PREMIER ÙUC ET PAIR Î>E FRANCE
NEUVIEME DUC D UZES
Ce neuvième duc d'Uzès dont la postérité existe encore fut le dernier duc de l'ancien régime. Voici les divers titres qu'il prenait au moment de la révolution et dont il avait hérité de ses ancêtres : Duc d'Uzès, premier duc et pair de France, comte de Crussol, prince de Soyons, marquis de Montausier, de St Sulpice, de Montsalès, de Montespanet de Gondrins, baron deFlorensac, Vias, Aimargues,Bellegarde, Remoulins, St-Geniès,Puycornet seigneur d'Acier, Brenouille, Capdennas, Pont Saint- Maxence, LeMunil, seigneur incommutable du domaine que le roi avait dans la ville d'Uzès, haute et basse viguerie d'Uzès, St Jean de Marvéjol et pays d'Uzège. Ce duc naquit à Paris (1) le 1er janvier 1728. Ainsi que nous l'avons vu, il était fils du duc Charles Emmanuel et d'Emilie de La Rochefoucauld. Dès son jeune âge il se prépara au métier des armes comme tous les mâles de sa famille, et la gloire qu'acquit bientôt l'un d'eux le marquis de Crussol enflamma son courage. En efïet, à la bataille de Donawert, qui eut lieu en 1745, le marquis de Crussol, remplaça le commandant en chef marquis
(l) L'hôtel d'Uzès était alors dans la rue et le quartier de Montmartre paroisse Saint-Eustache.
de Rupelmonde blessé mortellement, et il se conduisit avec une sagesse si intrépide qu'il mérita les éloges de ses rivaux et les félicitations du roi (1).
Sous les auspices de son parent, le jeune François Emmanuel fit la campagne de 1746 en qualité de mousquetaire, puis il servit en Bohème comme capitaine de dragons et en 1747 il obtint le régiment de cavalerie de son nom.
La paix d'Aix -la-chapelle qui eut lieu en 1748, lui donna quelque repos. Mais cette paix ne répara point les maux que la guerre avait causés à la France. Le roi, depuis ses campagnes de Flandre, avait abandonné le gouvernement à des courtisans et à des femmes ; de petites intrigues de cour et les querelles du jansénisme occupaient seules le ministère. Le trésor public était livré aux plus honteuses déprédations. On laissait dépérir la marine.
Les Anglais, voyant ce délabrement, résolurent d'en profiter. Ils attaquèrent nos colonies sans déclaration de guerre, et pillèrent à la fois, comme des pirates, trois cents bâtiments de commerce. L'ambitieux roi de Prusse, Frédéric, entra dans leurs intérêts, L'Autriche défendit ceux de la France. Les deux mondes furent embrasés de nouveau. Nos efforts furent d'abord couronnés de succès. Le maréchal de Richelieu reprit Minorque, que les Anglais occupaient depuis cinquante ans. Bing, leur amiral, fut battu dans l'Inde. Le maréchal d'Estrées remporta deux victoires sur le duc de Cumberland, dans le Hanovre, et le repoussa au delà de l'Èbre. Frédéric, poussé à la fois par la France, l'Autriche et la Russie, était réduit aux abois et menacé de
(t) Vie privée de Louis XV, tome II, p. '233
perdre ses états (1). Bientôt il se releva vainqueur à Rosbach. Les sanglantes batailles de Crevelt et de Minden achevèrent de ruiner nos affaires sur le continent. Les désastres se multipliaient et nos frontières même étaient menacées, lorsque Louis XV détermina les rois d'Espagne et de Naples, princes de sa maison, à resserrer l'alliance que le sang formait naturellement entr'enx. Le pacte de famille fut le résultat de cette combinaison qui mit fin à la guerre qui avait duré sept ans, et amena le traité de Paris, en 1763.
François-Emmanuel de Crussol prit une large part à cette guerre, soit comme colonel du régiment de cavalerie de son nom, soit durant les deux dernières campagnes avec le gracie de maréchal de camp (2).
Dans l'intervalle, il se maria avec la fille de Louis d'Antin, duc et pair de France, M"e Magdeiaine-Julie- Victoirede Pardailhan de Gondrin d'Antin, née à Paris,
Ce mariage fut célébré au château de Versailles le 8 janvier 1753, en présence et de l'agrément du roi. de la reine, du Dauphin , de la dauphine, de la duchesse de Parme et de Mesdames de France, du prince Philippe duc d'Orléans et de la princesse née de Bourbon-Conty, du prince François de Bourbon prince de Conty, du prince Joseph de Bourbon-Conty comte de la Marche , de la douairière de Bourbon-Conty née princesse de Bourbon- Condé, de M1Ie Anne de Bourbon-Condé, de Mme Alexandrine de Bourbon-Condé (Mlle de Sens), du prince Auguste de Bourbon prince de Dombes, du prince Marie de Bourbon duc de Penthièvre et de la duchesse née Félicité d'Est; et de la part du comte de Crussol, de Mlle Emilie d'Uzès, sa
(1) Frédéric, roi de Prusse écrivait à Voltaire :
Pour moi menacé du naufrage,
Je dois en affrontant l'orage,
Penser, vivre et mourir en roi.
\ï) Recueil de biographies, par AH. de Dampmarlin, p. 171 et 172.
le 1er octobre 1729, et rïiorte à Londres, le 13 septembre 1799.
sœur, de François de Crassol évêque de Blois, abbé commandataire de l'abbaye de Saint- Germain -d'Auxerre,
cousin du futur, de Louis-César de La Beaume, Le Blanc de la Vallière, duc de la Vallièrc, pair et grand fauconnier de France, gouverneur de la province de Bourbonnais, chevalier des ordres du roi et delà duchesse née Françoise de Crussol d'Uzès, oncle et tante paternelle du futur, d'Emmanuel de Crussol, comte de l'Estrange et de Leully, ministre plénipotentiaire à la cour de Parme, Chevalier admis des ordres du roi, cousin du futur, de Léon de Bullion, chevalier, marquis de Bonnelles, lieutenant général de La province de Guyenne, grand oncle-paternel, de la duchesse douairière de la Vallière née de Noailles, tante du futur.
Et de la part de MUe d'Antin : De Louis de Pardailhan de Gondrin ducd'Antin pair de France, maréchal de camp et armées du roi, gouverneur et lieutenant général pour le roi des villes d'Orléans, pays Orléanais. Blaisois Chartrain, Perche Vendomois et de la ville et château d'Amboise, de François de Durfort comte de Civrac, menin de Monseigneur le Dauphin et colonel du régiment royal-vaisseau et de la comtesse née d'Antin, de François de Montmorency- Luxembourg duc de Luxembourg, de Montmorency de Piney pair et premier baron chrétien de Frante, chevalier des ordres du roi. lieutenant-général des armées de Sa Majesté, gouverneur de la province de Normandie, souverain d'Aigremont comte de Gournay et de Francavillo, marquis de Louzé et de Seignelay, baroD de Mello et de la duchesse née de Villeroy oncle et tante de la future ; de Maurice duc de Noailles pair et maréchal de France, ministre d'Etat, capitaine général des troupes de S. M. catholique chevalier des ordres du roi et de la Toison d'Or, premier capitaine des gardes du corps de Sa Majesté, grand-oncle paternel de la future I .
(\) Archives ducales.
La ville (TUzès se mit en fête à l'occasion de ce mariage, une adresse fut envoyée aux jeunes époux et voici la réponse du comte de Crussol au maire et consuls d'Uzès.
Paris, 8 février 1753.
Je suis très reconnaissant, messieurs, des marques de joie que vous avez données à l'occasion démon mariage. Je vous en fais tous mes remerciments, vous priant d'être persuadés de l'envie que j'aurais eue d'en être le témoin pour vous prouver de vive voix la considération avec laquelle je suis, etc.
Le Comte de Crussol (1).
L'année suivante les nouveaux mariés assistèrent aux brillantes fêtes qui eurent lieu à la naissance d'un second fils du Dauphin, le duc de Berry (23 août 1754), devenu plus tard l'infortuné Louis XVI. Mais leur situation à la cour devint plus agréable lorsque le duc d'Uzès, qui était exilé dans sa bonne ville, se démit en faveur de son fils, de sa qualité de pair de France. Après avoir prêté serment en cette qualité, devant le parlement de Paris, le 6 février 1755, à la grande audience, où se trouvait une belle assemblée de princes et de ducs (2), le jeune duc de Crussol se trouva le doyen des pairs de France.
Cependant le royaume était travaillé à l'intérieur par les Jansénistes et les parlements. Les premiers, pour attirer l'attention publique sur leur secte, avaient mis au rang des saints un diacre nommé Paris, et sur son tombeau ils improvisaient des miracles. Quelques-uns
(1) Archives municipales, série AA, i.
(2) Chronique de la régence et île Louis XV. Journal de Barbier, tome VI, p. 116.
entraient en convulsion, d'autres se faisaient assommer pour attester qu'ils étaient en extase. Le clergé refusa les sacrements à ces martyrs d'une nouvelle espèce. Les magistrats soutinrent les Jansénistes, les philosophes soutinrent les parlements. La querelle s'envenima. Dans ce conflit, les Jésuites qui avaient été les principaux promoteurs de l'opposition acharnée contre la secte, furent exi'és. D'ailleurs, une affaire commerciale dans laquelle quelques-uns s'étaient compromis, l'assassinat du roi de Portugal, le coup de poignard porté à Louis XV par le farouche Damiens, et que la malveillance disait être le résultat de leur doctrine, telles furent aussi les causes de leur exil.
Entraînés par la victoire qu'ils venaient de remporter, les parlements manifestèrent de plus hautes prétentions. Ils prétendirent, à l'occasion d'une question de finances, qu'ils formaient un vaste corps distribué en plusieurs sections, lesquelles avaient un ressort particulier pour rendre la justice, mais qui composaient un tout homogène lorsqu'il s'agissait d'autoriser les impôts et d'enregistrer les lois. La lutte devint générale. Le roi finit par casser ce grand corps et le remplaça par des conseils supérieurs, dont les attributions furent bornées à l'exercice de la justice, et qui furent l'œuvre du chancelier Meaupou. Dans cette fameuse lutte, le duc de Crussol montra une grande énergie contre le Parlement, et l'opinion publique l'applaudit (1).
Sur ces entrefaites, le duc de Crussol perdit son père en 17G2, et dès l'année suivante il se rendit avec sa
(1) Recueil de biographies, par A. H. de Dampmartin, p. 172.
On raconte un bon mot du duc de Nivtrnois partisan du parlement. Mme du Iiarry lui dit que le parti du roi était pris contre le parlement et qu'il ne changerait jamais, a Ah ! Madame, répondit le duc, quand le roi a dit cela il vous regardait » .
femme à Uzès, où on leur fit une brillante bravaclo ou entrée solennelle (1).
A peine en effet, est on prévenu de leur arrivée, une députation des principaux conseillers de la ville est désignée pour aller les recevoir sur la frontière de la province à Pont St Esprit. Pendant ce temps les corps des métiers prennent les armes pour escorter le duc et la duchesse.
Les fabricants et faiseurs de bas mettent leur habit gris, dont les basques étaient retroussées, et leurs carpaux , sorte de bonnets de grenadiers en carton ornés de rubans de toutes couleurs.
Le corps des marchands monte à cheval en habit gris de fer orné de brandebourgs faits avec des chevillieres de fil blanc.
En tête, marche un cavalier portant un guidon fait ad hoc.
Cette troupe va attendre le duc et la duchesse à St-Hypolithe deMontaigu. Un poète delà ville, François aine compose une chanson dont le refrain de chaque couplet finit par ces mots :
Vive Crussol, vive cCAntin.
C'est avec ces cris mille fois répétés, au bruit de la mousqueterie et de l'artillerie, que le duc et la duchesse font leur entrée dans Uzès, dont les rues par lesquelles ils devaient passer, étaient ornées d'arcs de triomphe reliés par des cordons de buis. Des fontaines de vin sont établies devant l'hôtel de ville en face du duché. Le soir, la ville est illuminée. Un feu d'artifice composé de plusieurs pièces et de vingt-quatre douzainesde fusées est tiré sur la place publique. Puis un feu de joie est allumé sur cette même place par le duc d'Uzès à qui il
(1) Archives municipales. Série AA, 4, série BB. Registre de 17G3 à 1767,
est l'émis par le corps politique qui l'accompagne, un flambeau garni d'une main de velours avec une frange d'or (1).
A quelques jours de là, le duc et la duchesse d'Uzès assistent à l'Hôtel de Ville à la délibération dans laquelle M. d'André de St-Victor est nommé conseiller politique pour la première échelle. Immédiatement M. d'André de St-Victor, la main sur les Evangiles, prête devant M. le Duc, le serment de bien et fidèlement s'acquitter de ses fonctions.
Les conseillers politiques expriment à M. le Duc au nom de la ville le désir de voir disparaître la tour Banastière (2) qui ôtait la vue du cours et gênait la circulation des voitures. Le duc pour être agréable à la ville consent à abandonner cette tour et en autorise la démolition. Ce qui fut fait la même année.
Le duc et la duchesse d'Uzès s'en retournèrent à Paris, fort satisfaits de l'accueil qu'il avaient reçu.
La duchesse avait de très grandes manières et une dignité de reine. Aussi il passa en proverbe de dire des dames qui affichaient de grandes prétentions :
Se creï une d'Antin.
Elle se croit une d'Antin.
La duchesse ne vint que cette seule fois à Uzès. Son époux s'y rendit assez souvent mais sans maison, vivant très simplement. Toujours disposé à être utile à son pays, le duc obtint des états du Languedoc (3), de concert
(1) Archives commttnales d'i'zès, série AA, 4.
(2) Celte tour qui ne servait guère au duc que pour y loger ses chiens de chasse était située sur le boulevard entre la rue Condamine et la rue Masbourguet.
(3) Les ducs d'U/.ès possédaient cinq baronnies, ce qui leur donnait cinq voix aux délibérations des Etats du Languedoc.
avec l'évèque, que la route de Paris à Montpellier à travers l'Auvergne passât par Uzès. Une députation des conseillers politiques et des notables vint au château ducal l'en remercier.
Un incendie avait détruit l'Hôtel de Ville, situé autrefois dans la rue de la monnaie. La foudre était tombée au haut d'une tourelle contenant des escaliers au bas desquels on avait laissé des barils de poudre dont l'explosion fit sauter tout le bâtiment. On décida de construire l'Hôtel de Ville devant le duché, et le duc fit le sacrifice de plusieurs maisons pour être démolies, afin de créer la place actuelle entre le duché et l'Hôtel de Ville (1).
Il fit don aussi à la ville d'une partie du jardin de son sénéchal pour agrandir la place du marché (2).
Une grande inondation étant survenue, il envoya 600 livres aux pauvres qui en avaient souffert.
Plus tard sa mère, la duchesse douairière d'Uzès, mourut léguant vingt mille francs pour la reconstruction de l'église de Saint-Etienne. On le voit, la maison d'Uzès n'a cessé de combler notre ville de ses bienfaits, sans compter les services qu'elle rendait aux particuliers. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, le duc de Crussol, en 1752, fit nommer Antoine-Roch Cabot de Dampmartin, à peine âgé de vingt-cinq ans, commandant pour le roi, à Uzès, en survivance du lieutenantcolonel d'infanterie de La Farel, vieux et infirme (3).
(1) Archives communales d'Uzès, série BB. Registre 17G3-176~.
(2) Aichives communales d'Uzès, série BB. Rpgistro 1703-1767.
Le sénéchal ducal était situé entre la rue du Duché et la rue Condamine.
La justice ducale se composait : d'un sénéchal, d'un juge dit jugemage, d'un lieutenant de juge, d'un procureur fiscal et d'un greffier, tous nommés et payés par le duc.
(3) Mémoires de Dampmartin.
Mais le duc, à cause de sa haute situation à la cour de France, ne pouvait rester trop longtemps à Uzès. Son devoir, comme premier duc et pair de France, était d'assister à toutes les cérémonies, à toutes les fêtes importantes de Versailles. Il était à son poste lorsque Louis XV maria ses trois petits -fils : le Dauphin avec Marie -Antoinette, fille de l'impératrice Marie-Thérèse; les comtes de Provence et d'Artois avec deux sœurs princesses de Savoie. Plus tard, en 1774, le duc assista aux obsèques de Louis XV. Il y porta la couronne royale comme autrefois son ancêtre le duc Emmanuel Ier à la mort de Louis XIII, en 1643.
Voici du reste le nom de ceux qui vinrent déposer dans le caveau de Saint-Denis les pièces d'honneur dont ils étaient porteurs :
Le prince de Lambesc, grand écuyer de France, l'épée royale; le duc de Bouillon, grand chambellan, la bannière de France ; le duc de Béthune, la main de justice ; le duc de la Trémoïlle, le sceptre ; le duc d'Uzès, la couronne royale (1).
Louis XV avait vécu soixante-quatre ans. Durant son règne de cinquante-neuf ans, il avait détruit peu à peu le prestige que les deux grands rois Henri IV et Louis XIV avaient donné à la royauté.
Appelé an trône à l'âge de vingt ans, Louis XVI y porta une timidité et une défiance de lui-même qui le rendait peu propre, malgré sa bonne volonté et sa très grande honnêteté, à tenir les rênes de l'Etat en face d'une révolution qui grondait sourdement.
Depuis longtemps d'ailleurs les trois corps privilégiés, la royauté, la noblesse et une partie du haut clergé ne remplissaient plus les devoirs qui, dans l'origine, avaient justifié leurs privilèges.
(I) Procès-verbal des le France.
Beaucoup d'évèchés étaient attribués à des cadets nobles qui dépensaient à la cour leur énorme bénéfice sans s'inquiéter de leurs ouailles.
La noblesse ne possédait plus l'exercice de la justice, le commandement des armées, le gouvernement local et la part du gouvernement central qu'elle exerçait autrefois et qu'elle exerce encore en Angleterre.
La royauté, en s'attribuant toutes ces fonctions qu'elle avait enlevées peu à peu à la noblesse, avait assumé un rôle au-dessus de ses forces. Ne pouvant le remplir, elle s'en déchargeait sur une bureaucratie administrative qui, par ses dépréciations et ses exigences, rendait odieux le gouvernement royal, autrefois si populaire. « Aussi, dit Taine, une lente et profonde révolution détruisit la hiérarchie intime des suprématies acceptées et des déférences volontaires. »
Dès la première année de son règne, Louis XVI songea à se faire sacrer avec la reine Marie Antoinette. La cérémonie du sacre eut lieu, suivant l'usage, à Reims, le 11 juillet 177b. Elle fut fort belle et coûta huit millions. Le duc et la duchesse d'Uzès y assistèrent. A cette occasion le duc d'Uzès fut décoré du cordon des ordres du roi. Cette nouvelle amena dans la ville ducale de grandes réjouissances. Mais bientôt on apprit que le duc était tombé malade ; la communauté d'Uzès fit célébrer, pour le rétablissement de sa santé, une messe pro infirmo. Il guérit et la communauté assista à une autre messe en actions de grâce (1).
Cependant malgré les acclamations dont Louis XVI avait été l'objet à l'occasion de son avènement au trône, de très grandes questions à résoudre rendaient son règne difficile. Le peuple ne pouvait supporter le coup d'Etat de Louis XV, qui avait remplacé les anciens
\) Archives communales. Registre des délibérations.
parlements par le parlement Meaupou. Louis XVI crut bien faire de rappeler les magistrats exilés. Ils furent invités par lettres patentes à se trouver au Palais en robe de cérémonie. Le roi vint en grand appareil tenir un lit de justice escorté de tous les princes et pairs. II harangua les revenants en termes assez sévères et voulut restreindre leurs prérogatives, mais vaines précautions, le parlement recommença ses entreprises et toutes les cours provinciales furent successivement rétablies clans le cours d'une année.
En 1778 et le 9 septembre, le parlement de Toulouse, ainsi reconstitué, put terminer un différend qui existait depuis longtemps entre l'évèque et le duc d'Uzès. 11 décida que la portion de la justice delà cité et territoire d'Uzès était d'un quart pour l'évèque et des trois-quarts pour le duc. En conséquence il ordonna que la dite justice serait exercée par les officiers du duc d'Uzès seuls pendant trois années consécutives, et la quatrième année par les officiers de l'évèque et dans le même ordre les années suivantes (1).
Cette même année 1778, le fils aîné du duc d'Uzès, le comte de Crussol, joua un rôle important dans un duel qui eut lieu entre le comte d'Artois et le duc de Bourbon. Voici à quelle occasion : La reine, les princes et princesses se rendaient souvent à l'Opéra. Dans une de ces réunions tumultueuses, la duchesse de Bourbon, à la faveur du masque, fit d'amères plaisanteries au comte d'Artois, et alla même jusqu'à tirer la barbe de son masque. Irrité, le comte d'Artois déchira celui de la duchesse et sortit sans proférer une parole.
(1) Archives ducales. Mémoire pour Mgp de Bethisy, contre le duc d'Uzès.
Avant cet arrêt les officiers du duc et ceux de l'évèque exerçaient la juri liction endroit soi. On s'adressait indistinctement aux uns et aux autres, de sorte, que cet indivis supposait la moitié de la juridiction à chaque co-seigneur. L'arrêt de 1778, lit cesser cet état de chu-
Le lendemain, la duchesse de Bourbon ayant beaucoup de monde à souper, raconta la scène de l'opéra, traita le comte d'Artois d'insolent et ajouta qu'elle avait failli appeler la garde pour le faire arrêter. Cette nouvelle se propagea. Les femmes surtout étaient furieuses contre le comte d'Artois, si bien que le comte d' Antichamp, écuyer du prince de Condé, crut de son devoir d'en avertir ce prince, qui était en ce moment à Chantilly avec le duc de B mrbon. Le prince de Condé au lieu de faire de cette aventure une affaire de famille, alla trouver le roi pour qu'il interposât son autorité afin d'empêcher le duel. Le roi ordonna au prince de Condé, suivi du duc et de la duchessse de Bourbon, de se rendre à Versailles, où était le comte d'Artois, et leur signifia qu'il voulait que cette affaire fut oubliée. Mais le public s'en entretenait sans cesse. Le roi pressentait bien que le duel aurait lieu. Il remit toutefois au comte de Crussol, qui était capitaine des gardes du comte d'Artois, l'ordre écrit et signé de sa main, de ne pas se battre. Durant ce temps, le duc de Bourbon se rendit à Bagatelle, près du bois de Boulogne, où il n'allait jamais, dans l'espoir d'y rencontrer le comte d'Artois. Celui-ci, l'ayant su, s'empressa de s'y rendre pour le voir.
Voici comment l'affaire est racontée par le comte de Crussol lui-même :
« Ce matin, avant de partir pour Versailles, j'ai fait mettre en secret, sous un coussin, la meilleure épée du comte d'Artois; nous sommes venus tête à tête et croyant que j'ignorais tout, non seulement il ne m'a parlé de rien, mais même il ne lui est pas échappé un mot qui put me donner le moindre soupçon. Quand nous sommes arrivés à la porte des Princes, où nous devions monter à cheval, j'ai aperçu M. le duc de Bourbon, à pied, avec assez de monde autour de lui. Dès que le comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre, etallant droit à lui, il lui a dit en souriant : — Monsieur, le public prétend que nous
nous cherchons. Le duc de Bourbon a répondu en ôtnnt son chapeau : — Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres. — Pour exécuter les vôtres, a repris le comte d'Artois, il faut que vous me permettiez d'aller à ma voiture, et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée, et s'est empressé de rejoindre M. le duc de Bourbon. Ils sont ensuite entrés sous le bois, moi suivant le comte d'Artois, et M. de Vibraye (1), M. le duc de Bourlu.n.
Arrivés près d'un mur, le duc de Bourbon a demandé au comte d'Artois la permission d'ôter sou habit, sous prétexte qu'il le gênait. M. le comte d'Artois a jeté le sien, et l'un et l'autre ayant la poitrine nue, ont commencé à se battre. Ils sont restés longtemps à ferrailler. Tout à coup, j'ai vu, poursuit le comte de Crussol, le rouge monter au visage du comte d'Artois, ce qui m'a fait penser que l'impatience le gagnait. En effet, il a redoublé et pressé le duc de Bourbon, pour lui faire rompre la mesure. Dans cet instant le duc de Bourbon a chancelé, et j'ai perdu de vue la pointe de l'épée du comte d'Artois, qui a dû passer sous le bras du duc de Bourbon. Je l'ai cru blessé et me suis avancé pour prier les princes de suspendre. Un moment. Messeigneurs, leur ai-je dit,, si vous n'approuvez pas la représentation que j'ai à vous faire, vous serez les miitres de recommencer, mais, à mon avis, en voilà quatre fois plus qu'il n'en faut pour le fond de la querelle, et je m'en rapporte à M. de Vibraye, dont l'opinion doit avoir du poids en pareille matière. — Je pense absolument comme M. de Crussol, a répondu M. de Vibraye.
Ce n'est pas à moi à avoir un avis, a repris le comte d'Artois. C'est au duc de Bourbon à dire ce qu'il veut. Je suis à ses ordres.
Monsieur, a répliqué le duc de Bourbon en adressant
(1) M. dd Vibraye était capitaine des gardes du duc de Bourbon.
la parole au comte d'Artois, et en baissant la pointe de son épée, je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés et je n'oublierai jamais l'honneur que vous m'avez fait. M. le comte d'Artois ayant ouvert ses bras a couru l'embrasser et tout a été dit » (1).
ils s'étaient battus comme deux grenadiers d'infanterie (2).
Puis le comte d'Artois, accompagné du comte de Crussol, se rendit chez la duchesse de Bourbon pour lui présenter ses hommages.
Le lendemain le comte d'Artois reçut l'ordre d'aller en exil à Choisy et le duc de Bourbon à Chantilly, pour huit jours.
Tout l'honneur de cet événement revint au comte de Crussol, qui avait mené toute cette affaire avec beaucoup de tact et d'intelligence (3).
Il était d'ailleurs homme d'esprit et de mérite (4).
Un jour, Marie Antoinette regardait une médaille ayant d'un côté la figure de la vierge Marie, et de l'autre celle de la reine. Elle s'aperçut que cette médaille n'avait pas de légende. Le comte de Crussol présent, dit : « Quand on verra la figure de Marie, reine du ciel, on dira Ave Maria ; quand on verra celle de Marie, reine de France, on ajoutera : grâtia plena. »
Marie Antoinette était en effet, pleine de grâces, belle, bonne, charitable, encourageant les arts et les hommes de talent, mais si> qualité d'Autrichienne excita contre elle les esprits et la rendit très impopulaire. D'un autre
(1) Mémoires du baron de Besenval, tome n, pages 318 et 319. Dictionnaire de la conversation, tome xvi, page 12.
Les origines de la France contemporaine, par Taine. — L'ancien régime, pages 184 et 185.
(2) Mémoires de Besenval, tome n, page 314.
(3) Id. Id. tome m, pages 283-320.
(4) Mémoires de Besenval, tome n. page 298.
côté, le roi se trouvait aux prises avec des difficultés financières considérables. Pour en sortir, on lui proposa de réunir une assemblée de notables, dans le but d'obtenir l'abolition des privilèges et l'égale répartition de l'impôt.
Les notables furent, convoqués à Versailles, pour le 29 janvier 1787. Cette réunion, composée de princes, des ducs et pairs, des prélats, des députés de la noblesse, s'opposa vivement à l'abolition des privilèges.
Tout en émettant certains avis sur l'ensemble de l'administration et des finances, les notables ne voulaient prendre la responsabilité de voter ou même de proposer des impôts et finirent par s'en remettre à la sagesse du roi pour décider quelles contributions auraient le moins d'inconvénients.
Le roi publia plusieurs édits sur la liberté des grains, sur les assemblées provinciales, sur l'abolition de la corvée, sur l'impôt du timbre et la subvention territoriale.
Le parlement qui sentait sqji influence baisser par la convocation des notables, refusa d'enregistrer les nouveaux édits. Il fut exilé à Troies, et les deux frères du roj furent chargés de faire enregistrer les édits, l'un à la chambre des comptes, l'autre à la cour des aides. Monsieur qui passait pour exécuter malgré lui un ordre qu'il désapprouvait fut salué de mille acclamations. Le comte d'Artois au contraire fut accablé d'outrages. Un attroupement se forma autour de lui quand il descendit les degrés du palais. Le comte de Crussol capitaine de ses gardes fit le commandement : haut les armes. Aussitôt la foule se dispersa par toutes les issues (1).
Une opposition énergique se manifesta dans tout le
(l) Histoire de France pendant le wiu siècle, par Vaulabellë. Tome 6, page 172.
royaume contre les édits et l'exil du parlement. La fermentation devint générale.
Louis XVI intimidé rappela le parlement, révoqua les édils et annonça la convocation des Etats généraux pour le 1er mai 1789.
Le calme se rétablit momentanément. Les Etats généraux s'ouvrirent à Versailles le 5 mai 1789. Ce fut une imposante réunion, mais sous ces habits de prêtres, de nobles et de bourgeois, c'étaient Voltaire et Rousseau qui venaient siéger (1).
Les grands seigneurs à leur toilette avaient raillé le christianisme et affirmé les droits de l'homme devant leurs valets, leurs perruquiers, leurs fournisseurs. Les gens de lettres, avocats, médecins avaient repété les mèmesdiatribes dans les cafés, les restaurants, les lieux publics. On avait parlé devant les gens du peuple comme s'ils n'étaient pas là. Ceux-ci ayant perdu la foi religieuse, exaspérés par le besoin, se révoltèrent (2).
C'était fatal. Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1789, le duc delà Rochefoucauld Liancourt fit réveiller Louis XVI pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C'est donc une révolte, dit le roi. » — Sire, répondit le duc, c'est plus qu'une révolte, c'est une révolution.
En effet, les Etats généraux transformés déjà en assemblée nationale jetaient les bases de cette révolution quia constitué la société actuelle. Un moment subjugués par les idées du jour, les représentants des privilégiés dans la nuit du 4 août repondirent à l'appel des représentants du peuple en faisant le généreux abandon de leurs dîmes et de leurs titres de noblesse.
La vieille France était finie.
Le 27 décembre 1789, le roi fit une proclamation sur
(1) Histoire de France, par Kcller Tome 1-i, page 2G3.
[2) Taine. — Des origines de la France contemporaine.
l'imposition des biens privilégiés. Tous les membres du clergé et de la noblesse devaient en l'aire connaître l'importance. Voici qu'elle fut à ce sujet la déclaration du duc d'Uzès des biens, droits et facultés nobles qu'il possédait dans la ville et le terroir d'Uzès :
1° Son château ducal situé clans la ville avec tours, écuries, remises, cours, jardins et autres aisances, le toutcontigu de contenance de650 cannes, savoir le château couvert 149 cannes, les écuries 32, les cours et jardins 475.
2° Le palais de son sénéchal ducal aussi situé dans la ville, rue de la Condamine et plan des Capucins, consistant en une salle d'auditoire, greffe, cour, jardin et logement du concierge, contenant 92 cannes.
3° Les prisons de sa justice aussi situées dans la ville consistant en une tour et autres bâtiments cour, jardin et passage, le tout d'une contenance de 153 cannes.
Les trois articles ci-dessus ne rapportent rien, étant au contraire sujets à des réparations et entretiens considérables.