personnification se rencontre encore dans les deux ouvrages mis sous le nom d'Enoch *. D'autre part, les Juifs s'étaient, depuis longtemps, habitués à considérer le Verbe ou la Parole de Dieu comme une puissance émanée de lui sans doute, mais ayant en quelque sorte une existence distincte et propre. Cette conception, qui revient dans V Apocalypse de Baruch [lvi, 4) et dans le quatrième livre d'Esdras (vi, 43), facilitait l'explication des anthropomorphismes bibliques, en rejetant sur un être intermédiaire ce que ceux-ci pouvaient offrir de choquant, et nous voyons les Targums — dont la rédaction n'a été achevée qu'au iv^ siècle, mais dont les éléments sont plus anciens — en user largement. La Memrâ (parole) y tient la place de Dieu, chaque fois qu'il est question d'une œuvre a^/ extra, création, manifestation, révélation.

A défaut d'enseignements ultérieurs toutefois, on pourrait ne voir dans cette façon de parler qu'une prosopopée hardie, et la preuve qu'il ne faut pas prendre ici les mots trop à la lettre, c'est que d'autres attributs de Dieu avaient été déjà l'objet de personnifications analogues, bien que moins précises : ainsi

4. Enoch, XLII, 1, 2 etc.; Livredes secrets d'Enoch, XXX, 8 et XXXHI,. 4 (recension A).

sa gloire ^ son nom 2, sa face ^. Dans le Talmud, la Schekinà (la gloire de Dieu) remplit exactement le même rôle que dans les Targums la Memrâ ; dans la Mischna, composée vers l'an 200 après Jésus-Christ, le sujet immédiat des théophanies est le Metatrôn (fxetàôpovoi;?), le premier des esprits, sans que l'onpuisse dire au juste à quelle époque remontent ces conceptions.

Mais une idée importante qui se fait jour à ce moment est celle de la préexistence de certaines personnes ou de certains objets plus considérables, que leur apparition dans le monde ne fait que manifester et extérieurement révéler (cpavepoucôai). Sans doute, tout est toujours présent à Dieu dont l'éternité ne connaît ni passé ni futur, et, en ce sens, il est vrai que tout préexiste dans la science qu'il en a. Cependant, aux personnes qui devaient lui tenir de plus près, qui devaient, une fois dans le monde, être le sujet de ses prédilections ou l'instrument de ses desseins, aux objets et aux institutions se rapportant à son culte il semble que l'on accordât quelque chose de plus. C'était une préexistence dont on ne définissait pas rigoureusement le caractère, dont nous ne saurions dire si elle était simplement idéale ou objective et concrète, mais qui n'appartenait sûrement pas à tous les êtres indistinctement '*. Peut-être cette idée avaitelle son fondement dans l'Exode, xxv, 40 : Inspice et fac secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est. Toujours est-il qu'au moment dont nous parlons, nous la trouvons appliquée à Jérusalem, au tem-

1. Exod., XXIV, 16, 17; XXIII, 18-22; Isaîe, XL, 5; Ezech., HI, 23, etc.

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