Voir aussi Apocalypse anonyme, pp. 154, l.'iS
4. Philon, De Cherub., 1 ; De exécrât., G; Josèphe, Antiq., XVIII, 1, 3; De bell. iud., II, 8, 14; Sap., Uï, 4; IV, 2, 16; IV Macch., IX, 9; XII, 12; XV, 3; XVII, 5.
5. Sur Pliilon voir l'énorme littérature donnée par Schûrer, Gesch. des jûd. Volk., III, 487, 542. On trouvera de bons résumés de sa doctrine dans Zeller, Die Philos, der Griechen, III, 2, 353 sqq.; Schurer, lac. cit., 544 sqq.; Edersheim, dans le Dictionary of Christian biography, IV, 377 sqq. C'est à ces auteurs que je renvoie pour le détail des références. On peut aussi, en français, consulter spécialement Herkiot, Philon le Juif, Paris. 1898; etE. Bréhier, Les idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie, Paris, 1908.
LE MILIEU GRECO-ROMAIN ET JUIF. 5a
pour le moins, un philosophe qu'un croyant. J'ai déjà signalé, à l'occasion, quelques-unes de ses doctrines. Voici les principales entre les autres.
Dieu y paraît plus concret que dans Platon (ô wv) , mais l'auteur le conçoit d'une façon analogue. De ce Dieu on ne saurait rien affirmer de limité ni même de précis, car toute précision est une limite, toute propriété une exclusion. Il est sans doute éternel, immuable, simple, libre et indépendant; mais mieux vaut dire simplement qu'il est [iyoj zl\J.i ô wv — w fxdvw TrpocisffTi to elvai), car en réalité il est aTcoioç, sans qualité, sans propriété.
Comment ce Dieu placé si haut pourra-t-il créer et communiquer avec le fini? Comment celui-ci pourrat-il venir de l'infini, le mal venir de Dieu? C'était le grand problème qui troublait la philosophie platonicienne. Philon essaie de le résoudre en combinant, ou plutôt en mêlant — car son système manque essentiellement d'unité — en mêlant, dis-je, ensemble le concept platonicien des idées, le concept stoïcien de l'âme, force immanente au monde, la croyance grecque sur les démons et l'enseignement biblique sur les anges. En Dieu sont les idées d'après lesquelles il forme le monde ; mais ces idées sont en même temps des forces : il y a la puissance créatrice [creatwa, deus)^ qui engendre la puissance bienfaisante [benefica] et la puissance royale [regia, dominus) dont dépend la puissance législative [legislatiça, percussiva). Philon en nomme d'autres; il en compte plus ou moins, et en soi elles sont innombrables. Ces idées-forces sont les intermédiaires de l'action de Dieu sur le monde, les Xoyoi par où il opère : la Bible les appelle des anges, la philosophie des démons. Mais comme elles ne possédaient ni toute la science ni toute la sainteté de Dieu, elles n'ont pu mettre dans leur œuvre la perfection dont
54 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.
elles manquaient : de là l'imperfection et le mal dans le monde ^.
Ces idées-forces sont-elles réellement distinctes de Dieu? Il le faut, si l'on ne veut pas que Dieu lui-même communique avec le fini et soit l'auteur du mal. il ne le faut pas, si l'on veut que, par elles, le fini participe de l'infini et en vienne. Et si d'ailleurs elles sont finies, le problème qui se posait pour le monde se pose aussi pour elles. Philon, qui voulait maintenir l'origine divine du monde, mais l'origine seulement médiate, ne pouvait donc faire à la question, on le sent, de réponse précise. Aussi le voit-on constamment osciller, sur ce point, entre l'affirmative et la négative, sans qu'il soit possible de trouver chez lui une doctrine fixe. Suivant les besoins du système, les puissances divines se personnifient et prennent corps, ou bien s'évanouissent dans l'essence de Dieu : rien n'est défmi dans leur état.
L'ensemble de ces puissances constitue le Verbe (Xo'yoç) : il en est la source à la fois et la synthèse. Venu de « Celui qui dit », il est le principe des puissances créatrice et bienfaisante, royale et législative, mais il en est aussi la somme et la combinaison (guvoooç, xpaaiç). Dès lors, il offre comme elles un double aspect. Vis-àvis de la création, il représente Dieu, dont il est limage et la force active. Il est son nom, son ombre, son premier-né (uioç TrpwToyovoç, TcpsaSu-raroç ôeou), son image, son empreinte, sa copie (eîxwv, j^apaxTi^p, aTTsixôviafxa), par conséquent un autre Dieu, un second Dieu (ETEpoç ôeô;, oeuTepoç ôsdç) ; il est la réflexion, la pensée projetée de Dieu (Iwoia, Siavor,(nç) ; il est le principe,
1. « L'homme étant disposé de telle sorte que souvent il poche, Dieu a fait coopérer à sa création les puissances diverses, afin que, dans l'homme, ce qu'il y a de bien seul se rapportât à lui. Il n'était pas bienséant que dans l'âme de l'homme Dieu traçât le chemin au vice {De confusione linguaruin, 35). »
l'ange le plus ancien, l'archange à nom multiple, le prophète, l'interprète de Dieu. Mais, d'autre part, le Verbe, vis-à-vis de Dieu, représente le monde et l'homme dont il est l'archétype et qui, par lui, se trouve participer de Dieu. Il est donc l'homme par excellence fait à l'image de Dieu (ô xax' eîxo'va àv6poo7roç) : « L'homme sensible a été créé à l'image d'un homme intelligible, incorporel, qui est le Verbe de Dieu '' . » « Le monde intelligible est composé d'idées, paradigmes incorporels », et le Verbe est le soleil paradigme (riXioç 7capà§6iY{jt.a), l'archétype de la cause (àpylrjTCoç tou aîriou). Et de même que par le Verbe Dieu crée et gouverne le monde, de même le monde, par le Verbe, rend à Dieu ses devoirs et implore sa grâce : le Verbe est le grandprêtre, le suppliant du monde (àpyiepsuç, îxetyiç). Il n'est donc pas simplement un médiateur physique : il semble qu'il exerce une médiation religieuse et morale.
Ce Verbe est-il personnel et distinct de Dieu? Pas plus que pour les Puissances divines, Philon ne répond ici clairement. Il semble affirmer et nier tour à tour, et la raison de ces incertitudes est toujours la même. Au fond le concept philonien du Logos est contradictoire. Il faut qu'un être soit Dieu ou créature, fini ou infini. Philon cherche entre ces deux extrêmes un moyen terme : il nous dit que le Verbe n'est « ni inengendré comme Dieu, ni engendré comme nous, mais quelque chose d'intermédiaire- »; mais c'est là une formule, une simple affirmation, l'expédient désespéré de la raison en face du mystère de la création, des relations du fini et de l'infini.
Il faut donc bien se garder de confondre le Verbe philonien avec le Verbe chrétien, le Verbe de saint Jean.