MANNE
Marna; nngl. et allem., Manna.
Origine botanique. — Fl'ClXinUS OvïlUS L. ( FvClXinUS CU'/'OpXü PERS.). Le Frêne à Manne est un petit arbre qu’on trouve en Italie, d’où il s’étend vers le nord jusque dans le canton du Tessin en Suisse et le sud du Tyrol. On le trouve aussi en Hongrie (Buda) et sur la côte orientale de l’Adriatique, en Grèce, en Turquie (Constantinople), en Asie Mineure près de Smyrne, et à Adalia sur la côte sud. Il croît en Sicile, en Saidaigne et en Corse. On le trouve en Espagne, à Moxente, dans la province de Valencia (1). Il a été introduit, en qualité d’arbre ornemental dans l’Europe centrale, où il atteint souvent de grandes dimensions. Il s’élève parfois, en effet, jusqu’à 9 mètres de haut. Il fleurit au commencement de l’été. Il se couvre alors de nombreux panicules de fleurs d un blanc sombre qui lui donnent un aspect très-agréable. Ses ieuilles offrent beaucoup de variations dans la forme de leurs folioles, meme sur les arbres incultes. Les fruits présentent aussi des formes très-
variables {a).
Dans quelques points de la Sicile, on retire une petite quantité de
Manne du Frêne commun, Fraxinus excelsior L. (/>)■
Historique, — Le nom de Manne, donné d’abord à l’aliment miraculeux qui passe pour avoir nourri les Israélites pendant la traversée du désert,
(t) Le Fraxinus liungcana DC., arbre du nord de la Chine, parait n’étre qu« peu distinct du Fraxinus Ornus.
a cté ensuite employé pour désigner d autres substances d origine et de nature diverses. Parmi elles, la plus importante est l’exsudation sucrée du Fraxinus Ornus L. qui constitue la Manne delà médecine européenne.
D'après des recherches récentes (I), il paraît évident qu’avant le quinzième siècle, la Manne employée en Europe était importée d Orient et ne provenait pas d’un Frêne. Raffaele Maffei, nommé aussi Volaterranus, écrivain de la seconde moitié du quinzième siècle, dit qu’on commença, de son temps, à recueillir de la Manne en Calabre, mais quelle était inférieure à celle de l’Orient (2). A cette époque, la Manne qu’on recueillait s’écoulait spontanément des feuilles de l’arbre et portait le nom de Manna di foglia ou Manna di fronda. Celle qui s’écoulait de la tige se nommait Manna di corpo et était moins estimée. Toute cette Manne coûtait fort cher.
Vers le milieu du seizième siècle, on commença à faire des incisions au tronc et aux branches. Cette coutume fut vigoureusement combattue, même à l’aide d’ordonnances législatives; mais, comme elle fournissait aux collecteurs une quantité plus considérable de marchandise, elle finit par être généralement adoptée. La Manna di foglia finit par être inconnue au point que Girillo de Naples, en 1770, mettait en doute qu’elle eût jamais existé (3).
En ce qui concerne l’histoire de la production de la Manne en Sicile, il existe un fait curieux. Près de Gefalù, dans la chaîne de Madonia, se trouve une éminence nommée Gibelman ou Gibelmanna. Ce nom, qui, en arabe, signifie montagne de la manne , n’est pas d’origine moderne, on le trouve dans un diplôme de l’année 1082, relatif à la création de l’évêché de Messine, et il est considéré comme preuve que laManne était recueillie dans cet endroit à l’époque de l’occupation de la Sicile par les Sarrasins, de 827 à 1070. Nous n’avons pu obtenir aucune démonstration de ce fait. D’autre part, il est remarquable qu’aucun écrivain, aussi loin que remontent nos connaissances, ne mentionne laManne, comme production de la Sicile, antérieurement à Paolo Boccone, de Païenne. Après avoir nommé plusieurs localités où l’on récoltait cette drogue dans l’Italie continentale, il ajoute qu’on l’obtient aussi en Sicile (4).
Jusqu’à une époque récente, la Maremme de Toscane produisait aussi de la Manne ; mais il n’en arrive plus aujourd’hui dans le commerce,
(1) Hanuurv, Historical Notes on Manna, in Pharm. Journ , 1870, X, 326; Science Papcrs, 355.
(2) Commentarii Urbani, Paris, 1515, lib. xxxvm, f. 1 13.
(3) Phil. Traits., 1771, LX, 233.
(1) Museo di Fisicd, Vend., 1697, Obs. xiv, xv.
ÜLÉACÉKS.
ni de cetle localité, ni des Etats do l'Eglise, où l'on en recueillait à
1 époque de Boccone. Cependant, on applique encore le nom de Tolfa, ville voisine de Civita Vccchia, à une sorte inférieure de Manne.
La récolte de la Manne, très-importante en Calabre avant la fin du siècle dernier, n’y existe maintenant presque plus (I).
Production. — La Manne du commerce est recueillie, aujourd'hui, uniquement en Sicile. Les principales localités qui la produisent sont les districts voisins de Capaci, de Carini, de Cinisi et de Favarota, petites villes situées à 25 milles à l’est de Païenne, près des bords de Castellamaie. On en recueille aussi à Geraci, Gastelbuono et autres points du district de Cefalù, situés à 50 ou 70 milles à l'est de Païenne.
Le Fiêne à Manne ne forme plus, dans les districts qui fournissent la meilleuie Manne, des bois naturels, mais ils sont cultivés dans des plantations régulières désignées sous le nom de frassinetti. Les arbres atteignent de 3 a 6 mètres de hauteur. Ils sont disposés en rangées, à
2 mètres de distance les uns des autres. De temps à autre, on laboure le sol entre eux et on le fume. Lorsque l’arbre est âgé d’environ huit ans et que sa tige a atteint au moins 8 centimètres d’épaisseur, la récolte peut commencer, et continuer pendant dix ou douze ans. On abat alors, généralement, la tige de l’arbre et un jeune rejeton s’élève, à sa place, sur la même souche. Du même pied s’élèvent ainsi quelquefois deux ou trois tiges.
Pour obtenir la Manne, on pratique dans l’écorce des incisions transversales qui pénètrent jusqu’au niveau du bois et sont situées à 4 ou o centimètres lune de 1 autre. On fait chaque jour une incision nouvelle ; la première au moment de la floraison de l’arbre, la seconde directement au-dessus de la première, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la saison sèche. L’année suivante, on pratique les incisions sur une partie intacte de la tige et on agit de la même façon pendant chaque saison sèche. Au bout de quelques années, lorsque l’arbre a été incisé sur toute sa surface et qu’il est épuisé, on l’abat. On enfonce dans les incisions des petits morceaux de bois ou de paille qui se recouvrent d'une Manne de qualité supérieure, nommée Marina a cannolo, inconnue dans le commerce comme sorte particulière. La belle Manne que nous voyons d’habitude paraît s’être durcie sur la tige de l’arbre. La Manne qui s’écoule des incisions inférieures, et qu’on recueille souvent sur des tuiles ou des fragments de tiges d 'Opuntia en forme de coupes, est moins
(1) Hanbury, iu Giornalc Botanico Itclliano, oct. 1872, 207 ; Phann. Journ., 30 nov. 1872, 421.
cristalline, plus gommeuse et plus gélatineuse, et considérée comme de qualité inférieure. Le moment le pins favorable pour inciser les tiges répond aux mois de juillet et août, les arbres ayant, a cette époque, cessé de produire des feuilles. Pour obtenir une bonne récolte, il est nécessaire que la température soit sèche et chaude. Après a\ oir recueilli la Manne, on l’abandonne sur des planches pour la faire sécher et durcir avant de l’emballer. La Manne qui reste sur la tige après qu’on a recueilli les plus beaux morceaux, est enlevée séparément et constitue la petite Manne du commerce (1).
Secrétion. — Nous avons étudié au microscope l’écorce des liges du Fraxinus Omws*qu’on incise à Capaei pour obtenir la Manne ; nous n’y avons trouvé aucune organisation particulière pouvant expliquer la formation de la Manne, ni aucune apparence que l’exsudation saccharine soit due à une altération des parois cellulaires, comme cela existe pour la gomme adragante. Cette écorce est pauvre en matière tannique ; elle contient de l’amidon et donne à l’eau une magnifique fluorescence due à la présence de la Fraxine.
Description. — Les pharinacologistes ont employé diverses dénominations pour désigner les qualités de la Manne, mais dans le commercé anglais ces noms ne sont pas actuellement employés. Les meilleures qualités de Manne y sont désignées sous le nom de Flake Manna ( Manne en larmes ou mieux enstalactiques des pharinacologistes français), tandis que les morceaux plus petits, imparfaitement agglutinés, sont nommés petite Manne ou Tolfa Manna (Manne commune ou Manne en sorte des pharinacologistes français).
La Manne se présente sous un aspect stalactiforme dû à. l’exsudation graduelle du suc et au dépôt successif des couches les unes au-dessus des autres. Les plus beaux morceaux ont le plus souvent la forme de baguettes triangulaires ayant parfois jusqu’à 15 à 20 centimètres de long et 2 centimètres et demi ou davantage de large, évidés sur la face interne qui a été souillée par son contact avec l’écorce. Ils sont poreux, cristallins, friables, colorés en jaune brunâtre pâle, et en blanc presque pur dans les parties qui ont été le plus éloignées de l’écorce. Les morceaux dont la couleur est plus foncée et dont l’apparence est onctueuse
(1) Les renseignements que nous donnons sur la production de la Manne découlent des observations de Stettner, qui visita la Sicile pendant l’été de 1847 (in Archiv. (1er Pharm., III, 194; in Jahresbcricht de Wiggers, 1848, 35; in Jauni, of Bot., de Hooker, 1849, 1,124), dccelles de Cleghorn (in l'rans. of the Bot. Soc. ofEdinb., 1868-69, X, 132) et des recherches personnelles faites par l’un de nous dans les environs de Païenne, en mai 1872.
32 OLÉACÈES.
ou gommeuse sont moins estimés. La bonne Manne est cassante et croquante, et fond dans la bouche ; sou goût est agréable, sucré, et semblable à celui du miel, mais cependant n'est pas dépourvu d’un peu d’amertume et d’âcreté. Son odeur peut être comparée n celle du miel ou du sucre mouillé.
La Manne de la meilleure qualité se dissout, à la température ordinaire, dans 6 parties environ d’eau, en formant un liquide clair, neutre. Elle contient, indépendamment de la mannite, une petite proportion de sucre et de gomme. La Manne qui exsude des vieilles liges ou des parties inférieures des jeunes arbres eux-mêmes contient une quantité plus ou moins considérable de gomme, de sucre fermentescible. et d'impuretés. La température moins favorable de la fin de l’automne et de l’été provoque une certaine altération dans la composition du suc et lui enlève, en partie, la propriété de se concréter en masses cristallines.
Composition chimique. — Le principe dominant de la Manne, du moins dans les meilleures sortes, est le sucre de Manne ou Mannite, G6Hu06, qui existe aussi, mais en moins grande quantité, dans un certain nombre d’autres plantes que le Frêne. On la produit artificiellement en traitant le glucose, G6IIl20G, par un amalgame de sodium, et indirectement en faisant fermenter du glucose ou du sucre de canne. Elle est isomérique de la dulcite ou mélampyrine ; elle cristallise en prismes ou en plaques brillants, appartenant au système rhombique ; elle fonda 165° C., et peut, en très-petite quantité, être sublimée par la chaleur sans subir de décomposition. Elle se dissout dans 6 parties d’eau à la température ordinaire, moins facilement dans l’alcool étendu d'eau, très difficilement dans l’acool absolu et pas du tout dans l’éther. La solution ne possède qu’un pouvoir rotatoire très-faible et elle n’est pas altérée par l’ébullition avec les acides ou les alcalis ou avec le tartrate cuprique alcalin.
Berthelot a montré que la mannite est susceptible de fermenter, mais moins facilement que les sucres appartenant au groupe des hydrates de carbone. Lorsqu’on la mélange avec du noir de platine humide, elle s’échauffe beaucoup et donne de Y acide d/a»»^fy»eincristallisable, G6H120T, et de la Mannitose, CGHl20G, sorte de sucre semblable au sucre de raisin, et probablement isomérique avec lui, mais optiquement inactif et ne paraissant pas être cristallisable. Traitée par l’acide nitrique, la mannite ne. fournit ni acide tartrique, ni acide mucique,mais du sucre et une certaine quantité d’acide racémique. Par la distillation sèche, elle donne de l’acroléine, de l’acide formique et d'autres produits. Toutes les réactions chimiques de la mannite démontrent qu'elle ap-
HISTOIRE DES DROGUES D'ORIGINE VÉGÉTALE, partient au groupe des alcools, ot parmi eux elle sc rapproche surtout de la glycérine.
La quantité de mannite qui existe dans la meilleure Manne varie do 70 à 80 pour 100
Lorsqu’on mélange une solution de Manne avee du tartrate de cuivre alcalin ce dernier est réduit très-rapidement, meme à lioid, à 1 état d’hydrate cupr eux. Cette action est due à la présence d’un sucre qui, d'après Backhaus, est du dextro-glucose ordinaire. Il peut en exister jusqu’à 16 pour 100, et on le trouve même dans la meilleure Manne, mais il est plus abondant dans les Mannes onctueuses. D’après Buignet(i), ce sucre ne possédant qu’un pouvoir rotatoire peu considérable, il consiste probablement en un mélange de sucre de canne et de lévulose. Il a trouvé cependant qu’une solution aqueuse de Manne dévie fortement la lumièie à droite, fait qu’il attribue à la présence d’une forte proportion de dex- Lrine. Les meilleures sortes de Manne contiennent, d’après Buignet, 20 pour 100 environ de dextrine ; les inférieures, beaucoup plus. Sous l’influence de l’acide nitrique, la dextrine ne donné pas d’acide mucique ; sa solution n’est pas précipitable par l’acétate tannique de plomb, mais elle est précipitée par l’alcool.
Dans nos expériences, nous n’avons réussi à isoler ni de la dextrine ni du sucre de canne. 11 existe, même dans la plus belle Manne, une petite proportion d’un mucilage dextrogyre qui est précipité par l’acétate neutre de plomb et donne de l’acide mucique par ébullition avec l’acide nitrique concentré.
On peut retirer, à l’aide de l’éther, des solutions aqueuses de Manne, une très-petite proportion de résine d’un brun rougeâtre, qui possède une odeur forte et une saveur un peu âcre, et des traces d’un acide qui réduit les sels d’argent et paraît être aisément résinifié. La proportion d’eau qui existe dans les qualités inférieures de Manne s’élève souvent à 10 ou 15 pour 100. La meilleure Manne abandonne environ 3,6 pour 100 de cendres.
La coloration verdâtre de certains morceaux de Manne était attribuée autrefois à la présence du cuivre. Gmclin, se fondant sur la fluorescence de la solution, l’attribua à YÆsculine. Elle est due en réalité a un corps très- ressemblant à l’æsculine, la Fraxine , ClcH18010, qui existe dans l’écorce du Frêne à Manne et du Frêne commun, et aussi, en compagnie de l’æsculine, dans celle du Marronnier d’Inde. .La fraxine cristallise en prismes incolores, facilement solubles dans l’eau chaude et dans
(1) Journ. de Pharm., 1807, VII, 401 ; 1868, VIII, 6.
M OLÉACÉES.
1 alcool , et pourvus d’une saveur astringente et amère. Les acides dilués la décomposent en Fraxétine, G10Il8O5, et on glucose, C8II1206. La présence de la fraxine dans la Manne, surtout dans les sortes inférieures, est révélée parla belle fluorescence de la solution alcoolique de la Manne.
Commerce. — Les exportations de Manne faites par la Sicile il), surtout par Païenne, ont été : en 1869, de 2 546 quintaux, valant 15972 liv. st.; en 1870, de 1 564 quint, valant 10220 liv. st.; en 1871, de 3 038 quint, valant 19 528 liv. st. La moitié environ de ces quantités a été expédiée en France. Les statistiques commerciales italiennes (2) expriment de la façon suivante l’exportation de la Manne en 1870: incanelli , 58691 kilogrammes ; in sorte , 186 664 kilogr. Le Royaume-Uni a importé, en 1870, 230 quintaux de Manne, évalués à 4 447 liv. st. (3).
Falsification. — On ne peut guère dire que la Manne soit soumise à des falsifications, quoiqu'il soit possible de rappeler des essais d’in troduction d’une Manne fausse fabriquée avec du glucose ; mais des efforts considérables ont été faits dans le but de transformer la Manne de qualité inférieure en une sorte ayant l’aspect de la Manne en larmes naturelle, les fabricants reconnaissant toutefois la nature de leur produit. La Manne en larmes artificielle offre la plus grande ressemblance extérieure avec les très-beaux morceaux de la drogue naturelle, mais elle en diffère par l'uniformité plus grande de coloration et parce qu’elle est débarrassée des quelques impuretés dont la Manne naturelle n’est jamais exempte. Elle en diffère encore en ce que, lorsqu’on la casse, on ne voit pas de cristaux de mannite dans les interstices des fragments et en ce qu’elle est dépourvue de l’odeur particulière et de la saveur légèrement amère de la Manne naturelle. Lorsqu’on la fait bouillir avec quatre parties d’alcool à 0,838, on obtient un résidu visqueux, semblable à du miel, tandis que la Manne naturelle abandonne une substance dure, non dissoute. Histed (4) a trouvé qu’elle contient seulement 40 pour 100 de mannite, tandis que la belle Manne, traitée de la même façon, en donne 70 pour 100.
Usages. — La Manne constitue un laxatif léger, beaucoup moins employé aujourd’hui en Angleterre qu’autrefois, mais encore très-usité
(1) Report by Consul Dennis on the commerce and navigation ofSicily in 1869, 1870,
(2) Direzione generale delle Gabelle : Movimento commerciale del regno d'Italia net 1870, Milano, 1871.
(3) Annual Statement of the trade and navigation of the U. K. for 1870, 102.
(4) On artifieial Flalce Manna, in Pharm. Journ., 1870, XI, 629.
dans l’Amérique du Sud. On prescrit souvent, en Italie, la mannite, qui possède des propriétés semblables.