Epist. LXXWIII
2. Tout au plus peut-on remarquer que Lactance nomme volontiers le Verbe un esprit (II, 9, col. 294; IV, 8, col. 467).
ARNOBE, LACÏANCE, COMMODIEN. 447
(iv, 15, 30). D'autre part, Jésus-Christ est pour lui Dieu et homme, « Deus et homo... mediam inter Deum et hominem substantiam gerens » (iv, 13), d'où sa qualité de médiateur, [xsaitr]?, qui lui permet tout ensemble et de servir d'exemple aux hommes et de les instruire, de leur commander avec autorité (iv, 25). Mais Lactance se trompe quand il voit dans ce ministère d'instruction et d'exemple la grande raison d'être de l'incarnation, et le fond même de l'œuvre rédemptrice. Il semblerait même, à l'en croire, que pour rendre cet exemple plus complet, le Sauveur a été soumis à la concupiscence et à la tentation ' , et qu'il a choisi d'être crucifié uniquement pour donner en sa personne un modèle aux petits et aux humbles, et subir un genre de mort qui conservât son corps entier pour la résurrection (iv, 26)!
A relever dans la démonologie de notre auteur cette idée que la première œuvre du Père, après la génération du Fils, a été la création de l'ange qui est devenu le diable (ii, 9, col. 294). Pour les anges créés ensuite, ils se sont, à l'instigation de Satan, souillés par le commerce des femmes. D'eux est née une seconde catégorie de démons, ni anges ni hommes, démons terrestres qui sont causes de tous nos maux (ii, 15). On reconnaît là les vieilles fables juives palestiniennes.
Plus sérieuse et plus exacte est l'anthropologie de Lactance. Le monde, nous dit-il, a été fait pour l'homme, et l'homme pour Dieu (vu, 4, 5). Cet homme est composé de corps et d'âme. L'âme ne vient pas ex traduce, mais de Dieu immédiatement (De opiflcio Dei, 19, col. 73); elle n'existe pas avant le corps : elle naît en quelque sorte avec lui [Dw. instit., m, 18, col. 406). D'essence ignée (ii, 10, col. 310; 13, col. 322), elle
I. « Ideocarne se induit ut, desideriis carnis edomitis, doceret non necessitatis esse peccare, sed propositi ac voluntatis » (IV, 25,24).
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est immortelle (m, 18, col. 405, 406; 19; vu, 12, 13) et susceptible pourtant de souffrir même après sa séparation d'avec le corps (vu, 20, col. 779 suiv. ; 21). Le principe du péché ne gît pas en elle précisément, il gît surtout dans les appétits du corps opposés aux aspirations de l'âme {De ira Dei^ 19, col. 135 suiv.).
Lactance n'a fait qu'effleurer la question de l'Eglise; mais ses paroles sont précises : « Sola igitur catholica Ëcclesia est quae verum cultum retinet. Hic est fons veritatis, hoc domicilium fidei, hoc templum Dei quo si quis non intraverit, vel a quo si quis exiverit a spe vitae ac salutis aeternae alienus est... Sciendum est illam esse veram in qua est confessio et paenitentia, quae peccata et vulnera quibus subiecta est imbecillitas carnis salubriter curât » fiv, 30, col. 542, 543). Il relève bien haut l'efficacité du baptême : « Uno enim lavacro malitia omnis abolebitur » (m, 26, col. 432; cf. VII, 5, col. 753). Malheureusement, comme Arnobe, il exagère si singulièrement l'inutilité du culte extérieur qu'il semble ignorer l'existence, dans la société chrétienne, et des édifices consacrés au culte, et des ornements, et des images, et en un mot de la liturgie tout entière (vi, 1, 2; ii, 2-4). Notons enfin qu'en morale, il déclare illicite de faire la guerre, de porter même contre un coupable une accusation de crime capital, et généralement de condamner un homme à la mort dans quelque circonstance que ce soit : opinion bien digne de ce délicat, à qui tout geste violent faisait horreur, et pour qui l'homme était un être sacré : « Itaque in hoc Dei praecepto nullam prorsus exceptionem fieri oportet, quin occidere hominem sit sempernefas, quem Deus sanctum animal esse voluit » (VI, 20, col. 708).
L'eschatologie de Lactance occupe les chapitres 14-26 du livre vu des Institutions j et n'est guère
qu'une reproduction des rêves millénaristes et des légendes populaires en cours, auxquels sont venus se mêler certains traits origénistes. Les âmes ne sont pas jugées immédiatement après la mort : elles ne le seront qu'à la fin des temps : « Omnes in una communique custodia detinentur, donec tempus adveniat quo maximus index meritorum faciat examen » (vu, 21, col. 802, 803). Or le monde doit durer en tout 6000 ans (vu, 14, col. 781), et il ne lui reste plus vraisemblablement que 200 ans à durer encore (vu, 25, col. 812). Des signes terrifiants et des catastrophes annonceront sa fin (vu, 15). Un premier prince venu du septentrion fera peser sur les peuples une épouvantable tyrannie (vu, 16). L'antéchrist lui succédera (vu, 17), et les justes, assiégés et pressés de toutes parts, n'auront plus d'autre ressource que de crier vers Dieu. Alors celui-ci enverra son Fils. L'antéchrist vaincu et ses partisans en majorité détruits, une première résurrection et un premier jugement auront lieu, ne comprenant ni les idolâtres ni les impies notoires, c'est-à-dire les renégats, mais uniquement ceux qui auront connu et professé la religion du vrai Dieu (vu, 21, col. 802). Dieu les jugera par le feu : ils le traverseront tous, toutefois les parfaits n'en souffriront point VII, 21, col. 802). Les pécheurs punis iront rejoindre les impies, afin de souffrir avec eux dans les mêmes ténèbres, mais seulement, semble-t-il, pour un temps limité et fini : « Cum impiis in easdem tenebras recondentur ad certa supplicia destinati » (vu, 21). Quant aux élus, leur première récompense sera un règne de mille ans avec le Christ, règne dont l'auteur nous fait une description toute réaliste (vu, 22, 24). Passé cette période, le démon, qui avait été lié, sera de nouveau rendu à la liberté, et de nouveau soulèvera contre les justes ce qui restait d'idolâtres. Dieu lui-même exterminera ces en-
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nemis de son nom, et alors aura lieu pour les initisti, c'est-à-dire pour les infidèles et les apostats, la résurrection. Ils ne ressusciteront que pour être condamnés « ad cruciatus sempiternos » (vu, 26). Leur chair changera, pour ainsi dire, de nature afin de n'être pas détruite par le feu. Ce feu, différent de celui de la terre, les hrûlera à la fois et les refera : « et cremabit impios et recreabit » (vu, 21, col. 802); il les brûlera éternellement sans les consumer (vu, 21). — Et cependant les justes recevront leur récompense définitive : transformés en anges, ils vivront et régneront dans les siècles des siècles avec Dieu (vu, 26, col. 814).
§ 2. — Commodien ^
Nous ne savons rien sur Commodien en dehors de ce que ses écrits nous apprennent de lui, et cela est si peu que l'on n'a pu jusqu'ici déterminer sûrement ni l'époque ni le lieu précis de son activité littéraire. M. Harnack^ lui assigne la période 260-350, et plus probablement les années qui suivirent immédiatement la persécution de Dioclétien. Quant à la province où elle s'est exercée, il n'ose se prononcer, bien qu'il incline à désigner la ville même de Rome.
Quoi qu'il en soit, et que Commodien encore ait été évêque ou un simple ascète, les poèmes qu'il nous a laissés ont été écrits pourrédification du peuple, etbien plus dans le but de frapper son imagination et de l'ins-
1. L'édition citée est celle deB. Domiiart, Commodiani carmina, Vindobonae, 1887. — Travaux : G. Boissier, Cormnodien, Paris, 4886. J. L. Jacobi, Kommodianus und die altkirchliche Trinitàtslehre, dans la Deutsche Zeilschr. f. christl. Wissenschaft, IV, 18o3. L. Atzberger, G«schichte der christl. Eschatologie innerhalb der vornicânischen Zeit, Freiburg im Br., 1896, pp. 555-566. P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrét., m.
2, Geschichte der altchrislL Litter., Die Chronologie, n, p. 433 sqq.; cf. 443, 449.
ARNOBE, LACTANCE, COÎOIODIEN. 451
truire de ses devoirs que dans le but d'exposer des spéculations théologiques. On a pu cependanty relever quelques passages dogmatiques généralement peu étendus, si l'on excepte ceux qui ont pour objet l'eschatologie. Malheureusement l'orthodoxie n'en est pas irréprochable.
Cette remarque s'applique surtout à certains vers d'une couleur patripassienne et modaliste très prononcée. L'auteur semble ne voir dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, mais surtout dans les deux premiers, que des noms différents donnés à la même personne :
Est Deus omnipotens, unus, a semetipso creatus, Quem infra reperies magnum et humilem ipsum. Is erat in verbo positiis, sibi solo notatus, Qui pater et filius dicitur et spiritus sanctus (Carm.
[apoL,Y. 91sqq.).
Dieu s'est dit Fils quand il s'est manifesté, et afin de n'être pas reconnu :
Hic pater in filio venit, Deus unus ubique :
Nec pater est dictus nisi factu s filius fuisset {Carm. apolog., v.
[277 sq.). Idirco non voluit se manifestare, quid esset, Sed filium dixit se missum fuisse a pâtre (Carmen apoL, v.
[363 sq.).
Nam populus ille primitivus illo deceptus
Quod filium dixit, cum sit Deus pristinus ipse, etc. (Carm. apol.,
[V. 617 sqq.).
Et dès lors Commodien est amené, à propos de l'incarnation, à parler un peu trop généralement des souffrances et de la mort de Dieu :
Ligno vita latebat
Quo Deus pependit Dominus, vitae nostrae repertor (Carm. apoL,
[V. 327 sq.).
Deum talia passum (ihid., v. 357).
452 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.
Deus passibilis (ibid., v. 414).
Iiividia Diaboli mors introivit in orbem,
Quam Deus occulte destruxit, virgine natus (ibid., v. 775 sq.).
VJnstj'uction 8 du livre ii contient, sur la pénitence et les exercices qui l'accompagnent, quelques détails intéressants, analogues à ceux que donne Tertullien :
Non fiet vacuum confusio culpae proinde,
In reatu tuo sorde manifesta deflere;
Tu si vulnus habes altum medicumque require,
Et tamen in poenis poteris tua damna lenire, etc.
Mais la partie la plus développée de la théologie de Commodien est son eschatologie. Il est peu utile, après l'exposé que l'on a pu lire de celle de Lactance, de l'analyser en détail, car, sauf les traits origénistes, elle la reproduit à peu près entièrement * . On y trouve le môme mélange de données archaïques et de légendes populaires : la croyance que Néron n'est pas mort et sera le premier antéchrist; la défaite du second antéchrist attribuée aux restes de la douzième tribu juive, demeurés jusqu'ici cachés au delà de TEuphrate, et commandés par l'ange du Très-Haut; un millénarisme réaliste ; bref toutes les visions et tous les récits de l'Apocalypse entendus dans le sens le plus matériel, et augmentés de tous les commentaires dont les avait ornés l'imagination chrétienne.
1. Voici seulement l'indication des passages principaux : Durée du monde {Instructions, I, 35, v. 6; II, 39, v. 8; Carm. apologet., v. 791 sqq.). — Néron antéchrist {Instruct., I, 41, v. 7 sqq.; Carm. apol., v. 825 sqq.). — Second antéchrist (Carm. apolog.^y. 887 sqq.). — Sa destruction par la douzième tribu (Instr., II, l ; Cai-m. apol., v. 941 sqq.). Millenium (Instr., Il, 3; II, 39, v. 12 sqq.; Carm. apol., v. 979 sqq.). — Résurrection générale; fin et renouvellement du monde; châtiment étemel des impies et bonheur éternel des justes [Instr., II, 4; cf. I, 29, V. 16 sqq.; II, 39, v. 8 sqq.; Carm. apol., y. 999 sqq.; cf. 741 sqq., 669 sqq.).