CHAPITRE II
LE PREMIER ETAT DU DOGME CHRETIEN. LA PREDICATION DE JÉSUS ET DES APOTRES ^
Quelles qu'aient été les influences qui se sont exercées plus tard sur le développement de la doctrine chrétienne, ce développement est toujours parti de la prédication de Jésus-Christ et des apôtres. Cette prédication est la vraie source immédiate du dogme chrétien ; c'est là que nous le trouvons en son premier état et dans sa forme native.
L'enseignement de Jésus-Christ et des apôtres nous est connu par le Nouveau Testament. Non pas que nous soyons assurés de posséder dans les écrits du Nouveau Testament tout cet enseignement. Œuvres d'édification et souvent de circonstance, ils n'ont pas la prétention d'être des exposés didactiques et complets de la doctrine du Maître et de ses disciples. La première et la seconde génération chrétiennes ont pu ou même dû recevoir sur certains points des indications qui n'ont point trouvé place dans nos livres canoniques.
1. C'est ce qu'on appelle improprement la « Théologie du Nouveau Testament ». On trouvera dans G.-B. Stevens, The Theology of theNeiv Testament, p. 593, rénumération des principaux travaux complets sur cette matière. Les plus connus et les plus récents sont ceux de B. Weiss, Lehrbuch der biblischen TheoL des N. T., o« édit., Berlin, 1888; J. Holtz- MANN, Lehrbuch derneutestamentl. TheoL, Leipzig, -1896 ; J. Bo von, Théologie du Nouveau Testament, 2« édit., Lausanne, 1902 et suiv., et Steve.ns lui-même, op. cit., Edinburgh, 1S99.
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Des paroles ont été citées comme venant de Notre Seigneur, que ces livres n'ont point rapportées. On en a çà et là relevé quelques-unes; mais elles sont généralement trop peu importantes et d'ailleurs trop faiblement attestées pour qu'il soit nécessaire d'en tenir compte. Pratiquement, c'est avec le Nouveau Testament seul que nous devons reconstituer dans ce volume le dogme chrétien dans sa première forme. Ici toutefois, des distinctions s'imposent déjà. Bien que l'antiquité, en effet, n'ait mis aucune différence d'autorité entre les enseignements de Jésus-Christ et ceux des apôtres, et que ceux-ci n'apparaissent que comme l'écho et la prolongation de ceux-là, il n'en est pas moins vrai qu'entre la prédication de Jésus-Christ et la fin de la période strictement apostolique il s'est écoulé de nombreuses années — deux tiers de siècle environ, — pendant lesquelles la doctrine du Maître a dû être soumise à la réilexion et a pu recevoir des développements importants. On a toujours admis qu'à l'enseignement personnel de Jésus les apôtres, organes eux-mêmes du Saint-Esprit, avaient pu apporter des compléments doctrinaux ou autres, le supposant comme base première et nécessaire et sharmonisant d'ailleurs parfaitement avec lui *. La Révélation évangélique ne s'est close qu'à la mort du dernier apôtre ; et si donc nous voulons donner de son contenu un exposé historiquement fidèle, nous devons en distinguer, dans la mesure du possible, les couches suc-
1. Celte observation est importante : elle va à rassurer les théologiens qui auraient des répugnances à admettre i" que l'enseignement apostolique a été, sur certains points, plus complet et plus étendu que celui de Jésus-Christ; 2" que dans la relation faite par les synoptiques de l'enseigaernent de Jésus, des gloses et des commentaires ont pu se glisser, destinés à l'expliquer et à l'interpréter. Ces gloses étaient autorisées comme les paroles qu'elles expliquaient, et on a pu légitimement, par extension, les donner comme l'enseignement personnel du Sauveur. loann., XYI, 13, 14.
L'ENSEIGNExMENT DE JESUS ET DES APOTRES. 63
cessives, et ne point présenter pêle-mêle des éléments d'âge fort différent.
On peut compter cinq de ces couches : 1° L'enseignement personnel de Jésus-Christ; — 2° L'enseignement des apôtres avant l'apparition de saint Paul ; — 3° L'enseignement de saint Paul ; — 4° Celui des apôtres après saint Paul; — 5*^ Celui de saint Jean. Cette division est aisée à justifier, et, sauf pour les parties 2 et 4 que l'on peut réunir dans un simple aperçu comme est le nôtre, elle s'impose. Nous allons donc la suivre.
§ 1. — L'enseignement personnel de Jésus-Christ d'après les Synoptiques.
C'est dans l'Évangile que nous trouvons rapporté l'enseignement personnel de Jésus-Christ. Les synoptiques nous en livrent la teneur ordinaire, et dans une rédaction qui en reproduit sans doute de plus près la forme première. Le quatrième évangile nous en a peut-être conservé certaines révélations plus profondes et, en toute hypothèse, a traduit déjà en une autre langue plus qu'il n'a rendu littéralement les discours du Maître. Ces deux sources cependant peuvent et doivent être utilisées si l'on veut aboutir à un exposé exact et complet ^ . On évitera seulement de mêler leurs
4. Deux questions se présentent ici que je ne saurais discuter, mais dans lesquelles, pratiquement, j'ai dû prendre parti. Premièrement, les discours rapportés par le quatrième évangile comme discours de Jésus- Christ peuvent-ils être considérés comme représentant, en définitive, sa prédication, et partant, peuvent-ils être utilisés pour exposer l'enseignement du Maître? Voir, pour la solution affirmative, J. Bovon, Théologie du Nouv. Testam., I, 2« édit., p. 16-2 sqq. ; F. Godet, Co7nmentaire sur l'évang. de saint Jean, I, à^ édit.. Noucliatel, iOO'2, p. 43S sqq,; Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, Paris, 4897, p. 4-2:isqq.; Stevens, The Theology of the New Testam., p. 176. — Deuxièmement,
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témoignages, car le ton et le point de vue en sont si différents qu'on aurait bien de la peine à les fondre en un tout harmonique ^ .
L'idée centrale de l'enseignement de Jésus d'après les synoptiques, idée à laquelle on peut le ramener tout entier, est celle du Royaume de Dieu. Les Juifs connaissaient le mot 2, et depuis longtemps attendaient la chose. Jean-Baptiste avait annoncé que ce royaume n'était pas loin (Mt., m, 2) : Jésus déclare qu'avec lui il est venu ou du moins il s'est approché (IcpÔaaev, Mt., XII, 28).
Qu'est-ce que ce royaume? L'expression ^laiXeia tou ôeoti, employée exclusivement par saint Marc et saint Luc, est équivalente à l'expression SaotXeia t'ov oùpavwv de saint Matthieu ; mais elle serait mieux traduite par règne que par royaume de Dieu, car pflcriXsia désigne originairement la domination même, le droit de direction que l'on exerce, et seulement par dérivation et secondairement le domaine où s'exerce ce pouvoir et les sujets qu'il atteint.
Notons immédiatement que ce règne de Dieu, qui
dans les synoptiques eux-mêmes, tout en reconnaissant leur fidélité d'ensemble, n'y a-i-il pas lieu de faire un départ, et de distinguer ce qui vient réellement du Sauveur en personne de ce qu'un développement ultérieur — mais antérieur à leur rédaction — de la pensée chrétienne lui a fait attribuer ? Plusieurs auteurs récents ont en effet tenté d'opérer ce partage. Mais, à supposer même qu'il soit possible et légitime (et il ne faut pas le nier absolument), nous ne saurions l'entreprendre ici, et il ne conduirait en somme pour notre but à aucun résultat appréciable, puisqu'on admet généralement que la doctrine transmise par les synoptiques est bien, sauf peut-être en quelques détails, la doctrine originale de Jésus. Voir là-dessus B. Wf.iss, Lehrbuchder biblisch. Theol., %% 10, 11 ; Lagr.vnge, Revue biblique, 1903, p. 299, 300; Rose, Éludes sur les évangiles, 2« édit., Paris, 190-2.
1. Outre les ouvrages généraux signalés plus haut, voir la littérature spéciale dans Stevens, op. cit., p. o94, et Bovon, op. cit., I, 389, note -1, et 40-2, notes. — (Mt. = saint Matthieu; Me. = saint Marc, Le. = saiut Luc).
s>. Sapient., X, iO; Ps. de Salom.,\\U, 4.
sera aussi — on le verra — celui de Jésus-Christ, ne doit rien avoir de politique et de terrestre. Jésus corrige ici la pensée juive et repousse la conception d'une domination temporelle, telle que ses contemporains l'attendaient. A César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu (Mt., xxii, 15-22; Me, xii, 13-17; Le, XX, 21-26). Le Christ n'est pas juge des intérêts humains (Le, xii, 14) : il n'est pas venu pour commander mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour un grand nombre (Mt., xx, 28), pour sauver ce qui périssait (Mt., xviii, 11).
Le caractère spirituel du royaume de Dieu est encore accentué par ce fait que Jésus l'oppose non aux royaumes temporels, mais à celui de Satan. Le langage du Sauveur sur les anges et les démons est généralement conforme à ce que nous avons vu qu'étaient les croyances contemporaines. Les anges sont des créatures habitant le ciel, où ils voient Dieu, et à qui les convoitises charnelles sont inconnues (Mt., xviii, 10; Me, XII, 25). Supérieurs aux hommes, mais inférieurs au Fils qu'ils accompagnent, qu'ils servent et dont ils dépendent (Mt., iv, 11; xvi, 27;xxvi, 53; Me, xiii, 32), ils seront, au jour du jugement, les exécuteurs de la justice divine (Mt., xiii, 49); en attendant, plusieurs sont les anges des petits enfants (Mt., xviii, 10). Mais, à côté de ces bons anges, il en est de mauvais, le diable et ses anges (Mt., xxv, 41). Ce sont des esprits (Le, X, 20), mais des esprits immondes (Mt., xii, 43; Le, xi, 24), dont les uns sont plus méchants que les autres, qui s'efforcent de perdre les hommes, et qui, chassés, habitent dans les déserts jusqu'à ce qu'ils soient en force pour une nouvelle invasion (Mt., xii, 43-45; Le, xi, 24-26). Jésus leur parle, les expulse par sa parole (Mt., viii, 32; Me, i, 25) et donne à ses disciples le pouvoir d'en faire autant (Mt., x, 8). Il
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distingue nettement cette expulsion des démons des cures miraculeuses de malades qu'il accomplit et que ses disciples accompliront (Mt., x, 8; Le, xiii, 32).
Or ces esprits ont un chef, ô caTavôSç, l'adversaire, ôSiaêoXoç, le calomniateur, qui les représente tous (Mt., XII, 26; Me, IV, 15; Le, x, 18), et que Jésus semble identifier avec Beelzeboul (Mt., xii, 24-27 ; Le, xi, 18, 19). Satan est le prince d'un royaume (Mt., xii, 26; Le, XI, 18) qui s'oppose précisément au royaume de Dieu. Il est par excellence l'ennemi, ô l/ôpo; (Le, x, 19) : c'est lui qui sème l'ivraie dans le champ du père de famille (Mt., xiii, 39), qui enlève la bonne semence des âmes en qui elle est tombée (Le, viii, 12), qui s'efforce d'ébranler les apôtres, ministres du royaume (Le, xxii, 31). Aussi, entre le diable et ses anges, d'un côté, et le Sauveur, de l'autre, la lutte est-elle incessante, et Jésus donne précisément le fait qu'il chasse les démons en la vertu de Dieu comme la preuve que le règne de Dieu est venu (Mt., xii, 28; Le, xi, 20j.
Si donc la prédication de Jésus-Christ n'exclut j>as ridée eschatologique d'un règne de Dieu par la justice et la vérité sur une terre renouvelée à la fm des temps, elle exclut du moins la conception étroite et humaine que s'en faisaient les Juifs. Le caractère indiqué du nouveau royaume est celui d'un royaume spirituel. Examinons-en de plus près chaque élément.
Le roi de ce royaume évidemment c'est Dieu, puisqu'il s'agit de la paaiXeiaTou ôeou (Mt., vi, 9-10; xiii, 43; XXVI, 29). Or Dieu, dans l'enseignement de Jésus, ce n'est plus seulement Dieu, c'est le Père, son Père à lui (Mt., XI, 17), le Père de ses disciples (Mt., v, 16, 45; VI, 1, 4, 6, etc.), de tous les sujets du royaume, dont la bonté s'étend même sur les ingrats et les méchants (Mt., V, 45). Bien que cette paternité de Dieu ne fût pas inconnue de l'Ancien Testament, elle prend dans
la bouche de Jésus une signification plus intime, plus douce. — Mais, en dehors de Dieu, le royaume des cieux comporte un autre roi, Jésus lui-même (Mt., xxv, 31, 34, 40; Le, xxiii, 2, 3). Qu'est-ce que ce roi, et quelle idée Jésus nous donne-t-il de sa propre personne ?
Il se présente comme le Messie, ô ypiaxoç : c'est un titre que d'autres lui donnent, mais qu'en deux occasions du moins il accepte positivement (Mt., xvi, 16, 17; Me, XIV, 61, 62). Toute sa conduite d'ailleurs parle en ce sens. Il n'ignore pas que, dans la pensée des Juifs, le royaume de Dieu doit paraître avec le Messie (Me, XI, 10), et il déclare qu'avec lui, Jésus, ce royaume est venu (Mt., xii, 28 ; Le, xi, 20). Quand Jean- Baptiste lui envoie demander s'il est Celui qui doit {fenir, il fait observer pour toute réponse qu'il opère les signes annoncés par les prophètes pour la venue du Messie (Mt., xi, 3-5; Le, vu, 19-23; cf. Isaïe, xxxv, 5, 6). La conscience messianique de Jésus ne fait aucun doute.
Deux titres traduisent encore cette messianité dans les synoptiques. C'est le titre de Fils de l'homme que Jésus adopte presque constamment pour se désigner lui-même ^ titre équivalent pour lui à celui de Messie, mais qui gaze l'idée du triomphe temporel attachée à cette dernière appellation, et qui accentue, au contraire, la communauté d'origine du Sauveur avec les hommes, sa faiblesse apparente, sa mission de souffrances et d'expiation, condition nécessaire de sa glorification future.
C'est ensuite le titre de Fils de Dieu (ô uio; toλ ôeoîJ). Le sens messianique de cette appellation n'est pas douteux dans la bouche des Juifs et des disciples (Mt., XIV, 33; XVI, 16; xxvi, 63; xxvii, 40; Mc.,xiv, 61; Le,
1. On le trouve 31 fois dans saint Matthieu, 13 fois dans saint Marc, 26 fois dans saint Luc.
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XXII, 70), et probablement aussi dans celle des démons (Mt., VIII, 29, etc. ; Le, iv, 3, 6). Bien que Jésus ne se soit jamais donné à lui-même le nom entier, il l'a accepté cependant (Mt., xvi, 16, 17; xxvi, 63, 64; Me, XIV, 61, 62; Le, xxii, 70), et s'est deux fois au moins — d'après les synoptiques — désigné comme « le Fils » ôuîoç(Mt., XI, 27; Me, xiii, 32; Le, x, 22). Surtout, il a constamment appelé Dieu son Père (Mt., XI, 25-27; Me, viii, 38; Le, xxiii, 34, etc.). Mais ici une question se présente. Jésus entend-il, par ce terme, exprimer simplement sa messianité, marquer une filiation morale, la relation particulière d'amour qui existe entre lui, Messie, et Dieu, filiation de même nature, bien que d'un degré supérieur, que celle qui existe entre Dieu et les disciples; ou bien étend-il plus loin et plus haut la portée de cette appellation, et s'attribue-t-il, en l'adoptant, une vraie filiation divine au sens métaphysique du mot, par conséquent une nature supérieure à l'essence créée?
Pour un problème si considérable, les synoptiques seuls ne nous fournissent peut-être pas les éléments d'une solution adéquate et absolue. De sérieux indices cependant semblent prouver que la prédication de Jésus, telle qu'ils l'exposent, si elle ne comprenait pas l'affirmation précise de sa divinité, l'insinuait cependant et en anticipait, pour ainsi dire, la pleine révélation. Ainsi, entre le Fils qu'il est et les hommes, Jésus- Christ met les anges (Me, xiii, 32); dans ce rapport de filiation qu'il établit entre le Père et lui, il s'isole de ses disciples et du reste du monde : il dit « mon Père » et « votre Père », mais non « notre Père »; il est le iils, l'héritier naturel du maître de la vigne (ô x)vr,povouto<;), les prophètes et les autres envoyés de Dieu n'étaient que des serviteurs (Me, xii, 1-12); entre le Père et lui il existe une relation absolument unique et transcen-
dante de réciprocité et d'égalité : personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et ceux à qui le Fils l'a révélé (Mt., XI, 27; Le, x, 22) : enfin l'énigme proposée par Jésus aux Pharisiens à propos du Christ, fils et pourtant seigneur de David, n'est pas soluble autrement qu'en admettant que, pour lui, le Christ doit être d'une nature supérieure à celle de David (Mt., xxii, 41-46; Me, xii, 35-37; Le, xx, 41-44).
Jésus s'annonce donc comme le Messie, le Fils de Dieu, le fondateur du royaume. Sa mission est de chercher et de sauver ce qui avait péri (Le, xix, 10), de donner sa vie comme rançon (XuTpov) pour un grand nombre (Mt., xx, 28; Me, x, 45). 11 faut qu'il souffre beaucoup, qu'il soit rejeté des prêtres et des scribes, qu'il meure et qu'il ressuscite (Me, viii, 31). Il a un baptême dont il doit être baptisé (Le, xii, 50). Son sang est le sang de la nouvelle alliance, qui est répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés (Mt., XXVI, 28; Me,xiv, 24; Le, xxii, 20). Jésus donne ainsi à sa mort une signification de salut : elle est le moyen de notre rédemption, l'acte qui opère notre délivrance.
Or, à cette délivrance, à son royaume le Sauveur appelle tous les hommes. Bien que son ministère personnel doive se borner aux brebis perdues d'Israël (Mt., XV, 24), il l'étend cependant, à l'occasion, à d'autres qu'à elles (Mt., viii, 5-13; xv, 28), et bien qu'il déclare que l'évangélisation doit commencer par les Juifs (Mt., X, 5, 6), il déclare aussi que beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident qui se reposeront avec les patriarches dans le royaume des cieux (Mt., viii, 11). Les disciples sont le sel de la terre, la lumière du monde (Mt., V, 13, 14); le champ ensemencé du père de famille est le monde (Mt., xiii, 38); les apôtres doivent
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évangéliser toutes les nations (Mt., xxviii, 19), toute créature (Me, xvi, 15); la bonne nouvelle doit être, avant la consommation, répandue dans tout l'univers, en témoignage à tous les peuples (Mt., xxiv, 14; Me, XIII, 10) : Jésus est universaliste.
Mais, cependant, si tous les hommes sont appelés à faire partie du royaume de Dieu, ils n'y entrent et surtout ils n'y appartiennent pleinement que moyennant certaines conditions. Entre ces conditions il faut mettre la pénitence, le changement de cœur (pisTavoia, Mt., iv, 17; Me, I, 15; Le, v, 32), car les hommes sont pécheurs (Mt., VI, 12; Le, xiii, 1-5); puis la foi (ttistiç), on doit croire au message divin (Me, i, 15; xvi, 16; Le, xviii, 8), et avoir le courage de le confesser (Me, viii, 38; IX, 26); il faut mettre aussi l'adhésion à la personne de Jésus-Christ, car il n'est pas seulement un docteur qui enseigne, il est un médiateur en qui l'on est sauvé (Mt., vu, 22, 23; x, 32-39; xxv, 40, 45). Ajoutons-y la fidélité à faire la volonté du Père céleste (Mt., VII, 21), l'humilité, la docilité simple comme celle des petits enfants à qui il est nécessaire de ressembler (Mt., xviii, 3, 4; XIX, 15; Me, x, 14, 15; Le, xviii, 16, 17). C'est aux pauvres en esprit, aux doux, à ceux qui pleurent, aux miséricordieux, aux purs, aux pacifiques, aux persécutés du monde pour le bon droit qu'appartient le royaume des cieux (Mt., v, 3-12). C'est aux violents aussi, c'est-à-dire aux énergiques et aux résolus, car il veut être emporté de haute lutte (Mt., XI, 12). Et enfin, condition qui résume les autres, la justice (otxatoauvy), Mt., V, 6, 20), qui comprend d'une manière générale l'accomplissement de tous les devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même.
Quant à l'ancienne loi, Jésus semble en donner parfois l'observation comme nécessaire, et maintenir intégralement le mosaïsme (Mt., v, 17-19, 23, 24; xxiii, 2,
3, 23 ; XXIV, 20). 11 est clair cependant qu'il en spiritualise l'accomplissement et en rend l'interprétation plus libre (Mt., xii, 1-5, 8, 10-13 ; xxiii, 26 ; Le, xiii, 15, 16) ; qu'il met bien au-dessus des œuvres extérieures les dispositions intimes de l'âme et la pratique des vertus (Mt., XII, 7; XXIII, 23); qu'il regarde enfin cette Loi comme précaire et caduque en bien des points. Il n'accepte pas certaines souillures qu'elle décrétait (Mt., XV, 11, 17-20); au dispositif du talion il oppose le précepte du pardon des injures (Mt., v, 38-41), condamne le divorce permis par Moyse (Mt., v, 31, 32; xix, 3-9; Me, X, 2-12), déclare qu'à Jean-Baptiste s'arrêtent la Loi et les Prophètes (Le, xvi, 16), se donne lui-même comme plus grand que le temple (Mt., xii, 6), et annonce la destruction de ce temple (Me, xiii, 2) dont la ruine ne peut qu'entraîner bien des changements dans les cérémonies rituelles.
A ces anciennes prescriptions, Jésus, dans la vie chrétienne, substitue par un rappel vigoureux (car il était déjà dans la Loi) le grand commandement de l'amour de Dieu et des hommes (Mt., xxii, 37-40). La mesure de la charité, ce sont les sacrifices qu'elle nous inspire (Mt., V, 45, 46; Le, xiv, 12-14), et c'est pourquoi elle ne doit pas nous faire aimer seulement nos frères (Mt., v, 22-24), mais aussi nos ennemis et nos persécuteurs, à l'imitation du Père céleste qui fait luire son soleil sur les bons et les méchants (Mt., v, 44, 45). Elle nous fait les secourir (Le, x, 30-37), leur pardonner (Mt., xviii, 21, 22), supporter leurs injures (Mt., v, 39), consentir à leurs plus déraisonnables demandes (Mt., v, 40, 41). C'est à cette condition que les enfants du royaume seront parfaits comme Dieu même (Mt., v, 48).
Ajoutons à cela l'exhortation à la prière persévérante (Le, xviii, 1), des insinuations discrètes sur la supériorité du célibat et de la chasteté (Mt., xix. 12), sur le
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mérite de la pauvreté volontaire et sa nécessité pour la perfection (Mt., xix, 21, 23), sur la séparation de la famille et des proches (Mt., xix, 27-30; Le, xiv, 26), et l'on aura quelque idée bien incomplète de la morale qu'a prêchée Jésus-Christ.
En la pratiquant, on devient sujet du royaume de Dieu, on le reçoit (Me, x, 15) d'une façon plus ou moins complète, suivant qu'on la pratique plus ou moins complètement. Jésus, en effet, n'envisage pas le royaume de Dieu exclusivement sous sa signification eschatologique, comme un état qui s'établira à la fin des temps ; il Fannonce comme s'établissant dès ici-bas dans le monde (Le, XVII, 20-21) et dans le cœur de chaque croyant en particulier. Le mot a dans sa bouche à la fois un sens eschatologique, un sens actuel et un sens individuel et intime. Au premier sens et dans sa consommation, le royaume de Dieu ne doit comprendre que des justes (Mt., XIII, 43 ; XXV, 34, 41); dans le second sens et en tant qu'existant sur la terre, il contient un mélange de bons et de mauvais, et de bons et de mauvais à des degrés divers (Mt., xiii, 19-30, 37-43, 47-50; xxv, 1-13, 31-46); au troisième sens, ceux-là seulement le reçoivent et le possèdent en eux qui en réalisent les conditions (Me, xii, 34).
Or ceci nous amène à une nouvelle question. Ces membres du royaume de Dieu sur la terre, quel que soit du reste leur état intérieur, vivront-ils, au point de vue religieux, isolés les uns des autres et reliés à Dieu seul, ou formeront-ils une société? Jésus veut qu'ils forment un société : la fJa<yiX£ia tou ôeou sera une iy-yChr^^KOL (Mt., XVI, 18; XVIII, 17). Jésus en crée le noyau en constituant le collège apostolique. Cette église est établie inébranlable sur Pierre comme sur son fondement. A lui sont données les clefs du royaume : il lie et délie sur la terre, et ses décisions sont ratifiées dans
le ciel (Mt., xvi, 18, 19). Les apôtres reçoivent un pouvoir analogue (Mt., xviii, 18) : ils enseigneront, baptiseront, et on les écoutera comme Jésus lui-même (Mt., XXVIII, 19; Le, x, 16). Cette situation doctrinale s'harmonise très bien avec la modestie recommandée aux maîtres et l'obligation de servir, posée comme devoir fondamental de quiconque détient l'autorité (Mt., XXIII, 8-10; XX, 25-27).
Les apôtres donneront le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (Mt., xxviii, 19) ; ce baptême est nécessaire au salut (Me, xvi, 16). A côté de ce rite se place le repas eucharistique. Jésus donne aux apôtres sa chair à manger et son sang à boire, en leur recommandant de répéter ceci en mémoire de lui (Mt., XXVI, 26-29; Me, xiv, 22-24; Le, xxii, 17-20).
C'est dans la formule du baptême que nous apparaît plus clairement dans l'enseignement de Jésus-Christ — si l'on s'en tient aux synoptiques — la personne du Saint-Esprit. Elle ne reçoit, en dehors de là, qu'un relief à peine supérieur à celui que lui donne l'Ancien Testament (Voyez cependant Mt., xii, 32 ; Me, xiii, 11 ; Le, xii, 10, 12).
Voilà donc, largement tracées, les conditions du royaume de Dieu sur la terre. Mais ce royaume n'est lai-même que la préparation du royaume futur et définitif qui s'établira à la fin du monde. C'est vers cet avenir que regardaient toujours, avec un espoir mêlé de terreur, les Juifs contemporains de Jésus-Christ, Quel était son enseignement à lui, sur ce point capital?
11 ne diffère pas, en somme, sensiblement des doctrines ambiantes, si l'on retranche de celles-ci l'idée dune domination temporelle et temporaire du Messie, et si l'on en modifie le caractère matérialiste et étroit.
Jésus admet, immédiatement après la mort, une ré-
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tribution au moins provisoire pour les justes et les méchants. Dans la parabole du mauvais riche (Le, xvi, 19-31), celui-ci descend dans l'hadès (Iv tw aor,), tandis que Lazare repose dans le sein d'Abraham. Le premier souffre du feu et de la soif qui le dévore : le second est dans la joie. Entre eux règne un gouffre infranchissable qui ne les empêche cependant pas absolument de se voir et de s'entendre. Quant au par^adis que Jésus promet au bon larron (Le, xxiii, 43), il exprime, sous une autre forme, la félicité de l'autre vie.
Mais, si le Sauveur est fort réservé sur l'état des hommes immédiatement après la mort, en revanche il s"est expliqué sur ce qui attend le monde au dernier jour.
La catastrophe finale sera précédée de signes avantcoureurs, l'ap/r; wSivtov (Mt., XXIV, 6-14 ; Mc, XIII, 7-13; Le, XXI, 9-19) : il y aura des guerres, des pestes, des famines, des tremblements de terre; les disciples seront haïs, persécutés, trahis, battus et mis à mort. Puis viendra la Ôâi^j^k; (Asya^Y], la grande tribulation (Mt.v XXIV, 15-28; Me, xiii, 14-23; Le, xxi, 20-24); on verra l'abomination de la désolation dans le lieu saint ; les maux seront tels qu'il n'y en eut jamais de semblables depuis le commencement du monde. Enfin éclatera la crise dernière (to téXoç, Mt., xxiv, 29-31; Me, XIII, 24-27 ; Le, xxi, 25-28) : le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus de lumière, les étoiles tomberont, les vertus du ciel seront ébranlées, et subitement, comme la foudre. (Mt., xxiv, 27), le Fils de l'homme apparaîtra sur les nuées, plein de gloire et de majesté (cf. Mt., xxvi, 64; Me, xiv, 62; Le, xxii, 69). Il enverra ses anges avec des trompettes rassembler non seulement les justes, mais généralement l'universalité des peuples (Mt., xxv, 32). Tous les morts ressusciteront (cf. Mt., V, 29, 30; x, 28; xxii, 23-33; Me,
XII, 18-27; Le, xiv, 14; xx, 27-40), et le jugement commencera; jugement présidé par le Fils de l'homme lui-même (Mt., xxv, 32, 33; xvi, 17), qui atteindra chaque homme en particulier (Mt., xvi, 27 ; xxii, 1-14), pour s'étendre à toutes ses œuvres (Mt., xiii, 41; xxv, 35-45).
C'est sur ses œuvres en effet que chacun sera jugé, et non sur sa nationalité ou son extérieur religieux (Mt., xxv, 34-45; vu, 21-27; viii, 11, 12; Le, xiii, 25-30). La sentence sera infiniment consolante pour les justes. Semblables aux anges (Mt., xxii, 30; Me, xii, 25; Le, XX, 36) ils vivront de la vie éternelle (Mt., xxv, 46; Le, xx, 36) dans la contemplation de Dieu (Mt., V, 8). Leur état est comparé à un festin de noces (Mt., XXII, 2-14; xxv, 10) : les élus sont couchés sur des lits de repos avec les patriarches (Mt., viii, 11), ou encore sont assis sur des trônes (Mt., xix, 28; Le, xxii, 30); ils resplendissent comme des soleils (Mt.,
XIII, 43). Leur félicité cependant a un caractère nettement spirituel. Le mot capital ici est i>ie éternelle ^Mt., XX, 46; Me, x, 17; Le, x, 24), souvent employé comme équivalent de possession complète du royaume de Dieu (Mt., xxv, 34, 46). Nulle part il n'est supposé que l'expression « éternelle » ne doive pas être entendue au sens strict : au contraire, Jésus dit positivement que les justes ne pourront plus mourir (Le, xx, 36).
En revanche, le sort des méchants sera terrible : c'est ràTTojXsia opposée à la vie (Mt., vu, 13, 14). On pourrait y voir la destruction, mais autre est la pensée de Jésus. Les méchants rejetés de lui (Mt., xxv, 41; Le, XIII, 27) seront précipités dans la géhenne, Yss'wa (Mt., V, 22, 29, 30; Me, ix, 42, 46), dans une géhenne de feu (Mt., v, 22), dans le feu éternel (Mt., xxv, 41; Me, IX, 42), dans un lieu de ténèbres cependant où il
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y aura des pleurs et des grincements de dents (Mt., viii, 12; XXV, 30; Le, xiii, 28). Là ils souffriront éternellement : leur feu ne s'éteindra point, leur ver ne mourra point (Mt., XXV, 41, 46; Me, ix, 42-47).
Quel sera le rapport du châtiment ou de la récompense aux œuvres qui les ont mérités? Le châtiment sera proportionné à la malice de chaque coupable suivant ses dispositions et seslumières (Mt., xi, 22-24; xii, 41, 42; Le, XII, 47, 48), car il sera plus demandé à qui aura plus reçu. Quant à la récompense, elle est quelquefois représentée comme égale pour tous et comme une grâce (Mt., xxv, 14-23; xx, 1-16), mais d'autres fois aussi comme proportionnelle aux mérites (Le, xix, 12-19). Cette contradiction n'est pas insoluble si l'on remarque, d'une part, que la récompense est elle-même d'un si haut prix qu'elle surpasse l'exigence des mérites et est véritablement gratuite (cf. Le, vi, 38) et, d'autre part, qu'en raison de son excellence même, toutes les nuances de mérite semblent disparaître devant elle. Ces nuances cependant ne sont point effacées, et un ordre existera entre les sujets du royaume des cieux (Mt., V, 19).
Reste la question du jour et de l'heure de la fin du monde. On n'ignore pas combien il est difficile de tirer des synoptiques une idée claire de l'enseignement de Jésus sur ce point. Les contemporains, nous l'avons vu, rattachaient la crise eschatologique à la venue du Messie, et il est avéré que, pendant un certain temps, les disciples et les premiers chrétiens attendirent comme prochain le second avènement (la parousie) du Christ. Quant au Sauveur lui-même, tantôt il paraît Tannoncer comme imminent (Mt., x, 23; xvi, 27, 28; xxiv, 34; Me, viii, 39; xiii, 30; Le, ix, 26, 27; xxi, 32); tantôt, au contraire, indéfiniment le retarder. En ce dernier sens semblent dirigés les paraboles (Mt., xiii,
31, 32; XXIV, 48-50; xxv, 5-14) et aussi quelquefois le discours direct : la fin ne doit venir que lorsque l'Évangile aura été prêché dans le monde entier (Mt., xxiv, 14; Me, XIII, 10). On a émis, pour expliquer ces contradictions, diverses hypothèses dans l'examen desquelles nous n'avons point à entrera Ce qui est clair, c'est que Jésus n'a voulu renseigner ni ses apôtres ni nous sur le moment de sa parousie (Mt., xxiv, 36; Me, XIII, 32). Il a annoncé seulement qu'elle nous surprendrait (Le, XII, 40), et c'est pourquoi nous devons veiller : Vigilate (Mt., xxiv, 42, 44; xxv, 13; Le, xii, 37-40).
§ 2. — L'enseignement de Jésus-Christ d'après saint Jean.
Ouvrons maintenant le quatrième évangile. L'idée et le nom du royaume de Dieu n'en sont pas absents (m, 3, 5), mais on ne les trouve que rarement, et c'est une autre conception, une autre terminologie qui s'offre à nous. Le royaume de Dieu a fait place à la vie, à la vie éternelle qui nous est apportée. Dans les synoptiques, Jésus nous avait parlé surtout de son ministère et de nous : ici, il nous parle beaucoup de lui-même et de ses rapports avec son Père; dans les synoptiques, il avait si peu accentué l'idée de sa médiation, qu'on a pu nier qu'on l'y trouvât : ici, on la rencontre à chaque pas; et enfin la doctrine du Saint-Esprit prend tout à coup un développement considérable, tandis que le
1. La meilleure est peut-être celle qui voit dans le royaume de Dieu un concept complexe, marquant à la fois une ère de justice et une ère de bonheur. Comme ère de justice, le royaume de Dieu a été en effet annoncé par Jésus-Christ comme tout proche et venu avec lui ; comme ère de bonheur, il ne devait apparaître complet qu'après de longs siècles. Cette distinction n'a pas d'abord été saisie clairement par les premiers chrétiens : l'expérience devait les en instruire.
78 LA THEOLOGIE AMENICEENNE.
drame eschatologique disparaît devant une conception plus intime et plus spiritualiste du jugement divin.
« Dieu est esprit, et c'est en esprit et en vérité qu'il le faut adorer (iv, 24). » Cette première parole brise le particularisme juif, et insinue déjà la direction du nouvel enseignement. « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (ii, 16). » L'amour de Dieu pour les hommes a quelque chose de plus passionné, de plus personnel que ce que nous avons trouvé jusquici. Dieu est Père, mais avant tout Père de Jésus-Christ, et c'est en le sacrifiant qu'il témoigne qu'il est aussi le nôtre.
Si, dans les synoptiques, en effet, Jésus se met à part de ses disciples dans ses rapports avec le Père, cette attitude est encore bien plus marquée en saint Jean. Il se déclare le Fils de Dieu (v, 28; ix, 35-37, etc.), le Fils par excellence (m, 16, 35; v, 19-22, etc.); il y a, par distinction de tout le reste, le Père et le Fils (m, 35, 36; v, 19-22). Entre ce Père et ce Fils les relations sont intimes : le Père est la source de l'être et de l'action du Fils (v, 19, 26); il fait les œuvres dans le Fils; le Père et le Fils se connaissent (x, 15; cf. viii, 55), s'aiment réciproquement (v, 20; xiv, 31; xv, 9); ils demeurent l'un dans l'autre (viii, 29; xiv, 10, 11), ils ne sont qu'un, â'v (x, 30; xvii, 11, 21, 22). Ce qui est à l'un est aussi à l'autre (xvii, 10), et, comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir également la vie en soi (v, 26). Aussi voir ou rejeter le Fils, c'est voir ou rejeter le Père (viii, 19; xiv, 9; xv, 21-24) : on leur doit rendre honneur semblable (v, 23).
Le Fils cependant préexistait à son apparition dans le monde : Jésus était avant Abraham (viii, 58) , il était glorifié auprès du Père avant que le monde existât (xvii, 5); c'est du ciel qu'il vient et au ciel qu'il re-
tourne (vi, 62; cf. 33, 51) : car le Père, qui est plus grand que lui (xiv, 28), l'a envoyé dans le monde (m, 16) pour y remplir une mission (v, 36; xiv, 31; xv, 10, etc.), pour y parler, pour y juger, pour y agir aussi en son nom (viii, 26; x, 32, 37).
Toutefois l'objet propre de la mission de Jésus n'est pas de juger le monde, mais de le sauver (m, 17; cf. IV, 42), de lui donner la vie éternelle : c'est l'idée qui revient constamment (m, 16, 36; iv, 14, etc.). Jésus est la vie (xiv, 6), et il vient pour nous la communiquer abondamment (x, 10). Il est la lumière aussi, et il vient pour éclairer le monde (m, 19; viii, 12; xii, 46), pour lui faire connaître Dieu, car connaître Dieu et son Fils Jésus-Christ, c'est la vie éternelle (xvii, 2, 3). A ce ministère de doctrine s'ajoute un ministère de souffrance obscurément annoncé. Jésus doit donner sa chair pour la vie du monde (vi,51); il est le bon pasteur qui meurt pour son troupeau (x, 11, 18) : c'est l'ordre du Père (x, 18).
Comment recevoir cette lumière, communier à cette vie, profiter de cette rédemption qui nous sont offertes? En nous attachant à la personne de Jésus, en ne faisant qu'un avec lui. Jésus est uni au Père, nous devons être unis à Jésus pour être unis à Dieu : c'est toute l'économie du salut. Il est la lumière qui conduit à la vie (viii, 12; XII, 46), la porte du bercail par où il faut passer (x, 7, 9), le bon pasteur dont il faut être la brebis (x, 11, 14), bien plus le cep dont nous sommes les branches, de qui seul nous pouvons recevoir la sève surnaturelle, en qui seul nous pouvons porter des fruits (xv, 1-7). D'où la nécessité pour nous de demeurer dans son amour comme il demeure dans l'amour de son Père (xv, 7-10). Après cela, les autres conditions du salut sont celles à peu près que l'on trouve chez les synoptiques : renaître de l'eau et de l'Esprit (m, 3-7),
80 LA THEOLOGIE ANTÉNICÉENNE.
croire enla parole du Sauveur (m, 16, v, 24; vi, 40-47), ' manger sa chair et boire son sang (vi, 52, 59).
Semblable également est l'idée qui nous est donnée de rÉglise et de son organisation (xiii, 20; xvii, 18; XX, 23; XXI, 15-17); mais une doctrine qui se trouve puissamment mise en lumière à cette occasion est celle du Saint-Esprit. Il est nettement distingué du Père et du Fils (xiv, 16, 26; xvi, 7, 13-15) : il procède (IxTropeue- Tai) du premier (xv, 26), mais il reçoit (Xafxêavei) du second (xvi, 14,15) ce qu'il dira et annonceraaux apôtres (xvi, 13, 14 ; XIV, 26); et cela parce que tout ce qui est au Père est aussi au Fils (xvi, 15). L'un et l'autre l'envoient (xiv, 16, 26 ; XV, 26; xvi, 7), mais il n'en est pas séparé, car le Père et le Fils l'accompagnent dans sa descente dans les fidèles (xiv, 23). C'est l'Esprit de vérité (xiv, 16, 17; XV, 26, etc.), dont le rôle est de rendre témoignage à Jésus- Christ, c'est-à-dire de confirmer intérieurement son enseignement (xv, 26), d'en donner aux apôtres la pleine intelligence, et, s'il le faut, l'explication nécessaire (xiv, 26; xvi, 13). Avec ces apôtres il restera éternellement (xiv, 16, 17) : en revanche le monde ne peut le recevoir (xiv, 17), et il témoigne contre le monde (xvi, 8-11), car ce monde, à qui le Christ est étranger (viii, 23; xviii, 36), hait Jésus- Christ et son Église (xv, 18-23), et le Sauveur n'a pas prié pour lui (xvii, 9).
Bien que tous les hommes en effet soient, en principe, appelés à devenir les enfants de Dieu (x, 16; xi, 52; XII, 32), tous ne répondent pas à son appel. Cette infidélité était prédite (xii, 37-40) ; elle est la conséquence des conseils divins, car nul ne vient à Jésus s'il n'est tiré par le Père (vi, 44), et celui-ci n'a donné à son Fils qu'un certain nombre d'hommes (xvii, 6) ; elle est la conséquence aussi de la malice humaine. On repousse la lumière parce qu'on veut mal agir (m, 19-21),
parce qu'on veut faire sa propre volonté et se confier en soi-même (vu, 17, 18; ix, 41).
Ce rejet de la lumière amène le jugement. Le Sauveur maintient à ce mot son sens originel : c'est un triage, une ségrégation : « En ceci consiste le jugement que la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises (m, 19). » Ainsi, le jugement commence dès l'instant que l'on refuse de recevoir Jésus-Christ. Celui qui ne croit pas est déjà jugé par son incrédulité même (m, 18) : il n'a pas besoin d'un juge extérieur; son endurcissement et la parole qu'il a méprisée suffiront à faire éclater au dernier jour l'état de séparation oii il s'est mis (xii, 48). En ce sens, celui qui croit n'est pas jugé (m, 18; v, 24). Et ainsi il est vrai que Jésus n'est pas venu pour juger (m, 17 ; XII, 47; cf. VIII, 15), parce que les méchants se jugent, se ségrègent eux-mêmes : et d'autre part il est vrai qu'il est venu pour juger, parce que son avènement a été l'occasion du triage qui s'est opéré entre ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas voir (ix, 39).
Ce premier jugement intérieur et caché n'empêche pas qu'il ne doive y en avoir un autre, général et éclatant, présidé par le Fils, à la fin du monde. A sa voix tous ressusciteront, les bons pour la vie, les méchants pour le jugement (v, 28, 29). Cette résurrection des bons paraît être spécialement due à l'influence de Jésus-Christ (vi, 39, 40, 44), à ce qu'ils auront mangé sa chair et bu son sang (vi, 54). Quant au sort des uns et des autres, il ne sera en définitive que le développement goûté et ressenti de ce qui était déjà ici-bas : pour les justes l'épanouissement de la vie qu'ils possédaient en vertu de leur union avec le Christ (vi, 47; xiv, 3), pour les méchants la mort et la colère de Dieu permanente sur eux (m, 36; cf. viii,24).
82 LA THEOLOGIE ANTENICEENNE.
On voit assez, sans qu'il soit nécessaire d'insister, combien le ton de ce dernier exposé diffère de celui des synoptiques ; mais on chercherait vainement entre eux une opposition proprement dite. Il y a tantôt prolongation des lignes, tantôt transposition ou diversité, mais non point contradiction. Le royaume de Dieu, sous le nom de vie éternelle, est devenu quelque chose de plus intime et plus personnel ; de même, le jugement n'est plus seulement un événement fatur, il commence dans la conscience. D'autre part, les relations de nature du Fils avec le Père, sa divinité, son caractère de médiateur nécessaire, la doctrine du Saint-Esprit ont été mis en relief. Tout cela ne sort pas du cadre de la pensée de Jésus, et doit en être considéré comme l'écho ou Finterprétation fidèle.
§ 3. — L'enseignement de saint Paul '.
Entre Jésus-Christ et saint Paul, dont la première épître aux Thessaloniciens, la plus ancienne, suivant plusieurs, de celles que nous possédons, est de Tan 53 environ, plus de vingt ans se sont écoulés pendant lesquels les apôtres ont prêché, quelques-uns même d'entre eux ont peut-être écrit. Nous grouperons un peu plus loin tout ce qui concerne leur enseignement. Il nous faut présentement exposer celui de saint Paul.
C'est dans ses épîtres naturellement ^ et dans quel-
i. Outre les ouvrages généraux indiqués plus haut, voir la littérature spf^ciale dans Stevens, op. cit., p. o94; Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, I. F. Prat, La théol. de saint Paul, I, Paris, 1907.
2. On traitera seulement à pan de l'Epitre aux Hébreux, qui reproduit sans doute la doctrine de saint Paul, mais dont on ne le croit pas généralement l'auteur immédiat.— Pour les références de ce paragraphe R. = Romains; I, II Cor. = I, Il Corinthiens; G. =:GaIates; E. = Ephésiens; Ph. = Philippiens; Col. = Oolossiens; I, II Th. = I, II Thessaloniciens; I, II Tim. = I, II Timothée ; Tit. = Tite.
ques discours rapportés dans les Actes qu'on le trouve. On est d'accord pour admettre que cet enseignement forme un tout organique, et qu'il se développe, sous la plume de l'apôtre, sinon dans un ordre extérieurement méthodique, du moins suivant un principe rigoureusement suivi. Mais quel est ce principe? C'est sur quoi on ne s'entend guère. Dans son système chrétien, saint Paul part-il de l'idée qu'il se fait de Dieu, du Christ ou de l'homme? Sa doctrine est-elle théocentrique, christocentrique ou anthropocentrique? Toutes ces diverses solutions ont été proposées, et ont pu l'être avec des apparences de raison. Si puissante et si une est la conception de l'apôtre que, quel que soit le point où il se place et qu'il envisage actuellement, il sait y ramener tout son enseignement, et donner l'illusion que là est vraiment le centre de ses pensées. Cette question n'a d'ailleurs pour nous qu'une importance secondaire. Nous devons surtout montrer en quoi la doctrine de saint Paul développe celle de Jésus-Christ; son côté objectif nous intéresse plus que la façon dont elle a été conçue : et dès lors nous n'avons pas à en rechercher précisément la déduction subjective. Un exposé qui, partant de Dieu, suit en quelque sorte son action dans le monde, et se déroule avec l'histoire de l'humanité, paraît assez bien représenter le mouvement de la pensée de l'apôtre, et propre à en dire rapidement le contenu.
Pour saint Paul, comme pour Jésus, Dieu est un Père : il l'était déjà par la création ; il le devient encore plus par la rédemption. Le cri Abba, Père ! est le cri qui jaillit en nous sous l'action de l'Esprit du Fils qui nous est communiqué (R., viii, 15, 29; G., iv, 5, 6; É., I, 4, 5). Mais en même temps, ce Dieu est un souverain dont l'absolu domaine est pleinement et rudement affirmé. C'est le Dieu de Job contre qui il n'y a pas à dis-
84 LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉExN'NE.
cuter : sa volonté est sa loi et notre loi : il faut s'incliner et adorer (R., ix, 14-21 ; 1 Tim., i, 17 ; vi, 15, 16).
Un seul dessein occupe cette volonté dès l'instant qu'elle sort d'elle-même pour agir au dehors : préparer le salut des élus : c'est un dessein d'amour. La création et la rédemption ne seront que des moyens successifs de le réaliser (R., viii, 28; E.,i, 4, 5; m, 11; II Tim., i, 9). La création est une première révélation de Dieu(R., I, 20), l'Incarnation en est une seconde. Ainsi, saint Paul marque l'unité de l'histoire et la maintiendra malgré l'opposition de l'Évangile et de la Loi.
En sortant des mains de Dieu, l'homme était droit. L'étroite relation de la chair et du péché, que l'apôtre accentuera, n'est point une relation essentielle et absolue. La chairn'estpas nécessairement mauvaise : c'estpar la Iransgression (Trap-iTTTWfjia) du premier homme que le péché, le mal est entré dans le monde (R., v, 12-19). Ce péché, saint Paul le personnifie en quelque sorte, le présente comme une réalité objective et vivante. Une puissance nouvelle [ri àtxapTia) apparaît, que la génération propage dans les enfants d'Adam suivant la chair (R., v, 12, 18, 19). Ce n'estpas l'acte du péché, la transgression
elle-même (napaêadiç, TrapàTrTOJjxa) (R., v, 14, 15; II, 23;
G., VI, 1) : c'en est la conséquence, et c'est aussi le principe qui la produit, la pente qui y entraîne, d'un mot la concupiscence. Le péché habite en l'homme ; il exerce sur lui une invincible tyrannie (R., vu, 5,8, 15, 19, 20) ; il est pour lui une loi inéluctable (R., vu, 21, 23); l'homme est l'esclave du péché (TreTrpaasvoç utto tÎjv àaapTiav, R., vil, 14).
Le péché a son siège immédiat dans la chair (cap;). Par la chair il ne faut pas entendre le corps («rwua), mais la substance du corps en tant qu'elle est le principe des convoitises qui nous portent au mal, ces convoitises elles-mêmes, l'homme tout entier, l'âme en
tant qu'elle les suit et y conforme sa vie morale. Et ainsi saint Paul nous parle d'une prudence, d'une volonté, d'un esprit de la chair, d'homme charnel (cppovy)|jLa, 6£Xy][jLa,vouç T^ç ffapxoç, R., viii, 6; VII, 15; E., il, 3 ; Col., II, 18). Cette chair est une chair de péché, le corps un corps dépêché (R., vi, 6; viii, 3).
Le péché a pour fruit la mort; par lui elle a été introduite dans le monde (R., v, 12, 14, 15, 17; vi, 23).
Voilà donc la situation faite à l'homme par la transgression d'Adam : elle l'a rendu pécheur, a corrompu sa nature, l'a conduit à la mort. Dans cette extrémité, quelles ressources lui restent? Aucune. Sans doute, son esprit voit encore le bien, le devoir, et ce que saint Paul nomme l'homme intérieur l'aime et s'y complaît, mais d'une volonté impuissante (R., vu, 15-221. La Loi elle-même ne lui sera d'aucun secours, bien plus elle deviendra pour lui une occasion de ruine. Car la Loi, en soi, est juste et sainte; elle est spirituelle (icveufxaTixdç) et exprime la volonté de Dieu (R., vu, 12, 14) : mais l'homme, lui, est charnel (aotpxivoç, R., vu, 14), et en lui montrant son devoir sans lui donner la force de l'accomplir, la Loi ne fait que le rendre plus coupable. Sans la Loi, le péché était mort, il n'était pas connu comme tel ni imputé (R., m, 20; v, 13; vu, 7, 8) : avec elle il revit, se multiplie et pousse partout ses rejetons funestes (R., vu, 9, 11, 13). Si bien que le rôle de la Loi a été, en quelque sorte, de faire abonder l'iniquité pour épuiser le péché par sa fécondité même (R., V, 20; G., m, 19). Mais en ce faisant, elle a tué l'homme devenu, pour ses transgressions, passible du châtiment (R., vu, 11; G., m, 10).
Ainsi, juif ou païen, vivant sous la seule loi naturelle ou sous la loi mosaïque, l'homme était perdu sans l'intervention divine. Heureusement pour lui, voici, en face du péché, une autre puissance qui se dresse, la
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justice de Dieu (:^ oixaioauv-/] ôeot;, R., m, 21, 22), non Das cet attribut qui juge et qui châtie, mais la sainteté de Dieu, son exemption de toute tache et de toute souillure morale, justice qu'il communique, et par laquelle il rend justes ceux qui croient en Jésus {eU to eîvai aÙTOV Sixaiov, xa\ Sixaiouvxa xov ex-rriaTSti); 'I-/)aou, R., m, 26).
Cette justice de Dieu, voulant ainsi se communiquer, met en mouvement la grâce, c'est-à-dire la bonté et la tendresse de Dieu à notre égard (R., v, 20, 21), bonté dont l'éternel dessein est notre salut et celui de tous les hommes {E.,i, 4; I Tim., ii, 3, 4), et le premier gage qu'elle nous donne de sa bienveillance, c'est \di promesse.
La promesse du Messie faite à Abraham, voilà en effet, dans le passé, le vrai secours donné à l'homme. Ce n'est pas Moyse et sa Loi, laquelle, on l'a vu, n'a été qu'une occasion de péché, qui sont la vraie anticipation de Jésus-Christ et de sa grâce, c'est Abraham et la promesse qu'il a reçue (G., m, 6-18). Les vrais fidèles, les vrais Israélites ne sont pas les Juifs selon la chair, c'est-à-dire les sujets de la Loi, mais bien ceux qui croient, comme Abraham, en la promesse, et qui sont les héritiers de sa foi (R., ix, 6-8; G., iv, 28). Seulement,de même que l'enfant, bien qu'il soit, en principe, maître de sa fortune, est cependant traité en esclave jusqu'à son émancipation, ainsi les enfants spirituels d'Abraham ont été placés sous la Loi jusqu'à ce que l'Évangile leur apportât l'affranchissement et la jouissance de leurs droits de fils (G., m, 29; iv, 1-7; 22-31).
Cet affranchissement sera l'œuvre de Jésus-Christ. Jésus-Christ apparaît comme la seconde et suprême manifestation de la bonté de Dieu à notre égard, le vrai objet de la promesse (G., m, 16). Il est de notre race et
de notre sang (R., i, 3; G., iv, 4), puisqu'il doit nous représenter et nous être substitué. Mais, s'il est homme et a pris chair, il n'a cependant pas connu le péché (R., VIII. 3; II Cor., v, 21). Comme homme, il occupe d'ailleurs un rang à part : il est le second Adam, le nouvel homme. Le premier, qui était de la terre, était terrestre (ex y-Tiç /oï^oç) : le second est du ciel, et par conséquent céleste (sTcoupàvioç); et de même que notre naissance nous faisait, comme Adam, /^ixoi, ainsi notre naissance spirituelle dans le Christ nous rend, comme lui, iTToupaviot (I Cor., XV, 47-49). Ces expressions sTcoupavioç, I; oùpavou se rapportent probablement à l'origine du Sauveur. Mais, du reste, la conception de saint Paul s'élève bien plus haut. Il suppose clairement la préexistence de Jésus-Christ (G., iv, 4; II Cor., VIII, 9); il lui attribue un rôle dans la création (Col., i, 15-17; ICor., viii, 6). Jésus n'est pas Fils de Dieu seulement comme les justes de l'ancienne Loi, il est le propre Fils de Dieu (ïôioç, R., viii, 32); il est le Seigneur (xupioç), le seul Seigneur comme le Père est le seul Dieu (I Cor., viii, 6); son nom doit être invoqué et tout genou fléchir devant lui (I Cor., i, 2; Ph., II, 9-11); l'auteur n'hésite pas à lui appliquer des textes de l'Ancien Testament écrits de Dieu même (R., X, 11-13; I Cor.,x, 9; E., iv, 8). Et enfin la doctrine de l'apôtre atteint sa dernière expression dans le fameux passage de l'épître aux Philippiens (ii, 6, 7), qui proclame Jésus- Christ préexistant Iv (xopcpr, Qeou, et égal à Dieu (Uct ôsw). Rien ne prouve non plus d'une façon tant soit peu concluante que le Ôso; de l'épître aux Romains (ix, 5) ne se rapporte pas à Jésus-Christ; et si l'on objecte qu'en tout cas l'apôtre subordonne le Christ au Père (I Cor., xv, 28; xi, 3), il est aisé de répondre que cette subordination est ministérielle, non essentielle, et que précisément dans le passage
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de la première épître aux Corinthiens, xi, 3, le parallélisme entre l'homme et la femme, d'une part, et Dieu et le Christ, de l'autre, n'est gardé que s'il y a entre ceux-ci identité de nature.
Pour saint Paul, Jésus-Christ est donc à la fois réellement homme et, au sens absolu, vrai Fils de Dieu. Son rôle, c'est de nous sauver, ou plutôt d'être, entre les mains de Dieu, l'instrument de notre salut, car c'est Dieu qui, dans le Christ, se réconcilie le monde (II Cor., v, 19). Pour cela Jésus-Christ devient notre représentant, nous est substitué. Lui-même sans péché, il a été fait péché pour nous, afin que mourant avec lui et en lui, nous devenions en lui justice de Dieu (R., VI, 6, 8; II Cor., v, 14, 15, 21). Parce qu'il nous représente, il est notre victime; sa mort est le prix de notre rançon, un moyen de propitiation (Tijxrj, îXacTTipiov) auquel nous participons, étant contenus en lui(R., III, 25; vi, 6; I Cor., vi, 20; G., m, 13; E.,
I, 7). Ce qui n'empêche pas que la grâce et la rédemption ne soient, en principe et de la part de Dieu, spontanées et gratuites, puisque l'incarnation et la mort de Jésus-Christ sont elles-mêmes la plus grande de toutes les grâces (R., v, 8; E., i, 3-6; ii, 4-7).
La mort de Jésus-Christ est ainsi la clef de toute l'œuvre du relèvement, et l'on comprend pourquoi saint Paul ne veut connaître que Jésus crucifié (I Cor.,
II, 2). Le péché, crucifié en Jésus, meurt aussi en nous puisque nous étions renfermés en Jésus (R., vi, 6-15). C'est la partie négative de la justification : la partie positive va maintenant se développer. Comme nous sommes morts au péché avec Jésus-Christ et en lui, de même nous ressuscitons avec lui et en lui à une vie nouvelle (R., vi, 4, 5, 8, 11; iv, 25). Le second Adam est esprit vivificateur (I Cor., xv, 45; II Cor., m, 17); et comme le premier Adam nous avait communiqué le
péché et la mort, ainsi le second nous communique sa justice et sa vie (R., v, 15-21; G., ii, 20), c'est-à-dire cette justice et cette sainteté de Dieu qu'il possédait, et dont la vie nouvelle qu'il a prise en sortant du tombeau est le symbole (R., vi, 4-11; iv, 25).
Comment s'opère cette communication? La génération naturelle, on l'a vu, transmet à ses descendants le péché d'Adam; le baptême et la foi nous transfusent la vie de Jésus. Par le baptême nous sommes co-ensevelis avec Jésus-Christ dans la mort : nous mourons au péché, puis nous ressuscitons avec lui (R., VI, 3-8; cf. E., ii, 5-6; G., m, 27). Par la foi, qui nous incorpore au Sauveur, nous entrons en communion de sa justice et de ses mérites (R., m, 22-25; IX, 30-33; G., ii, 16, 20; m, 2, 5-12, 23-27). Cette foi, remarquons-le bien, n'est pas une simple adhésion de l'esprit : elle implique, d'après saint Paul, la tradition totale à Dieu de l'homme, de son activité et de son cœur (R., i, 5; vi, 16, 17; x, 10, 16, 17; G., ii, 20; ITh., II, 12-13). Elle ne s'oppose pas aux œuvres en général, mais aux œuvres d'où la foi est absente et que l'on regarderait comme le principe de la justification et du salut (R., ix, 31, 32; G., ii, 16; m, 2, 5, 10-12).
Le péché avait son principe et son siège dans la chair : la vie nouvelle que nous apporte la rédemption a comme siège et principe l'Esprit (irveufAa). Le mot, outre la signification générale qui l'oppose à chair, péché, légalisme outré, présente, dans saint Paul, des nuances qu'il n'est pas toujours aisé de distinguer. Ainsi, dans certains cas, il semble désigner l'âme ou l'homme lui-même, en tant qu'il est sous l'influence de l'Esprit de Dieu et aspire aux choses d'en haut (R., viii. 4-10; G., V, 16; cf. I Cor., ii, 14, 15). Plus souvent, il désigne l'Esprit de Dieu agissant en l'homme. Cet
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Esprit est la source de la grâce et des charismes (I Cor., XII, 3-11); il habite dans nos corps et les consacre (I Cor., III, 16; VI, 19); un jour il les ressuscitera (R., VIII, 11); il opère aussi et surtout dans l'âme en lui communiquant une vie nouvelle (R., viii, 10), en étant pour elle le gage que Dieu lui donne de sa filiation divine (R., viii, 14-16; 11 Cor., i, 22; v, 5; G., IV, 6). Mais en outre, il est plusieurs passages où il est clair que TEsprit ne désigne plus une opération de Dieu en général, mais une personne déterminée, la personne du Saint-Esprit. L'Esprit-Saint aide notre faiblesse, prie en nous (R., viii, 26, 27), rend témoignage que nous sommes les enfants de Dieu (R., viii, 16). Il est en Dieu et connaît ses secrets (I Cor., ii, 11) ; il est aussi en nous qui devenons ses temples (I Cor., m, 16; VI, 19). On le distingue du Père et du Fils (R., VIII, 11), Esprit à la fois de Dieu et du Christ (R., VIII, 9), envoyé par le premier, mais appartenant au second (G., iv, 6). Et c'est ainsi que, sans exposer expressément de doctrine sur la Trinité, saint Paul suppose toujours que ces noms de Père, Fils, Esprit sont entendus de ses lecteurs comme désignant trois termes divins dont il ne précise pas rigoureusement le rapport, mais qu'il associe dans une formule de bénédiction que l'on peut appeler trinitaire (II Cor., xiii, 13).
Tous les hommes cependant ne reçoivent pas l'Esprit et n'obéissent pas à l'Évangile (R., x, 16) : il y a des ennemis de la croix de Jésus-Christ, dont la fin est la ruine (Ph., m, 18, 19). C'est le mystère de la prédestination. Saint Paul l'envisage intrépidement, et en maintient avec force les deux éléments : d'une part, la souveraine indépendance de Dieu qui sauve qui il veut, et, en fin de compte, parce qu'il le veut (R., ix, 14, 29) ; de l'autre, la liberté de Thomme qui ne se perd que
par sa faute et son incrédulité (R., ix, 30-33; x, 14-21). Mais, du reste, il ne lexplique pas et il ne sent pas le besoin de l'expliquer, puisque, aussi bien, la gloire de Dieu se trouve manifestée dans la perte des uns comme par le salut des autres (R., ix, 20-23).
Quant aux fidèles qui reçoivent TEvangile et vivent de l'Esprit, ils forment l'Église. Les chrétiens étant les membres de Jésus-Christ, l'Eglise est son corps, un corps dont il est la tête (R., xii, 4, 5; I Cor., xii, 27; E., 1,22, 23; v, 23; Col., i, 18; ii, 19). C'est lui qui en maintient l'unité, qui en développe les organes (E., iv, 15, 16). A son tour, elle est le complément, l'achèvement de Jésus-Christ, son plérôme (uX-^poijxa, E., i, 23). L'Esprit de vérité, qui demeure en elle, en fait la colonne de la vérité (I Tim., m, 15); il y divise les ministères et les fonctions (I Cor., xii, 4-11, 28-31) : mais tous ces ministères viennent d'un seul et même Esprit en qui nous avons été baptisés, et qui nous rend uns en lui (I Cor., xii, 13).
Dans cette Église universelle cependant, saint Paul, principalement dans ses épîtres pastorales, distingue des communautés particulières auxquelles il donne également le nom d'Églises, et, entre les membres de ces églises, des épiscopes et des diacres (Ph., i, 1) de qui il requiert certaines vertus (I Tim., m, 1-13). Il parle également de presbytres qui président (I Tim., V, 17, 19), et qu'il confond, en partie du moins, avec les épiscopes (Tit., i, 5-9). Il doit y en avoir dans chaque ville, dont la mission soit d'exhorter, de prêcher la saine doctrine, et de reprendre les récalcitrants (Tit., I, 5, 9; I Tim., v, 17). Un certain nombre de ces presbytres, sinon tous, sont donc en même temps didascales, et les ministères dont nous venons de parler ne doivent pas complètement se distinguer de ceux que saint Paul énumère dans l'épître aux
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Éphésiens, iv, 11 : « Il (Jésus-Christ) a établi les uns apôtres, les autres prophètes, les autres évangélistes, les autres pasteurs et docteurs pour le perfectionnementdes saints, etc. » Parfois lespresbytres sont réunis en un corps, le presbyterium^ qui impose les mains pour conférer certains ministères (I Tim.. iv, 14). Mais du reste, Tapôtre recommande à Timothée de garder pur le dépôt des vérités qu'il lui a confiées (I Tim., VI, 20; II Tim., i, 13, 14), et de se choisir des collaborateurs fidèles pour en instruire les autres (II Tim., II, 2). Il s'attribue à lui-même et il reconnaît à Timothée et à Tite le droit de juger et de condamner en matière de foi et de discipline (I Tim., i, 19; v, 19, 20; VI, 3-5; lî Tim., ii, 16-19, iv, 2-4; Tit., m, 10, 11; I Cor., V, 1-5).
Entre les rites qui s'accomplissent dans les réunions chrétiennes, outre le baptême, saint Paul mentionne la cène du Seigneur, dont il rapporte l'institution sensiblement comme le troisième évangile (I Cor., xi, 20-34). L'Eucharistie est le corps et le sang de Jésus- Christ : elle représente sa mort, et celui qui la reçoit indignement mange et boit son jugement. Dans un autre passage (I Cor., x, 16-21), ce même rite est rapproché de la manducation des viandes immolées aux idoles. Sa relation avec le sacrifice de la croix, déjà indiquée (I Cor., xi, 25, 26), est mise ainsi plus en relief.
Le mariage est le symbole de l'union de Jésus-Christ et de son Église. L'épouse est le corps de l'époux, comme l'Eglise est le corps de Jésus-Christ (E., v, 25- 32). Dès lors le mariage est indissoluble : c'est le précepte du Seigneur (I Cor., vu, 10, 11); la mort seule pourra le rompre (R., vu, 2, 3; I Cor., vu, 39). L'unique exception faite est en faveur du conjoint fidèle avec qui l'infidèle refuse de cohabiter (I Cor.,
VII, 12-16). Quant à la continence et à la virginité, Paul, pas plus que son maître, n'en fait un précepte : il la conseille seulement comme préférable à l'état du mariage quand Dieu y appelle (1 Cor., vu, 7, 25-38). L'état de viduité est, de même, préférable aux secondes noces, bien que celles-ci soient permises (I Cor., vu, 39-40).
Cependant, à travers tout cet enseignement, on voit repasser de temps à autre cette préoccupation du jugement et de la fin des choses que la prédication de Jésus avait si fortement inculquée : Paul, lui aussi, avait prêché le royaume de Dieu (Act., xix, 9; xx, 25; xxviii, 31), et il n'ignorait pas que ce royaume ne serait consommé qu'avec le second avènement du Christ. Quand aurait lieu cette consommation? Traduisant sur ce point l'opinion commune de son temps, l'apôtre, quand il écrivit ses premières épîtres, la représentait comme prochaine (I Th., iv, 14-16; cf. II Th., ii, 2-5) : « Le temps est court », s'écrie-t-il, il faut user du monde comme n'en usant pas, car sa figure passe (I Cor., vu, 29-31). En même temps cependant, il répète qu'avant la parousie suprême doit être révélé l'homme de péché, le fils de perdition (ô àv8po)7ro; xr? àvoaiaç, ô uVoç T^; aircoXeiaç), qui s'élèvera contre Dieu et contre son règne. Or le mystère d'iniquité s'accomplit déjà : cep^endant l'antéchrist est encore entravé : il y a une puissance (6 xaT£/(ijv?) qui l'arrête, jusqu'à ce qu'elle disparaisse elle-même et lui laisse le champ libre (II Th., ii, 3-11). Puis, à mesure qu'il avance dans sa carrière, la pensée de l'apôtre s'éclaire et se complète. Au lieu de porter son regard directement sur la fin des temps, il l'arrête sur la fin de chaque homme en particulier et sur la sienne propre. La crainte d'être dépouillés de nos corps et d'être trouvés nus nous trouble sans doute, mais il y faut consentir, puisque nous sommes par là