‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 81 sur 223 · SAINT IRÉNÉE * ET MÉLITON · texte numérisé non relu

SAINT IRÉNÉE * ET MÉLITON

Pendant que les apologistes travaillaient à conjurer la persécution extérieure et à poser le christianisme en face de la philosophie et du paganisme, d'autres écrivains s'occupaient à réfuter les erreurs doctrinales qui menaçaient la foi de l'Église, et surtout la plus considérable d'entre elles, le gnosticisme. On leur a donné le nom de Pères antignostiques. De ce

1. L'édition citée est celle de D.Massuet dans P. G., VIL— H. Ziegler, Irenaeus, der Bischop von Lyon, Berlin, 1871. R. A. Lipsius, Dte Zett des Irenaeus von Lyon, dans VHistorisch Zeitschrift, tom. XXVIII, 1872. Fr. BoEHRiNGER, Ivenaeus der Bischop von Lugdunum, 2«édit., Stuttgart, 1873. A. DuFOURCQ, Saint Irénée, Paris, 1904. J. Werner, Der Pauhmsmus des Irenaeus, Texte undUntersuch., Bd. VI, 2, Leipzig, 1889. Fr.X.Funk, Des Primat der rômischen Kirche, nach Ignatius und Irenaeus, dans les Kirchengeschichtl. Abhandl. und Untersuch., t. 1, 1897. A. Harnack, Das Zeugnis des Irenaeus ûber das Ansehen der rômischen Kirche, dans les Sitzungsber. der k. preuss. Akad. der Wissen.zu Berlin, 1893. J. Chap- HAN, Le témoignage de saint Irénée en faveur de la primauté romaine, dans la Revue bénédictine, t. XII, 1893. A. Camerlijnck, S. Irénée et le zanon du Nouveau Testament, Louvain, 1896. J. Kunze, Die Gotteslehre des Irenaeus, Leipzig, 1891. L. Duncker, Des hl. Irenaeus Christologie, Gôttingen, 1843. J. KœRBER, S. Irenaeus de gratta sanctificante, Wirceburgi, 1865. G. Molwitz, De àvaxe^aXaitoCTew; in Irenaei theologia potestate, Dresdae, 1874. L. HoPFENMiJLLER, S. Irenaeus de Eucharistia, Bambergae, 1867. M. Kirchner, Die Eschatologie des Irenaeus, dans les Studien und Kritiken, tom. XXXVI, 1863. E. Klebba, Die anthropologie des hl. Irenaeus. Munster in W., 1894. P. Batiffol, L'Église naissante et le catholicisme, Paris, 1909.

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nombre sont saint Irénée, saint Hippolyte et Tertullien. Mais ces deux derniers devant être étudiés ailleurs, parce que leur activité s'est dépensée à d'autres travaux, c'est sur Tévêque de Lyon que nous concentrerons ici presque exclusivement notre attention.

Saint Irénée est un asiate. Il appartient, par son origine, à ce groupe d'écrivains de l'Asie Mineure dont les vues théologiques offrent entre elles assez de ressemblance pour qu'on ait pu parler d'une école asiatique^ qui a compté des noms célèbres, mais dont les écrits se sont malheureusement presque entièrement perdus : Méliton, évêque de Sardes, Apollinaire d'Hiérapolis, Rhodon, Miltiade, Apollonius, l'adversaire du montanisme, d'autres encore. De ces auteurs saint Irénée est le plus connu, le seul dont un ouvrage entier nous soit resté. Méliton n'a laissé que des fragments qui méritent toutefois autre chose que l'oubli.

Le grand traité de saint Irénée Contre les hérésies — plus complètement 'EXey/o; xal àvarpoTry) t^ç Jyeuôwvuuou Yvw<7Ecaç — composé entre les années 176-199, est dirigé contre les gnostiques et plus spécialement contre les valentiniens ; mais il formule des principes généraux qui portent plus loin que cette polémique particulière, et qui l'ont fait, de tout temps, regarder comme la réfutation anticipée de toutes les hérésies.

Au moment où l'auteur le composait, le canon du Nouveau Testament venait de se fixer d'une façon ferme et dans son sens exclusif, soit à Rome, soit dans l'Asie Mineure. Ce n'est pas qu'il n'y eût çà et là, et sur tel ou tel livre, des hésitations — saint Irénée luimême parle comme d'Ecritures inspirées du Pasteur d'Hermas et de VÉpître de saint Clément (iv, 20, 2; III, 3,3)^; — mais le principe était posé et les limites

i. Ses expressions ne prouvent cependant pas qu'il les regardât Co:uine canoniques, cf. Harnack Lehrb. der DG., I, 339, note 1.

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étaient dans l'ensemble nettement tracées. L'évêque de Lyon cite ou connaît tous les livres du canon actuel, sauf VÉpître à Philémon qu'il ne cite pas, et la deuxième Epître de saint Pierre qu'il a peut-être ignorée. VEpître aux Hébreux est la seule dont il ait rejeté l'autorité, bien qu'il l'ait connue et même citée ^

Or les Ecritures, déclare Irénée, sont parfaites « puisqu'elles ont été dictées par le Verbe de Dieu et son Esprit » (ii, 28, 2) ; les quatre Evangiles en particulier décident de la foi et sont la norme de la vérité (m, 1). Et néanmoins ce n'est pas à l'Écriture, en dernière analyse, qu'il en faut appeler contre les gnostiques, — d'abord parce qu'ils ont répandu eux-mêmes une masse d'œuvres apocryphes qu'ils prétendent inspirées (i, 20, 1) ; — ensuite, parce que lisant les Ecritures authentiques sans amour de la vérité, ils n'en sont pas convaincus (m, 11, 7); — enfin, parce qu'ils les interprètent à leur fantaisie (ii, 10, 2, 3; III, 12, 7; 21, 3) et soulèvent contre elles d'incessantes difficultés (m, 2, 1). Contre ces incorrigibles ergoteurs il faut s'appuyer sur une règle de foi plus simple. Cette règle de foi est le symbole, le xavwv TY)? aXriôstaç àxXivviç que chacun a reçu au baptême (i, 9, 4), que l'on peut bien plus ou moins parfaitement comprendre et expliquer, mais que l'on ne saurait changer (i, 10, 3).

Où se trouve ce symbole? — Dans l'Église. Dans l'Église on en trouve la formule, et l'on trouve aussi la vraie foi dont il est le résumé et la prédication fidèle qui l'explique; dans l'Église qui a reçu ces

4. Photius, Bibh, cod. 232; cf. Adv. haer., ii, 30, 9; Eusède, H. E., V, 26. Voir sur tout ceci A. Loisy, Histoire du canon du Nouveau Testament. Paris, 1891, pp. 103 suiv. Th. Zaiix, Grundriss der Geschichte des neutestamentlichen Kanons, Leipzig, 1901, 2^ édit., 1904.

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choses, par une succession ininterrompue de ses i pasteurs, des apôtres eux-mêmes; dans l'ensemble des Kglises-mères qui peuvent montrer le catalogue de leurs évêques remontant jusqu'aux origines chrétiennes; dans l'enseignement des pasteurs actuels à qui sont parvenues, par tradition, les vérités qu'ils nous prêchent et qui, par le charisma veritatis cer^ tum dont ils jouissent, conservent intégralement le dépôt de ces vérités divines. C'est à eux que doit s'adresser quiconque veut s'en informer d'une façon certaine; à eux qu'il faut demander l'explication diligente et exacte des Écritures (m, 3, 1, 4; iv, 26, 2, 5; IV, 33, 8; cf. iv, 32, 1; iv, 26, 5). Toute la vérité religieuse a été par les apôtres confiée à l'Église. L'Église a reçu, pour la garder et la répandre sans erreur, les arrhes de l'incorruptibilité, le Saint-Esprit: c'est donc d'elle, de la prédication de ses évêques qu'il la faut recevoir, et il est inutile de la chercher ailleurs : « Tantae igitur ostensiones cum sint, non oportet adhuc quaerere apud alios veritatem quam facile est ab Ecclesia sumere, cum apostoli quasi in depositorium dives plenissime in eam contulerint omnia quae sunt veritatis, uti omnis quicumque velit sumat ex ea potum vitae » (m, 4, 1). « Hoc enim Ecclesiae credilum est Dei munus, quemadmodum ad inspirationem plasmationi, ad hoc ut omnia membra percipientia vivificentur, et in eo disposita est communicatio Christi, id est Spiritus sanctus, arrha incorruptelae et confirmatio fidei nostrae, et scala ascensionis in Deum... Ubi enim Ecclesia ibi et Spiritus Dei, et ubi Spiritus Dei illic Ecclesia et omnis gratia: Spiritus autem veritas » (m, 24, 1 ; cf. v, 20, 1). Le critère dernier de la vérité se trouve donc dans l'enseignement de l'Église; et dès lors, pour décider entre hérétiques et orthodoxes, il faut voir quel est

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l'enseignement des Eglises particulières qui composent l'Eglise universelle, et plus spécialement de celles qui remontent, par la succession de leurs pasteurs, jusqu'aux apôtres (m, 3, 1). Mais, comme il serait trop long de les parcourir toutes, il suffira d'examiner quel est l'enseignement de l'Eglise de Rome. Avec elle en effet, à cause de sa primauté prépondérante, il est nécessaire que toutes les autres s'accordent. En elle et par elle les fidèles partout dispersés ont conservé la tradition venue des apôtres : « Sed quoniamvalde longum est in hoc tali volumine omnium ecclesiarum enumerare successiones, maximae et antiquissimae et omnibus cognitae, a gloriosis duobus apostolis Petro et Paulo Romae fundatae et constitutae Ecclesiae, eam quam habet ab apostolis traditionem et annuntiatam hominibus fidem per successiones episcoporum pervenientem usque ad nos indicantes, confundimus omnes eos qui, quoquo modo, vel per sibi placentia, vel vanam gloriam, vel per coecitatem et malam sententiam, praeterquam oportet colligunt. Ad hanc enim Ecclesiam propter potiorem principalitatem necesse est omnem convenire Ecclesiam, hoc est eos qui sunt undique fidèles, in qua semper ab his qui sunt undique conservata est ea quae est ab apostolis traditio » (m, 3, 2).

Telle est, brièvement résumée, la suite du fameux témoignage de saint Irénée sur l'autorité doctrinale de l'Eglise en général et de l'Eglise romaine en particulier. Cette autorité est infaillible : elle est l'apanage des évêques, et a pour condition matérielle que ces évêques soient rattachés aux apôtres par une succession ininterrompue : mais elle est, en dernière analyse, le fait de l'Esprit de vérité vivant dans l'Église, et garantissant l'intégrité de sa foi et l'inerrance de ses enseignements.

Voyons maintenant en détail la théologie de l'évêque de Lyon.

Nous ne sommes en état de vraiment connaître Dieu que par la révélation qu'il nous fait de lui-même (iv, 6, 4). Or il s'est révélé par son Verbe (iv, 6, 5; iv, 20, 4, 5). Malgré cela nous ne saurions exprimer sa grandeur : quelques perfections que nous proclamions en lui, il reste toujours ineffable : « Est autem et super haec et propter haec ineffabilis » (ii, 3, 3, 4; cf. 8; i, 12, 2).

Ce Dieu suprême est le Créateur : c'est à tort que les gnostiques le distinguent du démiurge (ii, 1, 1; III, 9-15, etc.). Il est à la fois le Dieu de l'Ancien et du Nouveau Testament, Tunique Dieu à la fois juste et bon (m, 9-15; m, 25, 1-4; iv, 9-15). On croit sans doute apercevoir dans la nature des dissonances et du désordre : en réalité et en somme, il y a consonance et harmonie (ii, 25, 2).

Cependant, dans ce Dieu unique saint Irénée compte trois termes, le Père, le Fils et l'Esprit (i, 10, 1 ; iv, 20, i, 3; IV, 7, 4; ii, 28, 6, etc.). Le passage allégué (m, 18, 3) pour prouver qu'il confond le Fils et le Saint- Esprit, non plus que le nom de Sapientia qu'il donne souvent au Saint-Esprit, ne sauraient prévaloir contre les textes formels.

Sur le Verbe considéré en dehors de l'Incarnation, notre auteur est plutôt sobre. Homme de tradition, ayant à lutter contre des adversaires qui multipliaient les systèmes sur les générations et les opérations divines ad intra, il s'enferme dans la doctrine pure et s'interdit toute spéculation. Au nom de Verhe il préfère généralement celui de Fils.

Le Fils est Dieu, vraiment Dieu (m, 6, 1, 2). Comme plus tard saint Athanase, saint Irénée voit dans cette divinité une condition de la Rédemption telle qu'il la

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conçoit. Ce Fils identique au Verbe (ii, 28, 6; m, 18, 2; cf. III, 16, 6) est engendré par le Père (ii, 28, 6), et cette génération est éternelle : « Semper autem coexistens Filius Patri » (ii, 30, 9). « Non enim infectus es, o homo, neque semper coexistons Deo sicut proprium ejus Verbum » (ii, 25, 3; cf. m, 18, 1). Ainsi Irénée repousse la doctrine de la génération temporelle : il ne veut ni de \di projection au dehors (TrpoSoXvi) des gnostiques ni des théories des Apologistes. A la question : comment le Fils est- il né? il répond simplement que le Père et le Fils seuls le savent, et que les gens qui prétendent donner sur cela des explications, et qui assimilent la prolation du Verbe à celle de la parole humaine n'ont pas le sens commun : « Non sunt compotes suî. — Quasi ipsi obstetricaverint! » (ii, 28, 6; cf. ii, 13, 8).

Le propre du Fils n'est pas de créer — bien qu'il soit « la main » de Dieu par laquelle celui-ci crée(iv, 20, 1 ; v, 6, 1) — , mais plutôt de révéler le Père. Il est dans le Père et le Père est en lui (m, 6, 2; iv, 4, 2) : « Invisibile etenim Filii Pater, visibile autem Patris Filius » (iv, 6, 6). « Agnitio enim Patris est Filii manifestatio » (iv, 6, 3). C'est par le Fils que le Père est connu. Par lui il se manifeste d'abord aux anges et aux vertus célestes dès le commencement et avant la création du monde, puis aux hommes (ii 30, 9; iv, 6, 5, 7; iv, 7, 3; IV, 20, 7).

Est-ce à dire que, comme l'existence du Fils en tant que Fils est, chez les Apologistes, conditionnée par la création, elle l'est, chez saint Irénée, par la volonté du Père de se révéler ^ ? Notre auteur n'a certainement jamais pensé à cette question. Pour lui le Fils est « ]e visible » du Père, de même que le Père est « l'invi-

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