SCAMMONÉE
Scammonium ; angl., Scammomj: allem., Scammonium.
Origine botanique. — Convoloulus Scammonia L. C’est une plante volubile, ressemblant beaucoup au Convoloulus civvensis d'Europe, dontelle diffère par sa taille plus considérable, et par sa racine renflée en fuseau. On la trouve dans de vastes régions buissonneuses, en Syrie, en Asie Mineure, en Grèce, dans les îles grecques, s’étendant vers le nord jusqu’en Crimée, et dans le sud de la Russie. Elle paraît manquer dans le nord de l’Afrique, en Italie et dans toutes les parties occidentales du bassin de la Méditerranée (a).
Historique. — Le suc épaissi de la Scamraonée est connu en médecine depuis une époque très-reculée. Théophraste, au troisième siècle avant Jésus-Christ, en avait connaissance. Il était également connu de Dioscoride, de Pline, de Gelse, de Rufus d'Ephèse, qui ont tous donné des détails sur la façon dont on le récoltait. Les médecins arabes connaissaient également le suc de la Scammonée, et la plante qui le fournit. La drogue était employée en Angleterre aux dixième et onzième siècles. Elle paraît avoir ôté recommandée au roi Alfred le Grand par Hélias, patriarche de Jérusalem (1). Elle est fréquemment nommée dans les écrits médicaux antérieurs à la conquête des Normands (1066). Dans l’un d’eux, on donne le moyen de reconnaître la bonté de la drogue à l’émulsion blanche qu’elle produit lorsqu’on la mouille.
Les botanistes du seizième et du dix- septième siècle, notamment Brunfels, Gesner, Matthiolus, Dodonæus, etlesBauhin, décrivent et figurent la plante sous le nom de Scammonia syriaca. La récolte de la drogue fut bien décrite, en 1752, parRussel, médecin anglais d’Alep, dont le récit (2) est accompagné d’une excellente figure représentant la plante et le moyen de recueillir son suc.
Les qualités de la Scammonée furent d’abord distinguées par les noms A'Alep et de Smyrne, la première sorte coûtant deux ou trois fois plus que la seconde. Aujourd’hui la Scammonée d’Alep a tout à fait perdu sa priorité.
Localités qui produisent la drogue. — La Scammonée est recueillie dans l’Asie Mineure, de Brussa et Boli dans le Nord, à Macri et Adalia dans le Sud, et vers l’Est jusqu’à Angora. Dans cette aire, les localités les plus productives sont : la vallée du Mendereh, au sud de Smyrne, et les districts de Kirkagach et Demirjik au nord de cette ville. Les environs d’Alep en produisent aussi, ün en recueille une petite quantité plus au sud, en Syrie, sur les montagnes boisées, et dans les vallées voisines du lac de Tibériade et du mont Carmel.
Production. — La plante qui fournit la Scammonée possède une longue racine ligneusequi produit, dans le bas, un petit nombre debrancheslaté-
(1) C est l’opinion exprimée par le R. O. Cockayne. La lettre d’Helias à Alfred est incomplète, et mentionne seulement le baume, le pétrole, la thériaque, et une pierre blanche employée comme charme. Mais un renvoi, lait dans une autre partie du manuscrit, à ces quatre articles, etenmême temps à lasoammonée, la gomme ammoniaque, la gomme adragante et le galbanum, nous conduit à penser que ces dernières dro ■ gués de Syrie et de Perse étaient signalées dans la partie perdue de la leLtrc du patriarche. — Voyez : Lcechdoms, Wortcunning and Starcraft of Early Enylahd, édit, par Cockayne (Master of the Rolls Sériés), II, xxiv, 289, 175 et 273, 281 .
(2) Medical Observations and Inquiries, 1757, 1, 12.
CONVOLVULACÉES, raies, el émet, au niveau de sa base noueuse, de nombreuses tiges volubiles, persistantes, et ligneuses à la base. Dans une plante de trois à quatre ans, la racine peut avoir 2 centimètres et demi ou plus de diamètre. Dans les vieux échantillons, elle acquiert parfois un diamètre de 8 a 10 centimètres. Sa longueur varie de 00 à 00 centimètres, suivant les profondeurs du sol dans lequel elle croît. Lorsqu’on coupe cette racine, elle laisse exsuder un suc laiteux qui se dessèche en une substance d’un brun doré, transparente, gommeuse. C’est la Scammonée pure (1).
La méthode employée pour la récolte de la Scammonée destinée à 1 usage médical paraît être la même dans toutes les localités. Elle a été décrite, de la façon suivante, à l’un de nous, par deux témoins oculaires, qui avaient longtemps résidé en Orient (2). On commence par éclaircir les buissons au milieu desquels croît la plante. On creuse alors la terre autour de cette dernière, de façon à mettre à nu 10 ou 12 centimètres de la racine. On incise ensuite obliquement la racine à 3 ou 5 centimètres au-dessous de la couronne, et l’on enfonce, au-dessous de l’extrémité inférieure de l’incision, une coquille de moule destinée à recevoir le suc laiteux, qui s’écoule immédiatement. On laisse d’ordinaire les coquilles jusqu’au soir ; on les recueille alors, et on racle la plaie de la racine avec un couteau, pour enlever les gouttes de suc qui s’y sont desséchées. Ces dernières sont nommées par les paysans de Smyrne Kcrimak , crème, tandis qu’ils désignent le contenu plus mou des coquilles sous le nom de Gala , lait.
On laisse parfois la Scammonée se dessécher dans les coquilles, et l’on a une qualité de la drogue qui peut être considérée comme la dernière limite de perfection qu’elle puisse atteindre. Cette Scammonée en coquilles n’entre pas dans le commerce, mais les paysans en gardent une certaine quantité pour leur usage personnel.
Le contenu des coquilles, et les gouttes raclées sur la racine, sont réunis dans un vase en cuivre couvert, ou dans un sac en cuir, pour être rapportés à la maison. On rend la masse homogène en la mélangeant à l’aide d’un couteau, et on l’abandonne à la dessiccation. On obtient ainsi une sorte de Scammonée qui se rapproche beaucoup de
(1) Son nom dérive probablement de oxâu.jj.a, fossé ou trou, par allusion a l’excavation qu’on pratique autour de la racine.
(2) L’un est S. II.Maltass, de Smyrne, dont on trouvera un mémoire intéressantdans le Pharm. Jourti , 185'., XIII, 264, et l’autre M. Edward T. Rogers, consul d'Angleterre, d’abord à CaifTa et maintenant (1874) au Caire.
HISTOIRE DES DROGUES D’ORIGINE VÉGÉTALE. 10g
celle qui s’est desséchée dans les coquilles, et qui est d’une qualité exceptionnelle. Ordinairement, les paysans ne font pas sécher le suc aussi promptement. Ils laissent accumuler leurs récoltes journalières et lorsqu’ils en ont recueilli une ou deux livres, ils exposent la drogue au soleil pour la faire ramollir, puis ils la pétrissent, parfois en y ajoutant un peu d’eau, en une masse plastique qu’on abandonne enfin à la dessiccation. Par cette longue exposition à la chaleur, et le maintien à l’état humide, la Scammonée subit une fermentation, acquiert une odeur forte de fromage, et une coloration foncée, et lorsqu’enfin elle est sèche, elle offre une structure plus ou moins poreuse ou bulleuse que ne présente pas la Scammonée en coquilles.
La Scammonée est falsifiée sur une grande échelle. La falsification est fréquemment faite par les paysans, qui mélangent à la drogue encore molle des substances étrangères. Elle est effectuée aussi par les marchands, dont quelques-uns l’achètent aux paysans à demi desséchée. Les substances employées pour cette sophistication sont nombreuses; les plus communes et les plus faciles à reconnaître, d’après notre expé- 1 ience, sont le caibonate de chaux et la farine. On emploie aussi les cendres de bois, la terre (fréquemment calcaire), la gomme arabique et la 'gomme adragante ; plus rarement, la cire, le jaune d’œuf, la poudre de racine de Scammonée et la mine de plomb.
Description. — Le suc pur de la racine, simplement desséché par exposition au soleil et à 1 air, est une substance amorphe, transparente, cassante, à aspect résineux, à coloration d’un brun jaunâtre et à cassure luisante. On tiouve accidentellement de la Scammonée offrant ces caractères, en masses aplaties, irrégulières, épaisses de 1 à 2 centimètres, trèscassantes, en raison de leurs fissures intérieures, mais contenant peu de cavités à air. En masse, elle est d’un brun marron, mais, en petits fiagments, elle est d un brun jaunâtre très-pâle, transparente, avec une surface de cassure vitreuse et luisante ; réduite en poudre, elle est colorée en chamois très-clair. Lorsqu’on la frotte avec le doigt mouillé, elle forme une émulsion blanche. Traitée par l’éther, elle donne de 88 à 90 pour 100 de matière soluble, et un résidu presque incolore. La Scammonée, comme le suc pur des coquilles, moisit très-facilement, et lorsqu’on la conserve longtemps, elle se recouvre d’un efflorescence blanche, mamelonnée, cristalline, dont nous n’avons pas pu déterminer la nature. Cependant, lorsqu’elle est conservée à l’état de dessiccation parfaite, on ne voit se produire ni moisissures ni efflorescence.
La belle Scammonée du commerce, connue sous le nom de Scam-
CONVOLVULACÉES.
monée vierye , sc présente aussi en larges plaques, ou bien en gâteaux et en fragments irrégulièrement aplatis, qui, vus en masse, sont noirâtres ou colorés en gris foncé. Elle se brise très-facilement, sa cassure est luisante, sa poudre est d’un gris cendré, elle a une odeur particulière de fromage. Certains morceaux ont une structure poreuse ou bulleuse, indiquant la fermentation qu’elle a subie. Les plus volumineux offrent parfois l’efflorescence dont nous avons parlé. LaScammonée n’a pas beaucoup de goût, mais elle laisse dans la gorge une sensation d’âcreté.
Composition chimique. — La Scammonée doit ses propriétés médicamenteuses à une résine, que Spirgatis, en 1860, a montré être identique à celle que l’on trouve dans la racine de Ylpomæa orizabensis du Mexique, connue, dans le commerce, sous le nom de Jalap mâle. Cette résine, nommée Jalapine, sera décrite dans l’article suivant. Les autres principes constituants de la Scammonée pure ne sont pas bien connus. L’un d’eux est la substance dont nous avons parlé plus haut, qui se sépare en cristaux mamelonnés à la surface de la Scammonée conservée dans un état de dessiccation imparfaite.
Il y a à rechercher si l’odeur de la Scammonée du commerce est due à un acide gras volatil développé par la fermentation.
Commerce. — L’exportation de la Scammonée faite par Smyrne s éleva, en 187 1 ,à 278 caisses, valant 8 320 livres sterling ; en 1872, à 183 caisses, valant 6100 livres sterling. D’après un rapport du consul Skene, sur le commerce du nord de la Syrie (I), 737 caisses de Scammonée furent exportées de la province d’Alep, en 1872, la sixième partie de cette quantité à destination de l’Angleterre. En 1873, l’Angleterre a reçu 900 kilogrammes de Scammonée, et 46 500 kilogrammes de racine de Scammonée, exportés d’Alep par voie d’Alexandrette.
Usages. —La Scammonée est employée comme cathartique énergique, souvent mélangée avec la coloquinte et le calomel.
Falsification. — La Scammonée est très-souvent importée à l’état falsifié, mais la falsification est si grossière et si facile à découvrir par des procédés simples, ou même à la seule vue, que les droguistes ne peuvent être excusés lorsqu’ils acceptent un article de mauvaise qualité.
Nous avons déjà indiqué les substances employées pour falsifier la Scammonée ; parmi elles, le carbonate de chaux et les farines sont celles qu’on trouve le plus fréquemment. On peut ordinairement découvrir le
(1) Présenté au Parlement en juillet 1873.
premier en examinant la surface de cassure de la drogue avec une bonne loupe qui rend visibles les particules blanches de carbonate. Si l’on touche alors la surface, sous la loupe, avec de l’acide chlorhydrique, il se produit une effervescence qui indique la présence du carbonate. On peut découvrir les autres matières terreuses par l’incinération, ou en examinant le résidu de la drogue préalablement traitée par l’éther. On peut soupçonner la présence des matières féculentes par la difficulté qu’on éprouve à casser la drogue, et les reconnaître à l’aide du microscope ou de la solution d’iode, la décoction froide de Scammonée n’étant pas affectée par ce réactif. On doit rejeter toute Scammonée qui est lourde, terne et terreuse, et qui ne se brise pas facilement entre les doigts, ou dont la cassure n’est pas nette, luisante, et celle qui ne contient pas au moins 80 pour 100 de matières solubles dans l’éther. Celle qui se présente en pains durs, foncés, circulaires, est très-différente de la Scammonée pure.
On peut distinguer la Scammonée de la Résine de Scammonée à sa propriété de former une émulsion lorsqu’on l’humecte. La résine est aussi plus luisante, et presque entièrement soluble dans l’éther.