ERGOT DE SEIGLE
Secale cornuhon ; angl., Ergota (2), Ergot of Hge, Spurred Jtye ; allem., Mutterkorn.
Origine botanique. — C ’laviceps purpurect Tulasne. — C’est un champignon du groupe des Pyrénomycètes , dont l’ergot représente une forme non encore parvenue à maturité, désignée sous le nom de sckrotium, sc développant dans l’intérieur des paillettes d’un grand nombre de Graminées.
(1) Dingi.ur, P olytechni ’sches Journal, 1 870, 177 ; Chemisches Centralblatt , 1870, G07; et 1872, 844.
(2) Du mot français ergot, autrefois argot, éperon de coq.
CHAMPIGNONS
L'ergot employé en pharmacie est recueilli presque exclusivement sur le Seigle (Secale cerealc L.), mais le même champignon sc développe sur des graminées appartenant à d’autres genres, notamment les Ayropyrum , Alopecurus, Ammophila, Anthoxantlium, Arrhenalherum, Avena, Brachy podium, Calamagrostis, Dactylis , Glycena, Hordeum , Lolium, Poa et Triticum. D’autres organismes de formes diverses, mais ne constituant que des espèces douteuses, se développent sur les Molinia , Oryza, P /vaginites, et d’autres Graminées. Dans la famille des Cypéracées on connaît aussi des ergots particuliers.
Historique. — Quoiqu’il soit difficile qu’une production aussi singulière que l’ergot n’ait pas été notée dans les écrits des auteurs classiques, nous croyons qu’on n’a trouvé dans ces ouvrages aucune mention s’appliquant d’une façon certaine à ces champignons (1). La date la plus ancienne à laquelle nous trouvions l’ergot mentionné à cause de ses propriétés obstétriques est le milieu du seizième siècle. Adam Lonicer, de Francfort, décrit sa formation sur les épis du Seigle et ajoute qu’il est considéré par les femmes comme jouissant d’une action remarquable et incontestable (2). Il se trouve aussi très-clairement décrit par Johannes Thalius, en 1588 ; il dit qu’il est employé « ad sistendurn sanguinem » (3). Pendant le siècle suivant, il est signalé par Caspar Bauhin, en 1623, qui le nomme Secale luxurians (4) ; et en 1693 par le botaniste anglais Ray, qui fait allusion à ses propriétés médicinales (o). Rathlaw, accoucheur hollandais, employait l’ergot en 1747. Trente ans plus tard, Desgranges, de Lyon, le prescrivit avec succès; mais ses propriétés particulières et importantes ne furent guère connues avant le commencement de notre siècle. Le docteur Stearns, de New-York, le fit alors mieux connaître (6). Cependant l’ergot de Seigle ne fut admis dans la Pharmacopée anglaise qu’en 1836 (7).
L’emploi de farine contenant une quantité considérable d’ergot de seigle donne lieu à une maladie terrible, désignée actuellement sous le nom d 'Ergotisme, mais connue à des époques reculées sous des noms divers : Morbus spasmodicus, convulsions, malignus, epidemicus vcl cerealis,
(1) Consultez : Pline, Nat. Hist., liv. xvm, ch. 44.
(2) Kreuterbuch, ed. 1582, 285 (non dans l’édition de 1560).
(3) Sylva Hercynia, Franco!’., 1588, 47.
(4) Pinax Tlieatri Botaliici, Basil., 1023, 23.
(5) Hist. Plant., 1693, III, 1241.
(0) St il lé, Therapeutics and Hat. Med., 1868, II, 609.
(7) De 1825 à 1828, le prix de l’Ergot de Seigle à Londres était de 36 é 50 shelliugs la livre, c’est-îi-dire de douze îi quinze lois sa valeur actuelle.
liaphama, Convulsio rapkania (4), et Ignis Sancti Antonii , par allusion à l’ancienne abbaye de Saint- Antoine, en Dauphiné.
Quelques-unes des épidémies qui ont ravagé l’Europe au moyen âge après des pluies abondantes et des disettes ont été rapportées avec plus ou moins de probabilité à l’ergotisme (2). Les chroniqueurs du sixième et du huitième siècle signalent certaines maladies qui pourraient être dues à des grains ergotés. C’est moins douteux en ce qui concerne les maladies qui ont régné en France au dixième siècle, et en Espagne au douzième siècle. Pendant l’année 1596, la Hesse et les régions avoisinantes furent ravagées par une peste terrible que la Faculté de médecine de Marburg attribua à la présence d’ergot dans les céréales consommées,par la population. La même maladie se montra en France en 1630 ; dans la Saxe, pendant les années 1648, 1649 et 1673 ; de nouveau dans diverses parties de la France, notamment dans l’Aquitaine et la Sologne, en 1650, 1670 et 1674. Fribourg et le pays voisin furent visités par la même maladie en 1702; d’autres parties de la Suisse en 1715 et 1716; la Saxe et la Lausitz en 1716; d’autres localités d Allemagne en 1717, 1722, 1736, 1741, 1742 (3). La dernière épidémie produite en Europe par l’ergot paraît être celle qui, après la saison pluvieuse de 1816, ravagea la Lorraine et la Bourgogne et entraîna la mort d’un grand nombre de pauvres gens. La maladie de l’ergot s’observe quelquefois de nos jours en Abyssinie (4) et on a signalé récemment quelques cas de mort produits par elle en Bavière (5).
Développement de l’ergot. — La nature véritable de l’ergot a été pendant longtemps l’objet d’un grand nombre d’opinions diverses ; elle a été établie par les admirables recherches de Tulasne, dont le Mémoire sur l'ergot clés Glumacées (6) nous fournira la plupart des détails que nous allons donner.
L ergot ne se forme souvent que sur un petit nombre des fruits d un même épi, parfois cependant il en attaque une vingtaine ou davantage. Dans le premier cas, Je développement des autres fruits n’est pas empêché, mais si un grand nombre sont attaqués à la fois, l’épi entier
(1) Pereira, Elem. of Mat. Med., 1850, II, 1007.
(2) Consultez : Hæser, Lehrbuch (1er Gcschichte der Medicin uncl der Volkskrank iciten, 1815, I, 250,8,10 ; II, 94. — G. F. IIeusinger, Recherches de pathologie comparée.
,\rn1853, ’’ 543"334-- MératcI, De Lens, Dict. de Mat. Medic ., III. 131 ; Vil, 208,
(3) Iissot de Lausanne, Phil. Trans., I7GG, LV, 106. - Hist. de la Soc. roy. (V Médec., 1776, 345. — Mém. de Mécl. et de Phys, méd., 1776, 260-311, 417.
(4) Tu. von IIeuglin, Rcisc nach Abessinien, etc., Jena, 1868, 180.
(5) Wiggers et Husemann, Jahresbcricht , 1870, 582.
(6) Ann. sc. nat ., Bot., 1853, XX, 1-36, 4 planches.
CHAMPIGNONS
sc détruit. Les ergots isolés deviennent généralement plus gros ; ils atteignent leur taille maximum sur les pieds de seigle qui vivent isolés au milieu d’autres graminées.
Le premier symptôme qui indique la formation de l’ergot est la présence sur l’épi de gouttes d’une substance particulière qui a reçu le nom de miel de seigle. C’est un mucus jaunâtre, possédant une saveur douce, très-prononcée et l’odeur particulière désagréable qui appartient aux champignons. Des gouttes de ce mucus se montrent çà et là dans le voisinage des grains malades et attirent des fourmis et d’autres insectes, surtout 1 c Rhagonycha melanura Fabr., jaune rougeâtre, mais pas les abeilles. On a supposé que les insectes étaient les agents de la propagation de l’ergot, et il peut bien en être ainsi, mais ce serait seulement en transportant le mucus saccharin d’une plante aune autre.
Le mucus du seigle ne contient ni gouttes d’huile ni amidon. Après dilution dans l’eau, il produit dans la solution alcaline de tartrate cuprique un précipité abondant et rapide d’oxyde de cuivre. Desséché sur
l’acide sulfurique, il se solidifie en une masse cristalline. Après quelques jours , les gouttes de mucus disparaissent des épis ; les grains commencent à cette époque à être complètement désagrégés et sont dépourvus d’amidon.
Les ovaires ergotisés sont mous, recouverts et imprégnés d’un tissu feutré blanc, spongieux, qui constitue le mycélium du jeune champignon. Il est formé de cellules filiformes grêles, qui constituent les hyphas revêtues par une couche de cellules divergentes radialement,
Fig. 290. Développement de l’ergot do Soiglc ^ SOnt les basides. Le mycélium
( d’après Sachs); a, Sphacélic ; A, coupe dans la entier est Cl’eusé de Cavités et de
gphacélie, elle enveloppe le style dont le stig- . , , , , ^
mate est soulevé; c, l 'hyménium ou spcrmnto- fentes qui s ouvrent au dehors. De sa
pllore portant des spores; d, conidies en ger- couc]le extérieure, qui a été désimination ; l’une d’elles porte à son extrenulc
do nouvelles conidies qui, elles-mêmes, pour- gnôe SOUS le nom (1 hyménium OU ront produire un nouveau mycélium. spermatophore , se détachent un grand
nombre de petites cellules allongées, agglutinées, désignées sous le nom de conidies. Gcs cellules sont produites par les baaides , ellca
n’ont pas plus de 4 millièmes de millimètre de long, et revêtent les organes floraux comme d une fine poussière blanchâtre. Le mucus sucre contient aussi une grande quantité de conidies, mais c est seulement. quand on le dilue qu’elles se précipitent et deviennent visibles.
La formation de ce mucus est intimement liée à celle des conidies elles-mêmes. Dans ce premier état, l’ergot a été considéré autrefois comme un champignon spécial. Léveillé, en 1827, lui donna le nom de Sphacelia segetum. D’après Kühn (1803), il peut être produit directement par germination des conidies sur les épis du seigle.
Le mycélium pénètre et enveloppe le fruit, à l’exception de son sommet, et empêche son accroissement ultérieur en détruisant surtout l’épicarpe et l’embryon. A la base du caryopse, il se forme alors, par tuméfaction et séparation graduelle transversale des cellules filiformes du mycélium, un corps plus compacte qui est le futur ergot ; il est coloré en dehors en violet noirâtre; il est blanc en dedans ; sa taille augmente graduellement, et enfin il se sépare du mycélium dont il semble représenter le tissu contracté après l’accomplissement de ses fonctions. Pendant son développement, il soulève les [restes du caryopse, encore reconnaissables à leurs poils et aux débris du style, ainsi que les pointions restantes du tissu mycélial. Ces parties deviennent visibles audessus des paillettes portées par l’ergot parvenu à sa maturité et faisant saillie en dehors de l’épi. Très- rarement l’ergot est couronné par un fruit bien développé ; dans la drogue commerciale, son sommet est ordinairement brisé.
Il est évident que pendant le développement de l’ergot que nous venons de décrire le tissu du caryopse ne se transforme pas, mais qu’il est simplement détruit. Ni par sa forme extérieure, ni par sa structure, l’ergot n’offre aucune ressemblance avec le caryopse ou avec la graine du seigle, quoique sa production s’effectue entre le moment de l’épanouissement de la fleur et celui de la maturation des fruits. Il a été considéré autrefois comme un champignon complet et distinct. De Gandolle, en 1816, lui donna le nom de Sderotiwn Clames, et Fries, celui de Spermœdia Clavus.
Aucun autre changement ne se produit dans l’ergot tant qu’il reste attaché à l’épi; mais lorsqu’il est tombé sur le sol, il se passe des phénomènes intéressants. Sur certains points de sa surface, de petites masses orbiculaires se montrent et se développent graduellement sous la forme de petites têtes blanches qui augmentent.de taille peu à peu, tandis que les couches extérieures du tissu voisin perdent de leur fer-
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niclé et deviennent molles et un peu granuleuses, en même temps que les cellules dont elles sont fournies se vident et s’allongent. Dans l’Intérieur de l’ergot, les cellules conservent leurs gouttes d’huile intactes. Les petites têtes prennent une coloration jaune grisâtre qui se change ensuite en pourpre, et enfin au bout de quelques semaines elles sont soulevées par des pédoncules grêles, colorés en violet pâle, et qui atteignent souvent £5 millimètres de long et l millimètre environ d’épaisseur. Les pédoncules sont formés de cellules filiformes, parallèles, étroitement feutrées, dépourvues d’huile grasse. On a donné à ces renflements pédonculés le nom de réceptacles. L’ergot n’est susceptible de subir ce nouveau développement que tant qu’il est frais, et il ne conserve, diton, cet état que jusqu’à l’époque de la floraison suivante du seigle. Pendant cette période, cependant, ses fragments mêmes sont susceptibles de présenter les phénomènes que nous venons de décrire. Il se produit aussi fréquemment à la surface de l’ergot des filaments incolores d’un mycélium qui appartient à un autre champignon, le Verticillium cylindrosporurn Corda, qui se développe aux dépens du 67aviccps purpurea (I ).
Fig. 291. Développement ot organisation du concepiacle adulte du Claviceps purpurea (d'après SachsJ ; a, ergot produisant des réceptacles fructifères; b, coupe verticale du renflement terminal du réceptacle ; c, coupe d’un conceptacle très-grossi, rempli de thèques ; cl, asque déchiré à une extrémité et laissant sortir les spores.
(1) De l’ergot de seigle recueilli par moi-même en août, placé sur de la terre dans un pot fi fleurs et abandonné en plein air, sans protection, pendant l’hiver, commença it développer des réceptacles fructifères le 20 mars ; dans une autre occasion le 20 avril ; à cette date quelques-uns qui avaient été semés en février commencèrent à germer. Les froids rigoureux paraissent retarder la végétation ; ainsi, après l’hiver froid de 1869-70, les clciviccps ne commencèrent à se montrer, même en serre, que le 1 1 mai. L’époque la plus hiltive de la formation complète de 1 ergot que j aie observée est le 11 juin ; ordinairement il n’arrive ît son développement complet qu’en juillet. [P.A.F.]