SANG-DRAGON
Sanguis Draconia ; Résina Draconis; angl., Draqoris Dlood ' ; allcm., Drachenblut.
Origine botanique. — Calamus Draco Willd. ( Dæmonorops Draco Maut.). Cette espèce fait partie du groupe des Palmiers Rotangs, remarquables par leurs tiges très-longues et flexibles, grimpant sur les branches des arbres et s’y maintenant à l’aide d’épines dont sont munis les pétioles de leurs feuilles. L’espèce dont nous nous occupons ici se nomme en malais Rotang Jernang (a) ; elle croît dans les forêts marécageuses de la Résidence de Palembang, sur le territoire de Jambi, dans l’est de Sumatra, et dans le sud de Bornéo, régions qui fournissent le Sang-Dragon du commerce. Elle passe pour exister aussi à Penang et dans quelques îles du détroit de la Sonde (1).
Historique. — La substance que Dioscoride mentionne, sous le nom de KtvvâSaptç, comme une matière colorante et un médicament coûteux apporté d’Afrique, qui fut décrite aussi par Pline, lequel la distingue du minium, était certainement celle que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Sang-Dragon. Ce n’était pas, cependant, celui du Calamus Draco, ni même d’aucun arbre de l’archipel Indien, mais une production de l’île de Socotra (voy. p. 494). Nous croyons que le Sang- Dragon n’est nommé par aucun des premiers voyageurs qui ont visité lesîles de l’Inde. Ibn Batuta, qui visita Java et Sumatra entre 1325 et 1349, et qui signale ces îles comme produisant le benjoin (voy. t. II, p. 41), es clous de girofle, le camphre et le bois naturel d’aloès, garde le silence au sujet du Sang-Dragon. Barbosa (2), dont les récits relatifs aux Indes orientales, écrits en 1514, sont remplis de renseignements sur le commerce et les productions des différentes localités qu’il visita, dit que l’aloès et le Sang-Dragon sont produits par Socotra ; mais il ne dit pas qu’on trouve la dernière de ces drogues soit à Malacca, soit à Java, à Sumatra ou à Bornéo. Notre opinion est encore corroborée par les renseignements relatifs aux anciennes relations commerciales établies entre les Chinois et les Arabes et publiés récemment par Bretschneider (3). Du treizième au quinzième siècle, il existait entre ces deux nations un commerce considérable, non-seulement des produits du golfe Persique et
(1) Blume, in Rumphia, II (187G), tab. 181, 132, en donne d’excellentes figures.
(2) Description of the Coasts of East Africa and Malabar (Hakluyt Society), 18G6, 30, 191-197.
(3) Knowledge posscssed bg the Chinese of the Àrabs, etc., 1871.
des régions plus méridionales, mais encore des produits de 1 nrclnpel Indien. Une des îles avec lesquelles les Arabes et les Persans entretenaient un commerce important est Sumatra, d ou ils liiaient le précieux camphre, si estime des Chinois, mais non, autant qu on peut en juger, le Sang-Dragon. Les produits apportés d’Arabie étaient les plumes d’autruche, l’oliban, le styrax liquide, la myrrhe, le Sang-dragon et d’autres drogues encore indéterminées. Il est digne de remarque que les Chinois sont encore actuellement les plus grands consommateurs de Sang-Dragon, mais ils se contentent, comme les autres nations, de la drogue qui est produite en abondance par Sumatra et Bornéo, et qui a remplacé l’ancienne sorte produite par Socotra.
Les premiers détails, relatifs à la production de cette substance dans l’Inde, sont dus à Rumphius, qui, dans son H er barium Amboinense (I), décrit le procédé employé à Palembang pour sa préparation.
Production. — Le fruit du Calamus Draco est disposé en grandes panicules qui en portent un nombre considérable. Il est globuleux, de la taille d'une grosse cerise, revêtu d’écailles lisses, imbriquées, à peu près quadrangulaires, épaisses, marquées de sillons longitudinaux. Les plus larges se trouvent vers le milieu du fruit ; elles ont 4 millimètres de long sur 6 millimètres de large. A la maturité, le fruit est recouvert d’une couche de résine rouge qui en exsude en si.grande abondance, que l’on ne peut plus voir les écailles qu’avec difficulté. Cette résine est naturellement friable ; on la recueille en grattant les fruits, en les secouant ou les battant dans un sac ; elle se sépare ainsi très-vite. On la tamise ensuite pour la débarrasser des écailles et des autres portions du fruit qu’elle entraîne. En l’exposant à la chaleur du soleil ou à celle de l’eau bouillante, dans un vase couvert, on la ramollit assez pour qu’il soit possible de lui donner la forme de bâtons ou de boules qu’on enveloppe dans un morceau de feuille de palmier. C’est ainsi qu’on prépare le meilleur Sang-Dragon ou Jernang. On prépare une qualité inférieure en faisant bouillir dans l’eau les fruits préalablement écrasés, et disposant la résine en une masse, à laquelle on ajoute fréquemment d’autres substances pour la falsifier. Ces indications sur la fabrication du Sang-Dragon sont celles qui ont été données par Blume (2).
Description. — Le Sang-Dragon se présente dans le commerce sous deux formes qui ont reçu les noms de Sang-Dragon rouge et Sang-Dragon en masses.
(1) Pars V, 1847, 114-115, t. 58.
(2) Rumphia, 1847, III, 9, t. 131, 132.
PALMIERS
1° i Seing-Dragon rouge; Sang-Dragon en bâtons ( Reed Dragon' s JJlood, Dragon' s blood in sticks, Sanguis Draconis in baculis). — Une certaine quantité de beau Sang-Dragon, acheté à Londres en 1842, se présente en bâtons longs de 82 à 85 centimètres, et épais de 2 à 3 centimètres, enveloppés dans une feuille de palmier maintenue à l’aide de huit ou neuf liens transversaux faits avec une herbe flexible. Le poids moyen de chaque bâton, y compris son enveloppe, est de 5 onces. La résine a évidemment été enveloppée pendant qu’elle était encore molle, car elle porto des sillons longitudinaux dus à la pression de la feuille qui la recouvre. Sa surface est lisse et colorée en brun noirâtre foncé. En tranches minces, la résine paraît transparente et colorée en rouge cramoisi brillant. La surface de sa cassure est résineuse et rugueuse; elle est un peu poreuse, et contient de nombreuses parcelles d’écailles du fruit. Quand on la frotte sur du papier, elle laisse une trace qui n’est pas d’un beau rouge. Chauffée avec de l’alcool, elle abandonne 20 pour 100 d’un résidu pulvérulent, consistant surtout en matière végétale. Les bâtons de moindre taille sont plus nombreux.
2° Sang-Dragon en masses ( Lump Dragon's Blood ; Sanguis draconis in massis ). — Il est importé en gros blocs rectangulaires ou en masses irrégulières. Il diffère de la belle sorte que nous venons de décrire, en ce qu’il contient une quantité plus considérable de débris du fruit ; on y trouve même des écailles entières. Sa surface de cassure est par suite plus grossière et d’une coloration moins foncée. Sa saveur est un peu âcre. Epuisé par l’alcool, il abandonne un résidu dont la proportion s’est élevée, dans l’échantillon examiné par nous, à 27 pour 100.
Le Sang-Dragon est soluble en majeure partie dans les dissolvants ordinaires des résines, c’est-à-dire les alcools, même l’alcool dilué, la benzine, le chloroforme, le bisulfure de carbone, et les huiles essentielles oxygénées, par exemple, celle de girofle. Le résidu laissé par l’évaporation de ces liquides est amorphe, et offre une belle couleur rouge. La drogue se dissout aussi dans l’acide acétique cristallisable, et dans la soude caustique. Cette dernière solution donne, sous l’influence d'un excès d’acide, un précipité brun rosé, semblable à de la gelée qui, en se desséchant, prend la coloration rouge primitive de la drogue. Le Sang-Dragon est peu soluble dans l’éther, encore moins dans l'essence do térébenthine, et entièrement insoluble dans les parties les plus volatiles du pétrole ou éther de pétrole. Sa saveur est un peu douce et accompagnée d’une certaine âcreté. Il fond à 120° C., en dégageant des fumées aromatiques irritantes d’acide benzoïque. Quand
on le fait bouillir avec de l’eau, il se ramollit et se liquéfie en partie.
Composition chimique.- Le Sang-Dragon est une résine particulière • qui, d'après Johnston (I), répond àla formule GW. En le chauffant, et en condensant sa vapeur, on obtient un liquide aqueux, acide, une huile lourde, à saveur brûlante, et des cristaux d’acide benzoïque. La composition de ces produits n’est pas encore bien déterminée, mais on a signalé la présence de l’acétone, du Toluol, C7R8 (le Dracyl de Glénard et Boudault, 1844), et du Styrol, C8H8 ( Draconyl ) ; le dernier de ces corps est peut-être dû à l’existence dans la drogue dumétastyrol (t. I, p. 485), ainsi que l’a supposé Kovalewsky (2). Les deux hydrocarbones sont plus légers que l’eau; cependant nous avons constaté que la partie huileuse, obtenue par distillation sèche, mentionnée plus haut, s’enfonce dans l’eau, ce qui est peut-être dû à la présence d’alcool benzoïque, C7H80.
Comme l’acide benzoïque est facilement soluble dans l’éther de pétrole, on pourrait le séparer de la drogue à l’aide de ce dissolvant. En faisant cette expérience, nous avons obtenu des traces d’une matière rouge, amorphe, et une petite quantité d’un liquide huileux, mais aucun corps cristallin. Le liquide aqueux prend une coloration bleue sous l’influence du perchlorure de fer, d’où on peut déduire qu’il contient du phénol ou du pyrogallol, plutôt que de la pyrocatéchine. En faisant bouillir le Sang-Dragon avec de l’acide nitrique, on obtient surtout des acides benzoïque, nitro-benzoïque et oxalique, et seulement une petite quantité d’acide picrique. Hlasiwetz et Barth, en faisant fondre la drogue avec de la potasse caustique, ont trouvé, parmi les produits formés, de la Phloroglucine (voy. t. I, p. 357), des acides para-oxybenzoïque, protocatéchique et oxalique, et divers acides de la série grasse. Le benjoin donne des produits semblables.
Commerce. — Le Sang-Dragon est expédié de Singapore et de Batavia. On en exporte chaque année de grandes quantités de Banjarmasin dans l’île de Bornéo, à destination de ces ports et de la Chine (3).
Usages. — Le Sang-Dragon n’est employé, en médecine, que pour les emplâtres et les poudres dentifrices ; dans les arts il sert à préparer des vernis.
Falsification. — La qualité du Sang-Dragon est extrêmement variable (4). Le principal caractère qui attire l’attention des marchands
(1) Philos. Tram., 1839, 131; 1810, 384.
(2) Ann. de Chimie , 1801, CXX, 68.
(3) Low, Sarawah , its Inhabilanls and Productions, 1818, 13.
(1) Les prix actuels, qui varient de 3 à 11 livres le quintal, indiquent cela suffisamment.
/l!,i PALMIERS.
est la coloration. Quelques qualités- inférieures ne laissent sur le panier que des marques d’un rouge sombre, et ont une cassure terreuse. Les Jutons falsifiés ne portent pas la marque de la feuille qui les enveloppe, comme loi squ ils sont constitués par de la résine pure. Un échantillon de qualité inféneure de Sang-Dragon rouge ou en bâtons nous a donné 40 pour 100 de matières insolubles dans l’alcool.