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CHAPITRE XIV

LES THÉOLOGIENS OCCIDENTAUX DE LA FIN DU III* ET DU COMMENCEMENT DU IV^ SIECLE.

§ 1. — Arnobe i et Lactance.

Pas plus et moins encore qu'en Orient, on ne rencontre en Occident, depuis saint Cyprien jusqu'au concile de Nicée, d'écrivain qui ait continué la lignée des grands théologiens antérieurs. Arnobe, Lactance et peut-être Commodien lui-même sont des laïcs dont la science théologique est superficielle ou peu sûre, dont l'autorité est faible, dont les œuvres retardent plutôt qu'elles n'avancent sur l'état général de la doctrine chrétienne à leur époque.

Arnobe était un converti qui, entre les années 304- 310, composa contre les païens un Adversus nationes destiné, d'une part, à réfuter leurs objections, de l'autre, à montrer l'absurdité et l'immoralité de leurs croyances aussi bien que l'inanité de leur culte. VAdçersus nationes est un écrit de polémique : il n'y faut

1. L'édition citée est celle de P. L., t. Y. — Travaux : P. Monceaux, Hist. littér. de l'Afrique chrét., III, Paris, 1905. K. B. Franke, Die Psychologie und Erkenntnislehre des Arnobius, Leipzig, 1878. A. Rohricht, Die Seelenlehre des Arnobius, Haniburg, 1893. E. F. Schulze, Das Uebel in der Welt nach die Lehre des Arnobius, lena, 1896.

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donc pas chercher un exposé exprès ni complet de la foi chrétienne que Tauteur, d'ailleurs, ne connaissait qu'imparfaitement.

On peut relever à son actif, dans son ouvrage, la proclamation énergique de la divinité et de l'humanité de Jésus-Christ : « Deus, re certa, Deus, homo tamen natus, Deus interiorum potestatum, Deus sublimis, radice ex intima >> !i, 53, 42, 45-47, 49^ ; la haute idée qu'il donne de Dieu : « Unus est hominis intellectus de Dei natura certissimus, si scias et sentias nihil de illo posse mortali oratione depromi » (m, 19) ; l'affirmation de la liberté de la foi (ii, 65)*. Arnobe condamne la théorie qui attribue à l'âme une prescience des choses antérieure à la connaissance qu'elle en acquiert, et dont celle-ci ne serait qu'un ressouvenir (m, 19 sqq., 28); il constate l'existence delà prière pour les morts (iv, 36), et parle (ii, 14) des feux inextinguibles de l'enfer, dont il semble cependant nier l'éternité (il, 14, 61).

Mais à côté de ces traits heureux, on trouve, dans son livre, bien des lacunes et des erreurs. Arnobe a été très frappé de l'ignorance et de la misère physique et morale de l'homme, et il pousse jusqu'à un pessimisme amer le tableau quil en fait et les conséquences qu'il en tire. Il ne pense pas que nous puissions connaître d'où nous venons, ni la cause première des maux qui nous accablent (ii, 58). L'origine même et les destinées de l'âme sont pour lui d'insolubles problèmes. L'âme est trop chétive et trop vicieuse pour être l'œuvre de Dieu (il, 37, 39 sqq., 46, 48, 55) : elle est plutôt celle de puissances subordonnées dont nous ne saurions déterminer plus exactement la nature (ii, 53). Immortelle. elle ne l'est point par essence : elle le devient seulement par le bienfait de Dieu si elle observe ses commandements (il, 14, 31-33, 35, 36, 53); et quant à

l'âme des impies, si elle ne périt pas entièrement avec le corps, c'est que Dieu lui réserve des tourments qui sont pour elle la véritable mort (ii, 14). Et l'auteur conclut : « Ergo cum haec ita sint, non absone neque inaniter credimus mediae qualitatis esse animas hominum, utpote a rébus non principalibus éditas, iuri subiectas mortis, parvarum et labilium virium : perpetuitate donari, si spem muneris tanti Deum ad principem conférant, cui soli potestas est talia corruptione exclusa largiri » (ii, 53).

La sotériologie d'Arnobe est nulle : à peine une allusion au livre i, 60; sa christologie est très faible. Il ne semble pas qu'il soit docète, malgré quelques expressions impropres ( « homine simulato », i, 61); mais il ne met entre le Verbe et Thomme en Jésus- Christ qu'un lien très léger et insuffisant (i, 60). Ainsi, il ne faut pas dire, à son avis, que le Christ est mort ; ce n'est pas le Christ, mais l'homme qu'il portait qui est mort : Dieu ne saurait mourir. Il n'est pas plus permis de dire que le Christ est mort qu'il ne l'aurait été de dire qu'Apollon était mort si la sibylle qu'il inspirait avait été tuée pendant son inspiration : « Sed more est hominis interemptus? — Non ipse : neque enim cadere divinas in res potest mortis occasus... quis est ergo visus in patibulo pendere, quis mortuus est? — Homr quem induerat et secum ipse portabat... Mors illa, quam dicitis, assumpti hominis fuit, non ipsius, gestaminis, non gestantis, etc. » (i, 62). Et l'auteur suppose qu'à la mort de Jésus-Christ, le Verbe, se séparant du corps, est apparu au monde tel qu'il était dans sa divinité pure, ce qui a causé le cataclysme dont on fut alors témoin (i, 53).

Ajoutons que, dans sa réfutation du paganisme, Arnobe parle d'une façon trop générale de l'inutilité des temples, du culte extérieur, et en particulier de

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l'emploi de l'encens dans les cérémonies (vi, 3; vu, 26-28). Ces critiques sans doute visent seulement le caractère formaliste et grossier de la religion et des rites païens ; mais, faute d'être limitées et précisées, elles semblent condamner les plus légitimes manifestations du sentiment religieux, même chrétien.

L'influence d'Arnobe ne paraît pas, de son temps, avoir été bien profonde. Un élève cependant sortit de ses mains qui le dépassa : ce fut Lactance \ Lactance, né, lui aussi, dans le paganisme, est le type du philosophe et du rhéteur qui devient chrétien sans cesser d'être rhéteur et philosophe ; qui croit sans doute à la nouvelle doctrine, mais qui y voit un monothéisme et un spiritualisme élevés, épurés, plutôt que la religion des mystères de Jésus-Christ, de la Rédemption et de la croix. Le sentiment chrétien est resté à la surface de sa pensée et de son œuvre : il s'y est appliqué, pour ainsi dire, du dehors; il n'a pas jailli de son âme comme d'une source profonde. Et ainsi, faute de les avoir suffisamment compris, et de s'en être suffisamment pénétré, Lactance, écrivain élégant et mesuré, n'a qu'imparfaitement rendu et exposé les enseignements de la foi chrétienne : « Utinam, dira de lui saint Jérôme, tam nostra confîrmare potuisset quam facile aliéna destruxit ^ ! »

Cette considération explique la part considérabliî que l'apologie proprement dite et le développement

i. L'édition citée est celle de P. L., VI, VII. — Travaux : Ch. Leuu.ier, Études sur Lactance apologiste de la religion chrétienne, Caen, 1846. P. Monceaux, Histoire lit ter. de l'Afrique chrétienne, IH, Paris, 1905. M. E. Heimg, Die Ethik des Laktantius, Grimma, 188". Fr. Marbach, Die Psychologie des Firmianus Laktantius, Halle, 1889. P. G. Frotscher, Des Apologeten Laktantius Verhàltniss zur griechischen Philosophie, Leipzig, 1893. R. PicHON, Lactance, Paris, 1901.

•2. Epist. LVIII, 10.

des vérités religieuses naturelles tiennent dans les écrits de notre auteur. Il nous a laissé dans ses Institutions une démonstration agréable et qui n'est pas sans force de la divinité du christianisme parles prophéties (i, 4) ^ ; par les oracles et la mort courageuse des apôtres (v, 3) ; par la sainteté de la vie chrétienne en général (v, 9) ; par l'héroïsme et le grand nombre des martyrs (v, 13, 22) ; par la transformation morale opérée par la foi nouvelle (m, 25). Il a parlé de Dieu en philosophe ; il est revenu souvent et avec complaisance sur le dogme de la Providence, une des vérités qui lui tenaient le plus à cœur, et qui lui a inspiré son petit traité De opificio Dei; il a insisté de même sur la création (il, 5, 9; i, 3). Cependant ces tendances apologétique et philosophique ne l'ont pas empêché de nous dire, à l'occasion, le contenu de sa foi proprement chrétienne, et comment il en concevait les mystères. La naissance du Fils de Dieu est pour lui inexplicable; mais, ajoute-t-il, puisque, d'après les Écritures, le Fils est la parole de Dieu, il a dû sortir de sa bouche comme une voix et un bruit sonore (« cum voce ac sono ex Dei ore processit », iv, 8), à la différence des anges qui sont issus de Dieu dans le silence [ibid.]. Ce Verbe ainsi proféré fait-il qu'il y ait deux dieux? Non : et Lactance, qui est dans la tradition de Tertullien, nous explique, comme lui, la permanence de l'unité divine, soit par Funité de substance, soit par l'unité morale qui règne entre le Père et le Fils : « Cum igitur et Pater Filium faciat et Filius Patrem , una utrique mens, unus Spiritus, una substanlia est : sed ille quasi exuberans fons est, hic tanquam defluens ex eo rivus; ille tanquam sol, hic quasi radius a sole porrectus... Quapropter cum mens et voluntas alterius

1. Toutes les références, sauf avis exprès, se rapportent aux Divinae institutiones.

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in altero est, vel potius una in utroque, merito unus Deus uterque appeliatur, quia quidquid est in Pâtre in Filium translluit, et quidquid in Filio a Pâtre descendit » (ix, 29). Pas plus d'ailleurs que Tertullien, il n'échappe à l'erreur de la génération temporelle du Verbe et au subordinatianisme. La première est chez lui explicite : « Cum esset Deus ad excogitandum providentissimus... antequam ordireturhoc opus mundi... produxit similem sui spiritum, qui esset virtutibusDei Patris praeditus » (ii, 9, col. 294; cf. iv, 6, col. 461; 8, col. 466 sq.). Le Fils a été produit pour la création. Quant au subordinatianisme, Lactance le pousse si loin qu'il semble mettre d'abord sur le même pied le Fils et l'ange qui depuis est devenu le démon, et déclare que c'est à cause de sa persévérance dans le bien que le Fils a été cher à Dieu et approuvé de lui (il, 8, col. 295 sqq. ; cf. iv, 8, col. 467).

Sur le Saint-Esprit, les ouvrages de Lactance qui nous sont parvenus ne contiennent rien à relever. Saint Jérôme, cependant, l'a accusé d'en supprimer la divine personne dans ses épîtres à Demetrianus — aujourd'hui perdues, — et de le confondre tantôt avec le Père et tantôt avec le Fils'. Ce sont des reproches dont il est impossible actuellement de vérifier la justesse^.

La christologie que notre auteur expose au livre iv (6-30) de ses Institutions divines est peu approfondie, et bien près parfois de l'inexactitude. 11 suppose partout, bien qu'il ne l'afTirme explicitement nulle part, l'unité de personne en Jésus-Christ, et s'il lui arrive d'user de termes impropres (par exemple iv, 10, 25), il con naît aussi et pratique la communication des idiomes

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