TÉRÉBENTHINE COMMUNE
Terebcnthina vulgaris-, angl., Crnde or Common Turpentinc ; allem., Gemeiner Terpenthin.
Origine botanique. — Les arbres qui fournissent la térébenthine commune peuvent être divisés en deux groupes : l’un européen, l’autre américain (a) :
1° Groupe européen. Dans la Finlande et la Russie, le Pin d’Ecosse, P inus silveslris L.; en Autriche et en Corse, le Punis Laricio Poiret; dans le sud-ouest de la France, le Pinus Pinaster Solander ( P. mari tima Poiret), connu sous le nom de Pin maritime, fournissent de la Térébenthine chacun dans le pays qu’ils habitent;
2° Groupe américain. Dans les Etats-Unis, les Conifères les plus importantes, au point de vue do la production de la Térébenthine, sont le Pin des marais, Pinus australis Michaux (P. palustris Mile.), et le Pinus Tæda L. ( Loblolly Pine des Américains) (2).
Historique. — La résine des Pins et des Sapins était bien connue des anciens, qui la recueillaient par des procédés à peu près semblables cà ceux qu’on emploie aujourd’hui. La Térébenthine employée en Angleterre a été, pendant de longues années, produite par l’Amérique. Pendant le dernier siècle, on importait de France cette Térébenthine, et une autre désignée sous le nom anglais de Common Frankincense . La der-
(1) Pour le développement de la (leur femelle des Loranthacees, voy ez . II . Bâillon, iti Adansonia, 1862 ; Bullet. de l’ Associât, pour l’avancem. des sciences , Clermout-Fer-
rand, 1876. . ...
(2} Quant à. la synonymie et îi la distribution des Conifères mentionnes dans cet
article, consulter le Mémoire très-détaillé de Morel, Pharm. Journal, 14 juillet 187/, et suiv.
nièro guerre civilo d'Amérique et le blocus des ports du Sud déterminèrent une très-grande rareté de la .Lerebentbine américaine, et on apporta sur le marché de Londres des substances térébenthineuses provenant d’autres pays. Actuellement, cette marchandise nous est fournie en majeure partie par la France.
lvopp (!) cite un passage qui montre que l’huile essentielle de térébenthine était connue de Marcus Græcus, qui la nommait Aqua arclem. Ce personnage, presque inconnu, passe pour être l’inventeur du feu grégeois, agent terrible de destruction employé dans les guerres du moyen âge.
Sécrétion. — Laformation des canaux résineux dans l’écorce des Conifères a été bien étudiée par Dippel (2), par Millier (3) et par Frank(4). La diffusion ultérieure de la résine dans le cœur du bois, l’aubier et l’écorce, a été soigneusement observée par Hugo von Molli (5). Les méthodes employées pour recueillir les sucs térébenthineux sont fondées sur les diverses façons dont se fait cette diffusion dans les différentes espèces. Ainsi , dans le bois du Sapin ( Pinus Picea L. ) , les conduits résineux manquent complètement, et, guidés par l’expérience, les montagnards des Alpes recueillent la Térébenthine de cet arbre à l’aide de ponctions pratiquées dans les petites cavités qui se forment sous son écorce.
Dans le Pin d’Ecosse ( Pinus silvestris L.), les canaux sont plus abondants dans le bois que dans l’écorce; on aurait pu soupçonner cette organisation en constatant que cet arbre n’émet que rarement sa résine d’une façon spontanée.
L’huile essentielle de térébenthine et, en général, toutes les huiles volatiles se résinifient par l’exposition à l’air. L’acide formique, qui se produit en petite quantité pendant cette altération, indique qu’elle est due à une oxydation. Les produits principaux, cependant, n’en sont pas exactement connus, et aucun d’entre eux n’a été démontré identique à une résine naturelle. L’opinion générale, d’après laquelle les résines sont produites par simple oxydation des huiles volatiles, n’est donc pas encore parfaitement justifiée. Cependant, Hlasiwetz etBarth ont obtenu des substances très-voisines des résines des Conifères en chauffant,
(1) Geschichte cler Chenue , 181-7, IV, 392.
(2) Bot. Zeit., 1803.
(3) Pringsheim, Jahrh. fur Wissenschaftl. Botan., 1SGG.
(h) Beitrüge zur Bflanzenpkysio logie , Leipzig, 1808, 119.
(b) liotan. Zeit., 1839, 329.
CONIFÈRES
dans des tubes scellés, des huiles essentielles de Térébenthine, de Genévrier et d’autres semblables, avec une solution alcoolique de potasse (1).
Extraction. — Dans les Etats-Unis (2), on relire une grande quantité de Térébenthine du Pinus anstralis, qui forme de vastes forêts dans le nord et le sud do la Caroline, dans la Géorgie et dans l’Alabama; mais c’est dans le nord de la Caroline qu’on se livre plus particulièrement à la récolte de la Térébenthine. Pendant l’hiver, c’est-à-dire de novembre à mars, les ouvriers noirs sont occupés dans les Turpentine Orchards , c’est ainsi qu’on nomme les parties de la forêt qui doivent être exploitées , à pratiquer dans le tronc des arbres des cavités nommées vulgairement boxes. Ils emploient, pour cela, une hache longue et étroite, et ils doivent posséder une certaine habitude pour que leur travail soit convenablement fait. Les boxes sont pratiqués aune hauteur de 15 à 30 centimètres au-dessus du sol; ils ont la forme d’une poche, dont le fond est situé à 10 centimètres environ au-dessous de la lèvre inférieure, et à 20 ou 25 centimètres au-dessous de la lèvre supérieure. Le boxe d’un arbre de moyenne taille doit pouvoir contenir un peu plus d’un litre. 11 est bon que la hache pénètre le moins possible dans le centre de l'arbre, afin que sa vitalité ne soit pas compromise. Un ouvrier habile peut faire un boxe en moins de dix minutes. On en pratique d’un à quatre sur chaque arbre, en laissant entre eux quelques pouces d’écorce. La plupart des arbres qui produisent actuellement la Térébenthine ont de 30 à 45 centimètres de diamètre et présentent chacun trois boxes. Après avoir creusé le boxe, l’ouvrier entaille au-dessus de lui l’écorce et le bois qu'il recouvre. Le liquide qui commence à s’écouler de cette plaie vers le milieu de mars descend dans le boxe. La plaie doit être drainée tous les huit ou dix jours et prolongée un peu vers sa partie supérieure. On renouvelle et on pratique les mêmes entailles chaque année, jusqu’à ce qu’elles atteignent une hauteur de 12 à 15 pieds, en employant des échelles lorsque cela est devenu nécessaire. On enlève la Térébenthine, nommée Dtp, des boxes à l’aide d’une cuiller d’une forme particulière, et on la verse dans des barils qu’on construit sur place et qui sont très-grossiers. Le premier liquide qui s’écoule d’un nouvel arbre, n ayant qu une petite surface à traverser pour tomber dans le boxe, est d’une qualité excellente
(1) Wiesneu, Die Gummiarten, Harzeund Balsame, Erlangen, 1869, 78.
(2) Les détails que nous donnons ici sont empruntés il : F. L. Olmsted, Journey in the Seaboard Slave States , New-York, 18;>6, 38.
et porto le nom de Virgin dip. On récolte parfois, et on met dans des barils distincts, la Térébenthine qui se concrète sur le tronc de l’arbre; elle est connue, sur le marché, sous le nom de scrape, et
par les droguistes anglais, sous le nom de Common Frankincense ou G uni T/ws.
Quoiqu’on expédie vers les ports du Nord une grande quantité de térébenthine pour y être distillée, on en distille une quantité encore plus considérable dans le voisinage des Turpentine orcfiards. On emploie, pour cela, des alambics en cuivre, qui contiennent de 5 à 20 barils de térébenthine. La distillation se fait sans eau ; on reçoit l’huile volatile qui s’écoule de l’appareil dans le même baril qui doit servir à la transporter sur le marché. Lorsqu’on a obtenu toute l’essence qu’on peut distiller avec avantage, on ôte le bouchon qui ferme un orifice pratiqué dans le fond de l’alambic, et on laisse écouler le résidu visqueux, qui est connu sous le nom de Rosin. La première qualité du Rosin, celle qui provient du Virgin dip , est seule considérée généralement comme aj ant quelque, valeur ; on laisse perdre les qualités moins bonnes.
Lorsqu’on veut conserver le Rosin, on le reçoit dans une cuve pleine c eau, ou les copeaux et les autres impuretés se séparent, et on le verse ensuite dans des barils pour le porter au marché.. Dans le nord de la aroline, une forêt à Térébenthine peut être exploitée, avec le traitement ordinaire, pendant une cinquantaine d’années.
La récolte delà Térébenthine se fait dans les départements des Landes
e ce a monde, dans le sud de la France, d’une façon plus rationnelle
qu en Amérique. On pratique sur le tronc de l’arbre une plaie longitumale qui entame l’écorce et les couches superficielles du bois. La résiné qui en découle s’amasse dans un vase en terre qui est fixé au niveau de la partie inférieure de l’incision et qu’on vide de temps à
aulie (I). La Terebenthine qui se concrète sur les arbres est nommée, en France, Galipot ou Barras.
~ 11 exislc «i™* variétés principales de Térébenthine ommnne : celle d’Amérique et celle de Bordeaux. La première est seule connue sur le marché anglais.
Téicùenl/anë d Amérique. — C’est un liquide visqueux comme du miel,
Ur Jaunâtrc, un peu opaque, devenant transparent par exposi- Don a lair. Son odeur est agréable, sa saveur est chaude et un peu onservé pendant longtemps dans un récipient, il se sépare en
O P°Ur plus de détaiU> voyvz : Dictionnaire de Chimie de WurU.
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deux couches, l’une supérieure, claire et douée d une belle fluorescence, l’autre inférieure, trouble ou granuleuse. Celte dernière partie, examinée au microscope, se montre formée d’un grand nombre de petits cristaux d’une forme courbe particulière, ou elliptiques. Ces cristaux sont constitués par de l’acide abiétique ; lorsqu’on chauffe la Térébenthine, ils se dissolvent rapidement.
Térébenthine de Bordeaux. — Elle ressemble, par tous ses caractères essentiels, à celle d’Amérique, mais elle paraît se diviser plus facilement que cette dernière en deux couches : l’une transparente, et l’autre opaque ou cristalline.
Composition chimique. — Les Térébenthines sont des mélanges de résine et d’huile essentielle. Cette dernière s’élève à la proportion de 15 à 30 pour 100 ; elle est formée, en majeure partie, de divers hydrocarbones, qui tous correspondent à la formule C10H16. Un grand nombre des essences de Térébenthine brutes, et quelques-unes d’entre elles, après rectification, sont attaquées par le sodium métallique. Cette réaction y démontre la présence d’une certaine quantité d’essences oxygénées, dont aucune n’a pu encore être isolée. Les essences de Térébenthine offrent, malgré l’identité de leur composition, une série de différences physiques qui correspondent à leur origine. Les différents organes d’un même arbre produisent même des essences jouissant de propriétés différentes. Leur point d’ébullition varie entre 152° et 172° C. Leur poids spécifique varie également, à 17° C., de 0,856 à 0,870.
Les différences les plus considérables sont offertes par les propriétés optiques, certaines essences déviant le plan de polarisation a droite, et d’autres à gauche. Le pouvoir rotatoire de l’essence diffère de celui de la Térébenthine dont elle dérive (1). L’odeur de l’essence varie avec •l’espèce végétale qui l’a produite.
Lorsqu’on distille la Térébenthine brute avec de l’eau, l’essence passe presque entièrement, tandis que la résine reste. Cette dernière estnommée Colophane ( Rosin des Américains). Lorsqu’elle contient encore une petite quantité d’eau, elle est distinguée, dans le commerce anglais, sous le nom de Résine jaune (Yelloiv Rosin), tandis que lorsqu elle est entièrement privée d’eau, elle prend le nom de Résine transparente (; Transparent Rosin ) ; celle qui a pris une coloration plus foncée par une
(1) Pour plus de détails, voyez mou mémoire dans : Jahrcsbericht de Wiggbrs et IIusumann, 1869, 36. [F. A. F.)
exposition plus prolongée à la chaleur, porte le nom de Résine noire ( Black Rosi n).
La colophane se ramollit à 80° G. et fond complètement à 100° C. en lm clair. Vers 150° G., elle forme un liquide un peu plus foncé,
mais sans perdre de son poids. A une température plus élevée, elle se décompose graduellement. Le poids spécifique de la colophane pure est L07, elle est homogène, transparente, amorphe et très-cassante. Entre
Jo° et 2°U C-> elle eXl#e> Pour se dissoudre, 8 parties d’alcool dilué a 0,883 ; quand on ajoute à l’alcool un alcali caustique, elle s’y dissout
beaucoup plus facilement. Elle est complètement soluble dans l’acétone et la benzine.
P4m<,COmP°S1ÜOn chimique de la colophane répond à la formule »HG2(>. Quand on agite de la colophane grossièrement pulvérisée avec ce 1 alcool dilué tiède, elle se convertit en un corps cristallin, V acide Abiétique, C«H*0». Gette transformation est due à une simple hydratation. Sous l’influence de ce traitement, la colophane donne de 80 à 90 pour 100(1) d’acide abiétique, ce qui montre qu’elle consiste, en majeure partie, en un anhydride de cet acide. Il en est probablement ainsi des résines des autres Conifères. Les arbres vivants ne contiennent que 1 anhydride, car le suc résineux frais est clair et amorphe après qu on en a séparé l’essence ; lorsqu’on l’expose à l’air, il perd son essence, prend de l’eau, et se solidifie comme l’acide cristallin. On peut facilement, à l’aide du microscope, suivre ces changements dans une goutte de suc prise sur l’arbre. La colophane amorphe conserve sa transparence, même dans une atmosphère humide, et ne paraît suscepi e de passer a l’etat d’acide abiétique que lorsque l’absorption de la molécule d eau, nécessaire pour cette transformation, est aidée par la présence de l’huile essentielle ou par celle de l’alcool. Lorsqu’on fait bouillir la colophane avec des solutions alcalines, elle forme des sels d acide abietique, nommés savons résineux (resin-soaps), qui sont employés a 1 état de mélange avec d’autres savons.
acide Sylvique de Siewert est considéré par Maly (1864) comme un produit de décomposition de l’acide abiétique. Les acides Pimarique, inique et Sylvique des observateurs antérieurs sont considérés, aujourd ui, comme de l’acide abiétique à l’état impur. L’acide pimarique, cependant, qui est le principe constituant le plus important du Galipot, parai c ie cifférent, autant que nous pouvons en juger par les expé-
(1) Flückiger, loc. cit., 1807, 36.
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riences de Buvernoy (1865), et par celles de l’un de nous (Flückiger).
L’acide abiétique, de même que les résines inaltérées des Conifères, dévie la lumière polarisée à droite, tandis que la colophane américaine, dissoute dans l’acétone, est dépourvue de tout pouvoir optique.
Commerce. — La Térébenthine nous vient, en majeure partie, des Etats-Unis, mais son importance commerciale a subi de grandes variations, ainsi que le montrent les chiffres suivants, qui représentent les quantités importées pendant quatre années: en 1869, il en fut importé 60408 quintaux ; en 1870, 51257 quintaux; en 1871, 2231 quintaux; en 1872, 1 000 quintaux. Cette diminution croissante de l’importation de la Térébenthine brute s’explique, en partie, par une plus grande importation de l’essence de Térébenthine et de la résine; mais l'accroissement de ces dernières importations n’est pas suffisant pour rendre compte de la diminution considérable indiquée par les chiffres que nous venons de citer. Les quantités de ces deux articles importées dans le Royaume-Uni, pendant l’année 1872, ont été les suivantes : essence de Térébenthine , 220292 quintaux, valant 470085 livres sterling, les sixseptièmes fournis par les Etats-Unis d’Amérique, et le reste surtout par la France; résine, 919494 quintaux, valant 492246 livres sterling; les neuf dixièmes fournis parles Etats-Unis, et le reste en grande partie par
la France (I).
Usages. — La Térébenthine, les résines brutes et la colophane entrent dans la composition de certains onguents et emplâtres. On administre parfois l’essence de Térébenthine à l’intérieur comme Munii-
fuge ou diurétique, et extérieurement comme topique stimulant; mais
ces substances sont incomparablement moins usitées dans la médecine que dans les arts.